Brun et Molécule

« Les sons du vivant ont une capacité musicale »

Brun dans le White Cube, de Fabian Knecht, installation éphémère à Vives les Groues, nuit blanche du 3 octobre 2020, à Courbevoie.
Brun dans le White Cube, de Fabian Knecht, installation éphémère à Vives les Groues, nuit blanche du 3 octobre 2020, à Courbevoie. U2P050

Le claquement des vagues sur la digue, le chant des oiseaux, le bêlement d’une otarie… Au-delà d’une source d’inspiration, certains artistes contemporains se saisissent du vivant comme d’une véritable matière première. Les musiciens Brun et Molécule sont de ceux qui composent avec les sons du vivant.

« Brun », 25 ans, artiste indépendant parisien, travaille actuellement à la conception de la bande-son de Protozoa, un projet mêlant danse et sonorités corporelles, mené en collaboration avec le collectif U2P050 et la boîte de production Soñal Sinor. Le musicien projette d’enregistrer les bruits internes des corps des danseurs en action et capterles sons de leur cœur, de leur estomac ou encore de leur respiration.  « J’ai bidouillé des stéthoscopes dans lesquels j’ai inséré un micro », explique-t-il. Mais l’artiste enregistre aussi les bruits extérieurs, tels que les craquements des os ou le passage d’une main dans les cheveux… « Il n’y a rien de plus vivant que ton propre corps ! », sourit-il. 

L’artiste ne retouche pas les sons captés, et préfère jouer avec l’aspect incontrôlable et imparfait du vivant. « J’essaye de reconstituer l’instant, pour trouver une réminiscence. Je souhaite sortir d’une production “froide”, faite sur ordinateur, pour revenir à quelque chose de beaucoup plus réel, quelque chose que j'ai vécu », détaille Brun. Musicien et chercheur en expérimentation sonore, il fait appel aux souvenirs sensoriels de chacun, et cherche à  réinjecter de la poésie dans sa musique. « Cette poésie est partout. Il suffit d’ouvrir les yeux, de regarder par la fenêtre. Ça passe par la vue mais surtout par l’ouïe. Si tu tends l’oreille, tu trouveras des sons que tu peux réutiliser... Les sons du vivant ont une capacité musicale ».

Équipé d’un simple enregistreur, Brun tente parfois de capter les craquements internes des arbres lors de ses balades en forêt. Dans son processus créatif, le vivant est souvent à l’origine de la création du morceau, mais il est aussi parfois la touche finale d’un titre. « Cet été, à la montagne, j’ai travaillé deux semaines durant sur une même musique. Au moment de terminer le morceau j’ai entendu le chant d’oiseaux à la fenêtre. Je l’ai enregistré et l’ai intégré au titre ». Plus récemment, Brun a aussi capté la traite de vaches dans une étable, un alliage original de sons mécaniques et naturels…

« Le bruit d’une goutte d’eau, d’un frottement de glace »

Autre artiste composant avec le vivant : le Français Romain Delahaye, aka Molécule. Dans son dernier album, Nazaré (2020), du nom de la ville du sud du Portugal, l’artiste opère un coup de maître : raconter la nature à l’aide de la musique, créer une musique à partir de la nature. Le premier titre de l’album, Big Mama, commence avec le seul bruit des vagues. Au fil des morceaux, l’auditeur se fait surprendre par le chant des orques, les sifflements d’un groupe de dauphins, le bêlement d’une otarie. Dans son précédent opus intitulé 60°43’ Nord, Molécule a réalisé une autre prouesse, artistique et technique. L’enregistrement de l’album a eu lieu à bord d’un chalutier au cœur de l’océan Atlantique, cinq semaines durant. Le morceau Rockball commence sur le souffle d’un vent glacial mêlé à celui d’un bateau fendant la glace. Dans un documentaire retraçant la création de son album de 2018, disponible sur Youtube, on suit l’artiste lors de son périple. À bord du bateau, micro tendu en direction d’un iceberg, main droite plaquée sur son casque, Molécule semble tenter de saisir chaque nuance de bruit ; celui d’une goutte d’eau, d’un frottement de glace, du vent. Rien ne lui échappe.

Article issu de la série «Quand les artistes explorent le vivant», réalisée par et avec les étudiants du Master Humanités et Industries Créatives (parcours Journalisme culturel) de l'Université Paris Nanterre

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NUMÉRO 48 - OCTOBRE NOVEMBRE 2021:
Idiocratie, comment la médiocrité nous gouverne
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