Invasions biologiques

Quand les animaux nous envahissent

La fourmi rouge d'Argentine est une espèce invasive.
La fourmi rouge d'Argentine est une espèce invasive. Parvana Praveen. Unsplash

Depuis trente ans, des biologistes ont déclaré la guerre aux espèces dites « invasives ». Si les dégâts de certaines sont réels, ce concept témoigne de notre rapport ambivalent aux autres êtres vivants.

Nettoyer ses chaussures pour pouvoir voyager en Nouvelle-Zélande ? L’injonction peut paraître assez étrange. Mais si ce pays insulaire inspecte méticuleusement les pieds des touristes qui atterrissent sur son territoire, ce n’est pas par obsession de la propreté : l’opération consiste à prévenir l’arrivée, sous la semelle des voyageurs, d’œufs ou de graines d’espèces « invasives ». Un qualificatif peu élogieux, par lequel on désigne des animaux comme le frelon asiatique, le castor canadien, le topinambour ou encore l’ibis sacré. Leur point commun ? Si ces espèces viennent à proliférer dans une région différente de leur territoire d’origine, elles peuvent sérieusement perturber l’écosystème local. Le kiwi, oiseau endémique de la Nouvelle-Zélande incapable de voler, n’a par exemple aucune chance face à certaines espèces importées, qui se sont jetées sur cette proie facile dès leur arrivée sur l’île. Lorsque les humains posent les pieds sur l’île il y a sept-cent ans, les chats, chiens et rats qui débarquent avec eux se mettent à décimer les effectifs de kiwis, qui figure aujourd’hui sur la liste des espèces vulnérables de l’Union Internationale de Conservation de la Nature (IUCN). Selon certains biologistes, les espèces invasives seraient la deuxième cause d’extinction des espèces au niveau mondial.

Une heureuse cohabitation ?

Pour sauver la biodiversité, le biologiste américain Daniel Simberloff recommande donc d’empêcher tout espèce exotiques de s’introduire sur un territoire qui n’est pas le sien. Mais avec un contrôle des frontières aussi restrictif, la tomate, la dinde ou la vanille n'auraient pas pu fouler le sol français. On estime que seules 10% des espèces exotiques introduites dans un territoire qui n’est pas le leur se révèlent effectivement invasives. Les îles y sont particulièrement vulnérables : elles sont concernées par plus de 60% des extinctions d’espèces depuis cinq-cent ans, alors qu’elles ne représentent que 5% du territoire terrestre mondial. Les régions insulaires abritent en effet nombre d’espèces endémiques dont les effectifs sont souvent très faibles et qui sont désarmées face aux prédateurs importés. À l’inverse, sur les territoires continentaux, les espèces exotiques peuvent représenter une source de richesse écologique. « Une espèce supplémentaire, c’est un gain de biodiversité locale. Si l’espèce exotique n’est pas trop différente des espèces autochtones, elle a des chances de ne pas trop les perturber », rappelle Mark Vellend, biologiste à l’Université de Sherbrooke (Québec). 

Même des espèces en apparence problématiques peuvent d’ailleurs avoir des bénéfices insoupçonnés. En Californie, des milliers d’hectares de forêts d’eucalyptus ont été plantés au début du XXᵉ siècle avec la bénédiction des autorités californiennes, qui y voyaient une source de bois idéale pour la construction de chemins de fer. L’espèce a proliféré à une vitesse plus importante que prévu, et a perturbé le développement d’autres essences d’arbres. Si l’on s’en tient à ces premières considérations, il paraît donc indispensable d’expulser cette plante invasive du territoire californien. Mais l’eucalyptus sert désormais d’habitat naturel à certaines espèces animales : le papillon monarque, dont la population a fortement baissé depuis les années 90, notamment en raison de la destruction des forêts mexicaines, s’y réfugie ainsi pendant l’hiver. 

La biodiversité, première victime des espèces invasives ?

Les apports positifs des espèces exotiques sur la biodiversité sont pourtant peu souvent pris en compte par les politiques de conservation de la nature. « On entend souvent l’idée qu’il faut privilégier les espèces endémiques car ce qui compte c’est davantage la biodiversité mondiale que celle d’un territoire » explique Anne Atlan, socio-biologiste de l’environnement au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Lutter contre les espèces invasives soulève alors des paradoxes éthiques : est-il justifié de tuer des animaux exotiques pour sauver les espèces locales ? Dans une étude parue dans la revue People and Nature, des juristes pointaient ainsi les réticences de la population à ce que l’on tue des chats errants. Pourtant, ces derniers sont responsables, au niveau mondial, de la disparition de 63 espèces et représente l’une des espèces les plus menaçantes pour la biodiversité. Dans le même temps, les populations sont majoritairement favorables aux campagnes de démoustication, notamment celles visant le moustique-tigre, qui véhicule diverses maladies parmi lesquelles la dengue, le chikungunya ou le virus Zika.

