De sa terrasse ensoleillée, ombragée par une treille de vignes et parcourue d’un léger mistral, Christophe Brun désigne les seize panneaux photovoltaïques qu’il a installés sur son toit. Suite à son emménagement à Simiane-Collongue en 2021, un village d’environ 5 000 habitants, et après plusieurs années d’expérience dans le secteur du photovoltaïque et de l’autoconsommation, il a décidé de produire une partie de son électricité et de la partager avec ses voisins.
Engagé dès son arrivée dans plusieurs associations locales, comme Simiane en transition – qui fait partie du mouvement citoyen Villes en transition, propulsé par l’enseignant britannique en permaculture Rob Hopkins, il rencontre Julie Lacombe. Ancienne ingénieure de formation, elle est à l’initiative de l’Association pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) de sa commune et bénévole dans un jardin partagé, ainsi que dans un vide-grenier où tout est gratuit. « Très vite, on s’est dit qu’on voulait monter un projet ensemble avec une dimension solidaire », partage Christophe Brun.
Article de notre n°69 « Éducation populaire », disponible sur notre boutique.

De cette rencontre naît, en avril 2022, l’Association pour la mutualisation d’une énergie de proximité (Amep). Sa mission ? Créer des réseaux locaux de producteurs d’énergies renouvelables qui font don de leur surplus d'électricité à des associations ou des foyers précaires, dans une logique de solidarité.
Très vite, Christophe Brun teste le dispositif avec ses voisins, en attendant de trouver une association à moins de deux kilomètres – le périmètre maximal que prévoit le cadre juridique de l’autoconsommation collective en ville. Ils finissent par contacter un Établissement et service d’aide par le travail (Esat) qui est aujourd’hui le principal bénéficiaire de l’électricité de Christophe et de celle de Laïd, un autre producteur qui s’est joint à l’Amep après sa création. En moyenne, les panneaux solaires de Christophe produisent 8 000 kilowattheures par an.
Environ 5 000 sont autoconsommés, soit 50 % de la consommation totale de sa maison qui fait baisser sa facture d’énergie de moitié. Le surplus d’énergie qui n’est pas consommé directement par Christophe est partagé, en temps réel, sur le réseau d’énergie électrique grâce au distributeur Enedis.
Depuis, les projets similaires essaiment. Un an plus tard, à Valenciennes, dans les Hauts-de-France, une Amep se forme pour soutenir un foyer précaire installé en habitat léger. À Dieulefit, dans la Drôme, une autre Amep offre son surplus d’électricité à l’association Passerelles qui vient en aide à des personnes exilées. Depuis 2022, 17 Amep sont en service et une trentaine de projets se mettent en place. « Quand nous avons lancé cette idée avec Julie, nous ne pensions pas qu’elle allait susciter autant d’engouement », s’enthousiasme Christophe.
Robins des bois de l’énergie
Pour rejoindre ou créer une Amep, une condition : reverser au minimum 10 % de son surplus d’électricité à une association locale ou à des foyers en précarité énergétique. Pour le choix des associations, les critères sont pour l’instant assez larges. « L’idée, c’est que ce soient les producteurs qui choisissent à qui partager leur surplus d’électricité », explique Julie Lacombe. « Cela permet d’ajouter une dimension sociale à la transition énergétique », souligne quant à lui Augustin Leroy, un trentenaire qui a choisi de se reconvertir dans l’installation de panneaux solaires dans la région.
Car aujourd’hui, ce sont souvent les plus précaires qui paient le prix fort en matière d’énergie. L’Agence de la transition écologique (Ademe) estime ainsi que les 20 % des ménages les plus pauvres consacrent à l’énergie une part de budget 2,5 fois plus élevée que les 20 % les plus riches1. Les associations, elles aussi, subissent les conséquences de la hausse des prix de l’énergie qui s’élève à plus de 40 % depuis 2022 d’après l’Association nationale de défense des consommateurs et usagers (CLCV) et UFC-Que choisir. « D’après nos relevés, nous avons redirigé près de 4 000 kilowattheures à l’Esat en 2024, soit une économie d’environ 1 000 euros sur l’année », partage Christophe.
À Dieulefit, l’Amep créée par Daniel Amoros a permis de faire baisser la facture énergétique de l’association Passerelles de 10 % : « On loge une famille de six, avec quatre enfants qui, grâce à l’Amep, gagne environ 75 euros sur sa facture d'électricité à l’année », témoigne Philippe Mesnard, administrateur de Passerelles. « Notre objectif, pour l’année prochaine, est de passer à 20 % d’économie pour l’association. Mais pour cela, il faut recruter d’autres producteurs », ajoute Daniel.
Lutter contre la précarité énergétique, c’est aussi la mission que s’est donnée l’association kWh suspendu, créée en 2023 à Saint-Germain-en-Laye. Son idée phare : donner des kits solaires, composés d’un à deux panneaux photovoltaïques, à des foyers en précarité énergétique, qu’ils peuvent brancher sur leurs installations électriques. En collaboration avec le réseau des Amep, elle met également en lien producteurs d’énergies et bénéficiaires précaires. Trois nouvelles structures ont été créées à Montmain, en Normandie, à Lancieux, en Bretagne, et à Houilles, en Île-de-France.
Aujourd’hui, ce sont souvent les plus précaires qui paient le prix fort en matière d’énergie.
