Ultras engagés

Au football, le stade est aussi une tribune politique

Images extraites du compte Instagram du club Ménilmontant FC 1871 @mfc1871
Images extraites du compte Instagram du club Ménilmontant FC 1871 @mfc1871

De Paris à la Turquie, du Qatar au Chili, les messages politiques fleurissent dans les travées des stades de foot. Des supporters profitent de l’exposition médiatique des matchs pour revendiquer et développer un activisme politique et populaire.

Quelques minutes avant le coup d’envoi, le Parc des Princes est plein, les bulles de champagne pétillent dans la tribune VIP, les caméras se braquent sur les joueurs qui entrent sur le terrain : tout est en ordre pour une soirée de Ligue des Champions sans accroc. Le 6 novembre 2024, la soirée s’annonce bouillante pour les supporters du Paris Saint-Germain présents au stade : le club accueille le redoutable Atlético de Madrid.

C’est l’heure du tifo des ultras du PSG1. Une bâche sur laquelle est inscrit le slogan « Free Palestine » en grosses lettres blanches recouvre toute la tribune. On distingue aussi le dessin d’un enfant vêtu du drapeau du Liban et un homme le visage caché par un keffieh rouge. La toile est assortie d’un message : « La guerre sur le terrain mais la paix dans le monde. »

Dans la foulée, le ministre de l’intérieur Bruno Retailleau s’offusque sur X et juge inacceptable le message des ultras parisiens : « Ce tifo n’avait pas sa place dans ce stade, et de tels messages sont d'ailleurs proscrits par les règlements de la Ligue et de l’UEFA. »

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Il est vrai que ces dernières années, les réglementations internationales du football tendent à restreindre les mélanges entre politique et football (pour les supporters du moins). L’instance française, la Ligue de Football Professionnel (LFP) interdit carrément les « banderoles, insignes, badges, tracts ou tout autre support dont l’objet est d’être vus par des tiers à des fins politiques, idéologiques, philosophiques ». Malgré ces mesures, des messages politiques parviennent parfois à fleurir dans les travées des stades. « C’est la fonction tribunitienne des stades, avance Ludovic Lestrelin, auteur de Sociologie des supporters (La Découverte, 2022). Ils peuvent être des lieux d’expression politique et de contestation du pouvoir. »

Des supporters sur les barricades

On a aussi vu des supporters se mobiliser au-delà du stade et de ses abords, s’impliquer dans des manifestations et occuper l’espace public. Sur la place Tahrir (Le Caire) en 2011, Taksim (Istanbul) ou Maïdan (Kiev) en 2014, des groupes de supporters ont reconverti certaines de leurs compétences – comme l’organisation de rassemblements, la préparation de banderoles et de slogans, leur savoir-faire en matière de confrontation violente avec des supporters adverses ou les forces de l’ordre – au service d’une cause politique.

Supporters du Ménilmontant FC 1871 au Stade Louis Lumière à Paris.

En octobre 2019, le Chili connaît une explosion sociale inédite depuis la fin de la dictature. En quelques jours, les principales villes du pays s’embrasent. Yann Dey-Helle, auteur d’un Atlas du football populaire (Terres de feu, 2024) et animateur du média Dialectik football, engagé « contre le football moderne et son monde », relate qu’à ce moment-là, sur les barricades, on retrouve les supporters des meilleurs clubs de foot du pays. « Des associations de supporters ont aussi publié un communiqué exigeant le départ des militaires des rues et ont organisé des assemblées autour du mouvement social et des revendications populaires : semaine de quarante heures, suppression du système de retraites privatisé, nationalisation des ressources naturelles, éducation gratuite et non sexiste, assemblée constituante. »

En France, l’engagement des supporters est peu comparable avec ce qu’ont connu des pays comme la Turquie ou le Chili, où le football occupe une place beaucoup plus importante dans la société. « Les individus qui sont membres de groupes organisés sont une minorité dans l’univers des supporters français. Et à l’intérieur de cette minorité, il y a une minorité qui appartient à des groupes qui sont politisés de façon nette et revendiquée », détaille Ludovic Lestrelin.

