Entretien

Roméo Bondon : “La cause animale a des racines bien plus lointaines qu’on ne le croit”

Manifestation contre le foi gras, 2011 - Champs Élysées
Manifestation contre le foi gras, 2011 - Champs Élysées

Dans l’anthologie Cause animale, luttes sociales, parue en avril 2021 aux éditions Passager Clandestin, les chercheurs Roméo Bondon et Elias Boisjean ont rassemblé les textes de douze auteurs du XIXe et XXe siècles - parmi lesquels Léon Tolstoï et Louise Michel - qui mettent en évidence les liens historiques entre défense des animaux et critique du capitalisme.

Au premier abord, le lien entre cause animale et lutte sociale n’est pas évident. Comment en êtes-vous venu à ce rapprochement ? 

L'œuvre d’Elisée Reclus, géographe libertaire du XIXe siècle, m’a amené vers ce questionnement. À la fin de sa vie, Elisée Reclus signe deux textes fondateurs qui font le lien entre cause animale et luttes sociales, La Grande famille (1897) et À propos du végétarisme (1901). Ces écrits font partie de l’anthologie Cause animale, luttes sociales dont l’idée est de montrer que les liens entre le mouvement socialiste et la défense animale existent depuis plus de cent cinquante ans. L’ambition est aussi de confronter les textes de cette époque aux enjeux contemporains.

En quoi ces textes, mais aussi ceux de Louise Michel, d’Octave Mirbeau ou encore de Léon Tolstoï, qui figurent dans cette anthologie, résonnent encore aujourd’hui ? 

Les enjeux traités aujourd’hui étaient déjà contenus dans ces textes. Ainsi, au XIXe siècle, Henry Stephens Salt, considéré comme un réformateur social, abordait déjà la chasse, l’élevage ou encore l’expérimentation animale sous un angle militant. 

À travers les textes de Léon Tolstoï, d’Élisée Reclus ou encore La Jungle d’Upton Sinclair, nous assistons aux débuts de l’industrie agro-alimentaire, de l’élevage industriel et de sa captation capitaliste, aux États-Unis notamment. Avoir connaissance de ces prémisses est déterminant. Par ailleurs, les stratégies militantes d’aujourd’hui sont les mêmes que celles mises en œuvre il y a cent cinquante ans : action juridique, législative, d'inspiration réformiste ; prise de conscience individuelle, application d'une éthique personnelle, action directe. De la même manière que pour la cause écologiste, féministe ou anti-raciste, on constate que les racines de la cause animale sont bien plus lointaines qu’on ne le croit souvent.

Dans la préface, vous abordez le courant de l’anti-spécisme, ainsi que l’engagement animaliste. Quelles différences y a-t-il entre ces deux notions ?

Le terme animaliste définit toute personne qui prend fait et cause pour les animaux, en transformant son mode de vie en fonction d’un jugement éthique ou politique sur les animaux, que cela passe par une action militante ou non. 

L’anti-spécisme est un courant éthique et politique développé dans les années 1970 par Richard D. Ryder et Peter Singer. Il vise à étendre la justice au-delà de l’espèce humaine, et à abolir l'espèce en tant que critère de hiérarchie morale.

L’idée d’actions de défense et de droits pour les animaux n’est pas nouvelle. Vous faites notamment référence à la journaliste et femme de lettres Marie Huot (1846-1930). Qui sont les précurseurs des droits des animaux ?

Si les textes en leur faveur remontent à l'Antiquité, les actions organisées n’émergent qu’au XIXe siècle. Cette défense est contemporaine d'une généralisation du libéralisme économique. Elle est juridique : il s'agit de donner des droits à celles et ceux qui sont lésés au quotidien, comme les animaux. Le philosophe anglais Jérémy Bentham place pour la première fois, dès le XVIIIe siècle, la question animale sur le terrain de la sensibilité, de la souffrance. Après lui, au XIXe siècle, il est proposé de donner des droits aux animaux au motif qu’ils sont des êtres doués de sensations, de sentiments - on parlera plus tard de « sentience » - ou alors, parce que ce sont des travailleurs, au même titre que les humains. 