La lutte contre les espèces invasives ne repose donc que rarement sur des critères purement écologiques, et prend souvent en compte des critères culturels, sanitaires voire économiques. Une étude parue dans Nature le 31 mars chiffrait les coûts des espèces invasives à plus de 1 288 milliards de dollars (1 046 milliards d’euros). 57% de ces coûts concernaient l’Amérique du Nord. Si de l’aveu même des auteurs de l’étude, le poids du continent nord-américain a pu être surévalué, ce chiffre reste surprenant. Les territoires insulaires, dont la biodiversité est particulièrement affectée par les espèces invasives, apparaissent sous-représentés dans cette étude. Le coût annuel des espèces invasives en Océanie est ainsi estimé à 651,77 millions de dollars par an, soit seize fois moins qu’en Amérique du Nord. « Le fait qu’un écosystème perde sa diversité et sa capacité de résilience n’a pas de valeur monétaire, explique Anne-Charlotte Vaissière, l’une des auteurs de l’étude. Certains économistes tentent d’exprimer ces dégâts en terme monétaire, par exemple en évaluant les coûts supplémentaires que des personnes vont être prêts à payer pour aller voir des espèces disparues dans leur habitat d’origine » . Avec une telle approche, le risque est grand de ne se soucier des espèces invasives que quand elles génèrent un manque à gagner économique. Par exemple, aux États-Unis, les moules zébrées et les moules quagga sont catégorisées comme des espèces invasives. Ces deux espèces de moules s’accaparent certes la nourriture d’autres espèces marines locales, mais si leur prolifération fait polémique, c’est surtout car elles ont tendance à bloquer les pipelines sous-marins. En 2020, le Fish and Wildlife Service, l’organisme fédéral américain en charge de la gestion et la préservation de la faune, offrait 1,8 millions de dollars (1,5 millions d’euros) à des programmes de recherche pour lutter contre ces espèces de moules. En France, la lutte contre l'huître creuse du pacifique, ne bénéficie pas de tels moyens. Pourtant, ses dégâts sur la faune marine sont également importants. Mais elle est élevée par les ostréiculteurs et a donc l’avantage d’avoir des débouchés économiques.

Des coupables idéaux

Dans son Règlement relatif à la prévention et à la gestion de l'introduction et de la propagation des espèces exotiques envahissantes, l’Union européenne souligne que « La prévention est généralement préférable d'un point de vue environnemental et plus avantageuse du point de vue des coûts par rapport à une réaction a posteriori ». Pourtant, les causes profondes de l’augmentation des espèces invasives sont à peine évoquées. « Les espèces invasives sont de bons boucs-émissaires pour ne pas prendre le problème à la racine », souligne le biologiste et écologue Jacques Tassin. L’introduction de ces espèces dans de nouveaux territoires est ainsi fortement liée à l’augmentation des flux commerciaux. Selon l’Organisation Maritime Internationale (OMI), les navires commerciaux transportent chaque jour 7000 espèces différentes dans les eaux de leur ballast. Un article paru dans la revue Nature Ecology & Evolution montrait ainsi que les invasions de fourmis ont particulièrement augmenté durant les deux vagues de mondialisation. L’IUCN classe 19 espèces de fourmis comme invasives. En Europe, une super-colonie de fourmis d’Argentine s’est ainsi formée sur 6 000 kilomètres des côtes italiennes à la façade Atlantique espagnole. Or, cette espèce de fourmi est particulièrement agressive et s’attaque aux autres espèces de fourmis et à certaines espèces de plantes. Le phénomène pourrait s’accentuer dans certaines régions du monde, à cause du réchauffement climatique. « Globalement, le changement climatique va augmenter les invasions de fourmis en Europe car ces espèces sont issus de climats subtropicaux et vont donc mieux s’adapter à ce nouveau climat », alerte Cleo Bertelsmeier, l’une des auteures de l’étude. Si la migration d’espèces d’un territoire à un autre est un phénomène habituel qui a eu lieu à de multiples reprises au cours de l’évolution, les échanges de marchandise ont considérablement augmenté les distances et réduit les durées de ces déplacements. Des espèces se retrouvent donc en l’espace de quelques jours dans un milieu radicalement différent de leur milieu d’origine. Celles qui survivent sont souvent les plus polyvalentes. Elles s’adaptent souvent mieux à un environnement dégradé que les espèces indigènes, et prennent donc l’ascendant sur la flore et la faune autochtones. « C’est ce qu’on voit par exemple avec la tortue de Floride, prétendument responsable de la raréfaction de la cistude d’Europe [une autre espèce de tortue, ndlr]. Cette dernière périclite dans des milieux devenus invivables pour elle alors que la tortue de Floride ne trouve rien à y redire », explique Jacques Tassin. Si ces espèces jouent les passagers clandestins des trajets internationaux, c’est d’ailleurs souvent la conséquence du fait que leurs aires de vie se superposent à celles des humains. Les marécages, forêts, rivières et mangroves sont de plus en plus occupés, voire détruits, par les activités humaines. Les animaux et les plantes  qui l’occupaient trouvent alors refuge à proximité des humains, et peuvent donc facilement être embarqués  vers d’autres continents. D’ici 2050, près de 90% des vertébrés terrestres du monde pourraient voir leur habitat se réduire à cause de l'expansion des aires agricoles.