Le développement d’un supportérisme actif et plus ou moins massif en France date du milieu des années 1980, quand de jeunes fans prennent pour modèles certains supporters étrangers. Deux types de groupes coexistent : les hooligans, d’influence anglo-saxonne, cherchent principalement la confrontation avec la police ou les supporters adverses ; les ultras, d’inspiration italienne, organisent des animations colorant les tribunes, ils peuvent parfois avoir recours à la violence mais elle ne constitue qu’un moyen d’action parmi d’autres.

On constate l’utilisation de symboles d’extrême droite par quelques groupes ultras mais ce sont les bandes hooligans qui affichent et revendiquent le plus clairement leur appartenance à ce bord politique. Nicolas Hourcade, sociologue, spécialiste des supporters de football, rembobine : « Dans les années 1990, quand le mouvement ultra se développe et devient majoritaire, les groupes ont besoin de respectabilité pour être des interlocuteurs crédibles des dirigeants du club et attirer un maximum d’adhérents. »

Pour fédérer, brasser de l’argent, devenir un groupe qui pèse auprès de la direction du club et éventuellement dans le paysage du supportérisme français, être sur une ligne politique neutre ou consensuelle peut aider. Dans les stades, pour les quelques dizaines de milliers d’ultras français, l’apolitisme est revendiqué. « Un certain nombre de groupes s’affirment antiracistes mais en précisant que ce n’est pas politique, seulement une prise de position citoyenne. Il y a aussi une volonté de mise à distance du champ politique qui s’explique par la peur de la récupération », poursuit Nicolas Hourcade.

Les ultras de la vie associative

Pourtant, des actions menées par des groupes de supporters peuvent être considérées comme proprement politiques, qu’elles concernent la critique du foot business, la gestion sécuritaire des stades, ou l’implication de groupes ultras dans la vie locale. « C’est presque un rôle de travailleurs sociaux, parfois. Le local associatif du groupe accueille des jeunes. Plutôt qu’ils traînent dans la rue, on leur confie des tâches organisationnelles de préparation du spectacle, du tifo », dépeint Ludovic Lestrelin.

« La tribune Rino Della Negra est aussi devenue un endroit où on peut échanger sur les luttes en cours avec d’autres supporters qui sont aussi des militants, des syndicalistes, des gens qu’on est amené à recroiser en manif. »

À Marseille par exemple, les South Winners, l’un des plus gros groupes d’ultras du Vélodrome, comptent environ 7 000 adhérents. Dans leur local situé au cœur du quartier populaire de la Belle de Mai, ils proposent tout un volet d’activités, des cours de taekwondo au soutien scolaire. Les ultras veulent ainsi montrer qu’ils ne se contentent pas de soutenir le club.

Dans certains cas, les associations importantes acquièrent aussi une certaine influence auprès des élus, à l’image du charismatique leader des South Winners, Rachid Zeroual, à l’entregent politique solide. « Ils prétendent défendre leur ville, leur région, et veulent donc être des acteurs de la ville, indique Nicolas Hourcade. Ils véhiculent aussi une certaine vision du football, ils défendent ce qu'ils appellent un “football populaire” contre le “football business” ».

Emblématique Red Star

Parmi ces clubs, il en existe au moins un qui joue avec l’affiliation à la gauche, et il est bien connu des footeux : l’emblématique Red Star FC. Situé à Saint-Ouen, au Nord de Paris (Seine-Saint-Denis), ce club valorise son héritage populaire et connaît un regain d’attention depuis une quinzaine d’années avec le rayonnement et la croissance des Red Star Fans. Ces ultras peuplent la tribune Rino Della Negra, nommée ainsi en hommage au footballeur membre du groupe Manouchian (FTP-MOI) fusillé par les nazis au Mont-Valérien en 1944 alors qu’il venait d’être recruté par le club.