L'économiste et réformateur social Charles Gide a écrit à ce sujet « Une classe de travailleurs oubliés », un texte éclairant publié dans La Revue Socialiste en 1888 : Il appelle à créer des droits pour les « travailleurs-animaux », afin de les protéger au quotidien dans les tâches qu'on leur impose. Derniers d'une longue chaîne d'exploitation, leur sort n'est en effet que rarement défendu. C’est aussi au XIXe siècle que se créent les premières sociétés de protection des animaux, dont la forme a bien évolué, jusqu’à certains collectifs très médiatiques aujourd'hui.

Les sociétés de protection des animaux ont été la cible de critiques à leur création. Pour quelles raisons ?

À mesure que des militants, et surtout des militantes, s'organisent en associations, des critiques émergent à leur encontre, d’abord depuis les rangs socialistes. L'exemple le plus fameux vient de Marx et Engels. Ces derniers décrivent l'origine sociale des membres des sociétés de protection des animaux qui fleurissent alors en Europe. Car si certains bourgeois ont une réelle affection pour les animaux, la plupart voient dans cette cause une manière de contrôler les actes de ceux qui, au quotidien, travaillent avec des bêtes. Ainsi, la SPA qui naît en 1845 ou la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals au Royaume-Uni tentent de protéger les animaux de comportements jugés violents. On protège également les bourgeois d’actes qu’ils ne souhaitent pas voir, bien qu’ils contribuent à les produire – ce sont eux, par exemple, qui sont transportés à l'arrière des calèches et taxis équins que mènent les charretiers. 

Les militants s’opposent régulièrement à des intérêts financiers ou politiques. De quelle manière ont-ils été muselés ?

Les militants ont été critiqués mais aussi moqués, c’est le cas, par exemple, de la libertaire Marie Huot, présidente de la Ligue populaire contre la vivisection, qui perturbait les expérimentations publiques et les corridas. Mais dans un premier temps, ces actions militantes ne sont pas assez fréquentes pour faire l'objet d'une répression systématique, au-delà d'interpellations. Une répression plus sévère survient au moment où l'action directe en faveur des animaux reflue, au début des années 1970. Des groupes tels que le Front de libération animale émergent alors, dont les membres mènent des actions dans des laboratoires, des abattoirs, et en exfiltrent des animaux ; et bien que ces actions n’aient entraîné que des dégradations matérielles, plusieurs activistes sont condamnés à des peines de prison -  protection des intérêts financiers et sanctification du capital oblige

Depuis quelques années, en France, on observe un intérêt policier similaire pour les militants. Ainsi, une cellule de la gendarmerie nationale, baptisée Demeter, a été mise en place en 2019 sous couvert de lutter contre « l'agribashing ». [Le tribunal administratif de Paris a ordonné début février sa fin partielle, décision dont ont fait appel les ministres de l’Agriculture et de l’Intérieur. Le 1er avril, les associations POLLINIS et Générations Futures ont par ailleurs demandé l’annulation de la convention de partenariat entre la cellule, le ministère de l’Intérieur, la FNSEA et les Jeunes Agriculteurs. ndlr]

En réalité, cette cellule permet de faire face à la contestation grandissante de l'agriculture industrielle – élevage compris. Dans ce cadre, le travail d'associations telles que L214 peut se voir contraint, et il devient de plus en plus difficile d’informer sur les méthodes d'abattage. D’un côté, on se félicite de petites mesures comme celle de la loi contre la maltraitance animale, adoptée par le Parlement le 18 novembre, mais que les allers-retours entre l’Assemblée nationale et le Sénat ont vidé de sa substance initiale. De l’autre, on réprime des militants qui permettent de faire avancer la cause animale, alors qu’un régime démocratique est censé être critiquable et critiqué.

Cause animale, luttes sociales - Roméo Bondon, Élias Boisjean - Éditions Le Passager Clandestin, 2021

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