Emma Bruschi

Et si la mode renouait avec le vivant ?

Collection
Collection "Almanach" 2019, Emma Bruschi. Photo : Cynthia Mai Ammann

Pollueur et gaspilleur, le secteur de la mode est loin de l’exemplarité en matière d’écologie. Mais une nouvelle génération de créateurs expérimente et réhabilite des matières et des savoir-faire peu carbonés. Rencontre avec Emma Bruschi, jeune créatrice qui imagine un futur de la mode éthique, réconcilié avec le vivant.

Le succès du prêt-à-porter dès les années 1950 et l’essor de la fast fashion depuis les années 2000 ont accentué la réputation sulfureuse du milieu de la mode, à cause de la pollution qu’elle engendre chaque année : émissions de gaz à effet de serre, usage à outrance d’eau, de teintures et de produits chimiques… La signature du « Fashion Pact » en 2019 par 32 entreprises du textile, qui vise à diminuer l’empreinte carbone du secteur de l’habillement, témoigne de la volonté de certains acteurs de faire évoluer le secteur. 

Emma Bruschi fait partie de ceux qui défendent une mode plus éthique. La créatrice de 25 ans met au goût du jour des techniques ancestrales et crée des vêtements à partir de fibres issues de la nature qui l’entoure. Son passage remarqué au 35ème Festival International de Mode d’Hyères, où elle a présenté Almanach, une ligne de vêtements inspirée des calendriers des fêtes savoyardes, lui a valu le prestigieux Prix 19M des Métiers d'Art CHANEL. 

Quelle est la première étape de votre processus de création ?

Je commence toujours par me pencher sur les matières. J’essaye de les fabriquer, c’est ce qui m’inspire pour concevoir un vêtement. J’aime travailler à partir de produits bruts tels que la paille. Les matières préfabriquées disponibles en magasin procurent moins d’émotions, et un lien différent au vêtement.

Pourquoi la paille est-elle votre matière de prédilection ? 

Quand j’ai commencé à l’utiliser, nous étions nombreux, parmi les jeunes designers, à voir la paille comme « le truc miracle » qui allait révolutionner la mode, alors qu’elle est utilisée depuis des millénaires… Avec la paille, on peut construire sa maison ou nourrir des animaux. 

Je consacre mon temps à réemployer des matières, sinon oubliées, du moins délaissées. Je cherche à les moderniser, tout en menant un travail de conservation des métiers d’art, en m’y initiant en autodidacte ou en apprenant d’autres personnes qui me transmettent leurs savoirs. J’essaye aussi d’enseigner, pour véhiculer à mon tour ces techniques du vivant et les faire perdurer. À mes yeux, l’usage des matériaux naturels est une évidence aujourd’hui, et en aucun cas une contrainte : c’est au contraire un moteur de mes créations. Mais je ne rejette pas la technologie. Elle permet de renouveler l’artisanat, de travailler autrement le vivant. J’ai notamment commencé à faire pousser du cuir à partir de la fermentation bactériologique... Ce n’est pas encore un procédé abouti, mais l’expérimentation est très intéressante.

Comment appréhendez-vous la question écologique dans votre travail ? 

D’abord, j’essaye de sourcer au maximum les vêtements que je conçois à travers les matériaux et les collaborations que j’entretiens avec certains artisans. Tout est fait de manière locale, en petite production. Mais ma démarche n’est pas irréprochable, il y a toujours des choses perfectibles. Parfois, j’ai besoin d’aller en magasin pour acheter un fil ou un bouton. Ça fait partie du jeu. 

Quelles difficultés rencontrez-vous dans cette relation particulière au vivant que vous défendez ? 

D’abord, les matières naturelles sur lesquelles je travaille sont assez fragiles, et peu maîtrisables. C’est le cas des teintures naturelles, qui ne donnent jamais exactement la même couleur ; le résultat peut être joli, mais on peut aussi se retrouver avec une énorme tâche… Mais la principale difficulté à mes yeux, c’est le temps. Pour commencer mes créations, je vais souvent dans les musées pour m’inspirer de techniques ancestrales, tels que le Musée de la paille en Suisse ou encore celui de la Vannerie en France. C’est par ce biais-là que j’ai rencontré les artisans avec qui je travaille maintenant, et qui m’ont appris de nombreuses techniques. J’essaye également de réhabiliter des outils et des machines délaissées. Quand on ne choisit pas la facilité, cela prend beaucoup plus de temps.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce choix du temps-long ?

Il correspond à une mode beaucoup plus lente. Je travaille pièce par pièce pour régler tous les détails. Je préfère prendre le temps de la rencontre pour finaliser un produit bien ficelé plutôt que de créer une centaine de vêtements. Lorsque tout est fait très rapidement, on ne peut ni tout connaître ni tout maîtriser. Ce facteur temps crée de la difficulté ; pourtant, il est nécessaire. Ma volonté de produire mes propres matières va accentuer cette lenteur de ma création car il faut que j’attende l’année prochaine pour faire les premières récoltes. Je ne sais même pas si cela va marcher ! (rires) Avec ces techniques que l’on étudie rarement à l’école, on apprend en même temps que l’on expérimente…

Pensez-vous révolutionner le milieu de la mode ? 

Je ne dirais pas cela, mais le contexte me conforte dans l'idée que c'est la bonne voie. J’espère que le futur de la mode se profile vers une mode attentive à la provenance de ses matériaux et tournée vers la nature, bien que cette façon de faire reste très minoritaire pour l’instant. Je pense qu’à l’avenir, même les grandes industries vont être obligées de changer. Aujourd’hui je crois que beaucoup de gens sont prêts à changer leur manière de s’habiller, même si le prix et le style restent parfois un obstacle.  

Article issu de la série «Quand les artistes explorent le vivant», réalisée par et avec les étudiants du Master Humanités et Industries Créatives (parcours Journalisme culturel) de l'Université Paris Nanterre

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NUMÉRO 48 - OCTOBRE NOVEMBRE 2021:
Idiocratie, comment la médiocrité nous gouverne
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