Dans les Côtes-d’Armor, dans la commune balnéaire de Lancieux, l’association kWh suspendu a trouvé un propriétaire d’une résidence secondaire, présent en moyenne un tiers de l’année, qui partage désormais son électricité avec cinq foyers monoparentaux, mis en lien avec l’association via le Centre communal d’action sociale (CCAS) de la ville. « En moyenne, l’Amep permet d’économiser 100 euros par an et par foyer, soit 10 % de la facture annuelle », partage Jacques Allard, ancien ingénieur chez EDF et fondateur de l’association.
La médiation via une structure satisfait aussi les producteurs-donneurs, comme le confie Daniel Amoros, de l’Amep de Dieulefit : « Nous n’avons pas besoin de savoir qui est précaire ; pour moi, ne pas choisir à qui je donne est une manière de ne pas stigmatiser les receveurs. » Lors d’un séminaire organisé les 14 et 15 février 2025, les « amépiens » se sont retrouvés pour structurer le réseau, et plusieurs ont soulevé l’idée de faire appel au CCAS des mairies comme intermédiaire partenaire pour identifier des foyers dans le besoin.
Quand le don d’énergie se diffuse
Aujourd’hui, l’autoconsommation collective est une pratique encore marginale. Elle représente 698 projets sur le territoire alors que l’Observatoire de la transition énergétique d’Enedis dénombre près de 677 411 installations d’autoconsommation individuelle en France.
Parmi les projets d’autoconsommation collective, « environ 70 % sont portés par des collectivités locales. Donc, il s’agit plutôt d’un modèle patrimonial : la commune produit par exemple sur la toiture d'une école et flèche sa production vers d’autres bâtiments communaux à moins de deux kilomètres », précise Virginie Tambon, référente autoconsommation collective pour le Var et les Alpes-Maritimes chez Enedis. Ce chiffre bouge cependant rapidement. Toujours d’après l’Observatoire, le nombre de projets d’autoconsommation collective a doublé depuis 2023 et a été multiplié par dix depuis 2021.
Mais pour le moment, seules 2 % des installations sont des Amep en service. « Pour l’instant, ce que je constate en tant qu’installateur, c’est que ce sont plutôt les économies qui motivent les gens à investir dans le solaire », remarque Augustin. Cela pourrait toutefois évoluer : « En 2025, le prix du surplus revendu au réseau va passer de 12 euros le kWh à 4 centimes. Revendre son surplus sera donc beaucoup moins rentable, mais ça peut aussi encourager les gens au don… Quitte à ne rien gagner, autant donner ! » poursuit-il.

Des membres des Amep durant le séminaire.
Même avec un cadre législatif favorable et un référent Enedis par région dédié à l’autoconsommation collective, les démarches administratives ne sont pas simples pour tout le monde. « Il faut donner le numéro de point de livraison (PDL), le numéro du compteur Linky, les infos de la facture et les fournisseurs d’électricité des différentes personnes. Ce sont d’ailleurs eux qui bloquent la plupart du temps, car ils doivent accepter et faire le comptage, mais ils sont encore peu à connaître le dispositif », regrette Augustin qui estime qu’il faut compter environ six à huit mois pour que tout soit en place. Pour y voir plus clair, Enedis a publié un mode d’emploi2 et le réseau des Amep se prépare à sortir un « Guide des Amep pour les nuls » afin de faciliter les démarches des citoyens qui veulent se lancer.
Pour Christophe et Julie, un défi reste à relever : comment créer du lien social et le faire durer, quand le don d’énergie s’effectue à distance et de manière automatique ? En organisant des « apéros énergie », le pari est lancé. « Le vœu, c’est que tout amépien sache ce qu’est un kilowattheure. Car aujourd’hui, dans le meilleur des cas, on connaît le montant de sa facture mensuelle, soulève Christophe. C’est un vrai sujet pour les Amep : arriver à outiller et à accompagner les porteurs de projets, y compris pendant ces “apéros énergie” qui ne sont pas juste des endroits où boire un coup mais des moments pour se sensibiliser à la sobriété énergétique et à la solidarité. Si ces rencontres n’ont pas lieu dans le futur, on aura loupé quelque chose. »
Pour Jacques Allard de l’association kWh suspendu, tout l’enjeu est de réussir à tisser des liens : « En Bretagne, nous sommes en contact avec la mairie, le CCAS, une épicerie solidaire et l’association Émeraude Transition Énergétique, qui fait de l’accompagnement à la sobriété énergétique, pour animer l’Amep localement. Tout l’intérêt des Amep, c’est qu’il y ait une présence locale pour faire vivre cette solidarité. »
Pour les mois à venir, le réseau des Amep espère se déployer tout en maintenant ses valeurs : grâce aux subventions de l’Ademe et au fonds de dotation Osmose de la société de produits pour la récupération des eaux pluviales Aramis, Julie Lacombe est employée depuis décembre à temps partiel par l’Amep pour structurer le projet durant six mois. La coopérative fournisseur d’énergie Enercoop propose elle aussi son aide, en mettant bientôt à disposition le site Elocoop qui permet de visualiser en temps réel la consommation d’énergie. De quoi donner aux « Amap de l’énergie » toutes les chances de faire des étincelles.
1. « Le poids des dépenses énergétiques dans le budget des ménages en France », Ademe, 2008.
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