Supporters du Red Star FC au Stade Bauer à Saint-Ouen, tribune Rino Della Negra, 2015.

L’engagement des Red Star Fans se manifeste souvent dans l’enceinte du stade Bauer, le domicile du club. Vendredi 7 mars, veille de la journée internationale de lutte pour les droits des femmes, le Red Star reçoit Amiens. Au même moment, une grande collecte de produits d’hygiène et de vêtements pour femmes et bébés est organisée à l’entrée du stade avec une association locale du département.

Lénaïc Villain est un supporter du Red Star depuis une dizaine d’années. Dans la BD Tribune(s). Chroniques de gradins (Lapin, 2024), il raconte avec humour des anecdotes de tribunes et la lutte des Red Star Fans pour défendre un football populaire. Il se souvient aussi qu’en 2019, lors du mouvement social contre la réforme des retraites, « à la mi-temps des matchs, des représentants syndicaux ont été invités à prendre la parole dans la tribune pour expliquer leur lutte et leur mobilisation ».

« Puisqu’elle attire un certain nombre de fans de foot tendance gauchiste de la région parisienne, la tribune Rino Della Negra est aussi devenue un endroit où on peut échanger sur les luttes en cours avec d’autres supporters qui sont aussi des militants, des syndicalistes, des gens qu’on est amené à recroiser en manif », sourit Pauline*. Militante avant de suivre le club audonien et le foot, elle a intégré la tribune depuis quelques années.

Clubs autogérés : 1 supporter = 1 voix

Des militants passionnés de foot vont encore plus loin pour concilier leur engagement et leur sport. Depuis sa création en 2014, le Ménilmontant FC 1871 est un club unique dans le l’écosystème du foot français. Il revendique haut et fort ses valeurs : l’antifascisme, la solidarité et la lutte contre les discriminations. Elles sont d’ailleurs exhibées sur le maillot des joueurs qui font face, un dimanche de mars 2024, au Paris Alésia FC pour un quart de finale de Coupe de Paris. Sur le cœur, le logo du club est composé d’un bateau pirate surmonté d’une voile rouge et d’une voile noire – les couleurs « antifas » − et de l’année 1871, référence à la Commune de Paris.

Sur le flanc, on distingue le drapeau de la Palestine. Ce dernier est aussi brandi par la soixantaine d’ultras du club qui chantent en tribune. « C’est nous les enfants de Ménilmontant, allez Ménil, populaire antiraciste et solidaire ! » Au MFC, l’engagement ne concerne pas que les supporters. Tout le club met en pratique les principes d’autogestion et de démocratie directe sur le modèle d’un membre-vaut-une-voix. Premier but pour l’équipe du XXe arrondissement, quelques fumigènes sont craqués pour le fêter et interpellent les supporters locaux, peu habitués à ce niveau de ferveur pour une compétition amateur. Même ambiance à Lyon où est né en juin 2024 un nouveau groupe de supporters, les Six-Neuf Pirates (SNP).

Les initiatives de clubs autogérés sont plus développées chez nos voisins britanniques et italiens, où plusieurs clubs similaires existent − comme le FC United of Manchester ou le CS Lebowski à Florence. En France, le modèle du MFC reste exceptionnel mais pourrait servir d’exemple aux ultras et militants dégoûtés par le foot business qui ne veulent pas pour autant renoncer à leur passion.  

1. Le tifo est la chorégraphie visuelle collective utilisant des feuilles, des voiles, des drapeaux, des calicots ou des engins pyrotechniques, orchestrée avant les matchs par des supporters en tribunes pour galvaniser leurs joueurs ou impressionner l’adversaire.

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NUMÉRO 76 : JUIN - SEPTEMBRE 2026:
Pourquoi nos plaisirs sont politiques
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