Portrait

André-Joseph Bouglione : ancien dompteur devenu animaliste

Ne plus travailler avec les animaux mais pour les animaux. C’est le projet de l’écocirque, créé par André-Joseph Bouglione, ex-dompteur et descendant d’une grande lignée de circassiens. Au programme : acrobates, jongleurs, trapézistes, équilibristes… Mais aucun tigre à l’horizon.

Souvenons-nous de ces cirques itinérants, des affiches colorées à chaque coin de rue, des chapiteaux gonflés attisant notre curiosité ; et surtout, de ces animaux, sauvages ou domestiques, fixant ces visiteurs curieux venus les observer. Cette image, qui fait partie de notre patrimoine culturel, est amenée à disparaître dans les prochaines années. En effet, la possession d’animaux sauvages au sein des cirques va progressivement être interdite en France, a annoncé, fin septembre 2020, Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique. Une victoire pour les défenseurs de la cause animale. Parmi eux, un profil inattendu : l’ancien dompteur André-Joseph Bouglione. Dès 2013, il a fait le choix audacieux de se passer de cette « attraction » animalière, dite traditionnelle, en créant l’ « écocirque », un cirque « 100% humain ». 

Un modèle pour les autres circassiens ?

S’émanciper de la présence des animaux est loin d’être une tendance inédite : certains cirques explorent cette piste depuis les années 70, avec des créations recherchant l’émotion et la poésie. Mais il est rare que la démarche émane d’anciens dompteurs… Si André-Joseph Bouglione ne revendique pas le statut de pionnier, il espère que ses confrères vont présenter de plus en plus de spectacles basés sur le charisme des artistes et non sur l’exploitation animale. 

« Aujourd’hui les circassiens sont perçus comme des voyous qui exhibent des animaux sur des parkings de supermarché »
André-Joseph Bouglione

Une prison dorée

Les Bouglione s’adonnent aux spectacles animaliers depuis le début du XXe siècle. Mais André-Joseph Bouglione, petit-fils du fondateur du célèbre cirque éponyme, en a décidé autrement. Écologiste et défenseur du droit animal, le cirque traditionnel ne lui correspond plus. Au contact de ses compagnons à quatre pattes, il prend conscience que ces êtres vivants sont davantage en captivité qu’à l’état sauvage et souhaite alors réagir.  « Tous les matins, on voyait dans nos cages des tigres, des lions, des animaux sauvages. On voulait leur donner le plus de bien être possible, mais finalement on ne faisait qu’améliorer leurs conditions de détention. C’était comme une prison dorée », se souvient-il. Il choisit alors de cesser cette activité et de réinventer ses spectacles. Décision qui devance l’annonce de la fin des animaux dans les cirques, sur laquelle le gouvernement a annoncé en septembre 2020 vouloir légiférer. Une déclaration politique trop tardive, selon André-Joseph Bouglione. « C’est la première fois en France qu’un gouvernement prend cette responsabilité et je pense qu’elle aurait dû être prise il y a quinze ou vingt ans. Mais il y a vingt ans, nous étions perçus comme des artistes et aujourd’hui comme des voyous qui exhibent des animaux sur des parkings de supermarchés dans des conditions compliquées », regrette le circassien. 

À l’écoute de son temps

Le cirque traditionnel ne suscite plus le même émerveillement qu’auparavant chez le public : se réinventer aujourd’hui est presque devenu une obligation pour nombre de circassiens.  « Je pense aujourd’hui que ce genre de cirque a besoin de se renouveler artistiquement. Qu’on le fasse par engagement personnel ou par calcul, peu importe au final, c’est tant mieux pour les animaux. Moi, je le fais pour des raisons personnelles. Ça me tenait à cœur depuis quelque temps ». 

En France, déjà plus de 400 villes se sont positionnées contre le cirque avec des animaux. Parmi elles, Strasbourg, Lille, Rennes, Bordeaux et aussi Montpellier. La première représentation de l’écocirque devrait se tenir près de la Méditerranée, si l’épidémie du coronavirus le permet, dans la capitale languedocienne. « C’est une des premières villes en France qui s’est engagée fermement en faveur des animaux. Pour nous c’était important, comme un hommage rendu à Montpellier et à ses habitants qui soutiennent la cause. » Une décision « logique » pour le circassien. Le dompteur repenti n’hésite pas à partager les nouvelles conditions de vie de ses partenaires d’antan. Très âgés, « la plupart des animaux sont décédés de mort naturelle ». Les autres ont troqué la cage pour la verdure. Les derniers tigres ont été placés dans différents refuges. « Mon fils a gardé un cheval, qui passe sa retraite paisiblement dans un pré, à la campagne, sous les arbres ». 

« Je pense aujourd’hui que le cirque traditionnel a besoin de se renouveler artistiquement »
André-Joseph Bouglione

Entre menace et encouragement

Ce Bouglione œuvre pour le bien-être animal en partenariat avec diverses associations. « L’écocirque est engagé. Nous sommes partenaires de l’Arche des associations, regroupant une quarantaine d’associations animalistes qui œuvrent pour la protection animale et le bien-être animal à travers le monde. » En s’éloignant des animaux sauvages, l’artiste a pu se rapprocher symboliquement de ces êtres vivants. Ce nouvel état d’esprit suscite parfois la colère de certains confrères.

Tourner le dos au cirque traditionnel a valu à André-Joseph Bouglione et sa troupe de circassiens de nombreuses intimidations. « Au début de notre projet, des gens du métier nous appelaient pour nous menacer, nous insulter, on a reçu diverses pressions. On a subi une sorte de levée de bouclier de la part de nos confrères. » Des encouragements se sont toutefois fait entendre : des animalistes ont contacté l’écocirque pour féliciter ses fondateurs et s’assurer de la véracité des faits « On nous a demandé si c’était vrai, si nous allions réellement nous éloigner des animaux sauvages et proposer un spectacle où ces derniers seraient complètement absents ! » sourit André-Joseph Bouglione. 

Il en fallait davantage pour stopper l’élan du circassien, qui entend redonner tout son éclat à ce spectacle populaire. Prêt à éblouir les nouveaux curieux, le chapiteau se lève doucement, gonflé par le vent d’automne.

Article issu de la série «Quand les artistes explorent le vivant», réalisée par et avec les étudiants du Master Humanités et Industries Créatives (parcours Journalisme culturel) de l'Université Paris Nanterre