NUMÉRO 45 AVRIL-MAI 2021
Sensure !

« Croissance verte », « collaborateur », « opération Résilience », « charges sociales »… Notre époque est celle d’un délabrement langagier. Alors que la conflictualité du monde est niée jusque dans l’idiome managérial, que les oxymores pétrifient la prise de conscience écologique et empoisonnent le débat public, que la pandémie de Covid-19 accouche d’expressions jetables, que plus rien ne semble vouloir différencier les discours politiques des slogans publicitaires, Socialter a décidé, dans ce nouveau numéro, de mettre en lumière et de décrypter les différents phénomènes de récupération, de détournement et d’asphyxie du langage. Une étape indispensable pour enrayer la dépolitisation actuelle qui cadenasse l’ordre social, mais surtout pour faire émerger un nouvel imaginaire, réellement subversif.

Numéro 45

DOSSIER

Doit-on encore parler de novlangue ?

À la fin des années 1940, le romancier George Orwell formule les principes de la novlangue, un système de censure qui mutile et supprime les mots afin de paralyser les esprits. Loin de cette dystopie brutale, les techniques de dépolitisation et de neutralisation de la critique se montrent, dans la réalité, plus subtiles.

Management, l'empire sans non

Le langage managérial s’est imposé dans le monde de l’entreprise depuis les années 1980, avant de s’infiltrer dans tous les domaines,
de l’éducation à la santé. En évacuant à dessein la négativité, ce discours occulte les rapports de force pour projeter un monde aseptisé
où tout n’est que progrès, performance et réussite individuelle.

COVID-19 : Comme on nous parle

Depuis plus d’un an, le pouvoir distille ses mots d’ordre pour endiguer la propagation du coronavirus. Attention, les cascades langagières qui suivent sont réalisées par des professionnels.

Dans la fabrique des discours politiques

Où sont passés les allocutions lyriques, les discours vibrants, les laïus enfiévrés ? Monocorde et insipide, noyée sous les éléments de langage, la prise de parole politique semble, élection après élection, s’uniformiser. Qu’en disent les plumes, à qui les politiques confient traditionnellement la tâche d’écrire leurs discours ? Si certaines expliquent cet appauvrissement de l’art de parler par une dépolitisation croissante, d’autres voient dans cette neutralité d’apparat une stratégie visant à naturaliser la pensée néolibérale.

Le fact-checking et la langue du pouvoir

Les services de « fact-checking » se sont multipliés dans les grandes rédactions. Quoique prétendant à la neutralité et à l’objectivité des faits, le fact-checkeur, comme les autres journalistes, n’échappe pas toujours aux stratégies de communication du pouvoir et au panurgisme médiatique.

Cas d'école de récupération sémantique

Sous les palabres, le plagiat. Et même, le patriarcat ! Telle est l’arnaque du féminisme-washing, ou femvertising, soit l’utilisation opportuniste de termes originellement radicaux neutralisant de fait toute critique subversive. Florilège.

L'écologie doit-elle protéger ses mots ?

Transition énergétique, développement durable... certains mots de l’écologie ont été récupérés par les cercles technocratiques et fait le lit de l’opportunisme politique. Pour autant, si un désir de radicalité semble émerger, chercher la pureté sémantique ou argumentative ne mène-t-il pas également dans l’impasse ?

L'ENTRETIEN FLEUVE

Olivier Assayas « le cinéma est vivant tant qu'il a le désir de se réinventer »

À combien de crises le cinéma a-t-il survécu ? Secoué au fil de son histoire par le parlant, la télévision, le magnétoscope, le piratage, le voici désormais en prise avec l'ubiquité des plateformes et la fermeture des salles consécutive aux confinements. Dans Le Temps présent du cinéma (Gallimard, 2020), écrit peu avant la pandémie, le réalisateur Olivier Assayas se montre très critique sur ce qu'est devenue l'industrie du cinéma, tout en refusant de céder au fatalisme.

AVANT-GARDE

Les écohameaux toujours en proie à l'hostilité des élus

L’appétence pour les logements mobiles, démontables et écologiques ne fait que croître chez les populations urbaines, a fortiori depuis le début de la pandémie. Pourtant, passer du projet à sa réalisation reste un chemin de croix administratif et juridique, qui en décourage plus d’un.

Abattage à la ferme : et si l'innovation, c'était la tradition ?

L’année 2021 devrait voir le déploiement d’« abattoirs mobiles » comme alternative aux abattoirs centralisés, synonymes de stress pour les animaux, de mauvaise qualité de la viande et de non-rentabilité économique. Une initiative de nombreux éleveurs qui se heurte pour l’heure à des blocages.

Au Japon, le dégel ne se fait plus attendre

La mer d’Okhotsk, enclavée entre les côtes nord de la Russie et nord-est du Japon, peine à se transformer en glace, chaque hiver davantage. Dans l’archipel japonais, les lacs Jusan et surtout Suwa, où les séculaires crêtes de glace ne se sont pas formées depuis 2018, souffrent aussi du réchauffement climatique. Reportage à Monbetsu, sur l'île d'Hokkaido, où les experts japonais s’alarment face aux conséquences de la hausse des températures.

MACROSCOPE

Vingt-mille bruits sous les mers

Après avoir été pollués par les marées noires et les morceaux de plastiques, les océans subissent les effets d’un nouveau type de pollution, cette fois invisible : le bruit. Largement méconnue, la pollution sonore reste sous les radars alors même qu’elle menace sérieusement la biodiversité marine.

La méthanisation déjà récupérée par l'industrie

En France, de plus en plus d’agriculteurs produisent du biométhane, un gaz vendu comme renouvelable, car issu des effluents d’élevage et des déchets agricoles. Mais l’agriculture est-elle vouée à produire de l’énergie ? Et quels sont les effets sur les sols du digestat, le résidu de ce procédé ?

« L'hégémonie de la biomédecine nous conduit dans l'impasse »

Il y a tout juste un an, le monde plongeait dans une pandémie qui jetait alors une lumière crue sur l’état de nos systèmes de santé, autant que sur les choix politiques dont ils résultent. De quels maux souffrent nos politiques de santé et quelle bifurcation est possible, à l’heure de l’Anthropocène ? Dans Pandémopolitique, réinventer la santé en commun (La Découverte, 2021), trois chercheurs en sciences sociales livrent leur analyse, sans concession, et appellent la gauche et les écologistes à dépoussiérer leur programme en matière de santé. Entretien avec Pierre-André Juven*, l’un des coauteurs.

L'ART ET LA MATIÈRE

Calligraphies arboricoles

Depuis plus de dix ans, Constance Fulda capture l’empreinte de centaines d’écorces d’arbres. Rugueuses, striées ou boursouflées, chacune d’elles offre un graphisme unique et raconte une histoire propre. Une écriture singulière dont la plasticienne révèle l’alphabet.

En finir avec la tyrannie du parking

Saviez-vous que le parking s'invitait jusque dans la chambre à coucher ? Face à la pression foncière et aux impératifs écologiques, le diktat du stationnement pourrait bien toucher à sa fin.

La vérité comme projet commun

Dans son livre-manifeste La vérité en ruines, paru en mars aux éditions La Découverte, le chercheur anglo-israélien Eyal Weizman défend l’architecture comme un puissant outil de justice face aux violences institutionnelles. En transformant l’espace en preuve, il expose au grand jour les mensonges d’État.