Chronique

Juliette Rousseau : « Partager les mandats »

Juliette Rousseau est journaliste, autrice et éditrice aux éditions du Commun. Militante de terrain, elle a coordonné de multiples événements politiques internationaux (contre-G8, contre-G20, etc.) et s’est attachée à questionner les pratiques d’organisation militante dans l’ouvrage Lutter ensemble. Pour de nouvelles complicités politiques, paru aux éditions Cambourakis en 2018. Elle tient cette chronique pour Socialter.

Depuis que j’y ai vécu, j’ai les yeux rivés sur l’actualité politique brésilienne. En 2013, quand le mouvement social contre l’augmentation du prix des transports publics a investi les rues des grandes métropoles, j’ai observé avec attention la multitude de médias militants qui sont apparus. À travers leurs regards, j’ai continué de suivre l’évolution de la situation politique et l’émergence d’un autre mouvement, d’abord ambivalent, puis de moins en moins – lequel s’est avant tout mobilisé contre la corruption pour finir par exiger le départ du Parti des travailleurs (PT) alors au pouvoir.

Dans la foulée, ça a été l’impeachment de la présidente, Dilma Rousseff, puis l’emprisonnement de l’ex-président, leader incontesté du PT, Lula da Silva, sur la base de motifs qui se sont ensuite révélés fallacieux et dans le cadre d’une procédure qui vient d’être totalement rejetée par le Tribunal suprême fédéral.

On se souviendra de cette période comme d’une longue descente aux enfers pour la gauche brésilienne, dont le point culminant restera sans doute, en 2018 (quelques mois avant l’élection de Jair Bolsonaro), l’assassinat de Marielle Franco, élue à la municipalité de Rio de Janeiro. Noire et lesbienne, issue d’une favela, celle-ci représentait alors une exception au sein des institutions politiques brésiliennes, presque exclusivement blanches et masculines.

Bien que les commanditaires de l’assassinat n’aient toujours pas été identifiés, les motifs semblent assez clairs : en faisant tuer Marielle, ils espéraient réduire au silence celles et ceux qui, comme elle, aspiraient à plus de justice sociale et tentaient, dans ce but, d’accéder au pouvoir institutionnel. Bien qu’il diffère de la situation française en de nombreux points, le cas brésilien est néanmoins chargé d’enseignements – j’en suis convaincue. 

"Noire et lesbienne, issue d’une favela, celle-ci représentait alors une exception au sein des institutions politiques brésiliennes, presque exclusivement blanches et masculines."

Caisse de résonance

Certaines des questions politiques qui secouent le territoire français y sont amplifiées et se retrouvent dans le débat de façon plus nette : colonialisme, violences policières, écologie (avec l’accaparement des terres, les catastrophes environnementales de plus en plus nombreuses à mesure que le changement climatique se fait sentir), féminisme, antiracisme, etc. Évidemment, ces occurrences ne viennent pas de nulle part : il s’agit de la même histoire mondiale marquée par l’esclavage, la colonisation et l’imposition d’un modèle où l’extraction des ressources naturelles est la norme, tout comme l’assimilation (ou l’annihilation) des populations autochtones.

Mais là où la France – pourtant agent de cette violence dans le monde – peut continuer d’en ignorer les héritages, de feindre qu’ils lui sont extérieurs, au Brésil cette histoire est manifeste et bien présente. Les dominations qui structurent ici notre société sont encore plus visibles et marquées là-bas. L’extrême droite, qui est au pouvoir depuis bientôt quatre ans, n’a jamais fait que réactualiser brutalement certains fondamentaux idéologiques de la nation brésilienne : hiérarchie raciale et de genre, prédation de la nature et exploitation du vivant, humains compris.

Dans ce contexte, la gauche brésilienne a dû s’adapter, inventer de nouvelles stratégies, gérer l’urgence (sociale, sanitaire) et le chaos provoqué par l’arrivée de Jair Bolsonaro au pouvoir.

Parce qu’elle est elle-même le produit de cette histoire qu’elle maîtrise mal – ou rechigne à le reconnaître –, la gauche française peine à lui opposer des réponses conséquentes. Au Brésil, dans la foulée de la mort de Marielle Franco, devenue une icône de la résistance, est apparue une génération de jeunes élues qui n’a plus de temps à perdre en circonvolutions. En 2020, lors des élections municipales et législatives, elles ont été quelques-unes à prendre le devant de la scène électorale : Erika Hilton à São Paulo, Karen Santos à Porto Alegre, ou encore Dani Portela à Recife.

Noires, transgenres et/ou lesbiennes, certaines ont accédé à l’université grâce aux programmes sociaux impulsés durant l’ère du PT. Ouvertement féministes, antiracistes, pro-avortement (lequel est toujours interdit au Brésil), défendant les populations LGBTQIA+, elles sont fortement liées aux mouvements sociaux, desquels dépend leur légitimité. Régulièrement menacées de mort (la violence politique ayant encore augmenté avec l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro), elles ne renoncent pas à trouver leur place au sein d’institutions qui leur ont été historiquement hostiles (municipalités, assemblées législatives, etc.) et au sein desquelles elles incarnent la voix des mouvements sociaux et des populations les plus précaires.

Partager les mandats

Face à la figure de l’élu en tant qu’homme providentiel, systématiquement blanc et issu des classes aisées, une autre pratique s’invente ces dernières années au Brésil : il s’agit des mandats collectifs. Le principe est simple. Plutôt qu’une candidature individuelle, c’est un collectif qui fait campagne puis, s’il est élu, gère le mandat. Cette pratique profite d’un vide juridique : formellement, une seule personne peut occuper le poste d’élu·e, mais dans les faits, le mandat s’exerce collectivement. Les décisions sont prises par le collectif, et les différentes missions inhérentes à la mandature sont partagées équitablement.

À la municipalité de São Paulo, deux mandats collectifs siègent actuellement. L’un s’est constitué principalement autour de revendications féministes et les cinq femmes qui l’occupent font valoir différents héritages et expériences politiques ; l’autre émerge au sein du mouvement Noir et se présente comme la candidature des périphéries populaires, en lutte pour la justice sociale et raciale. Grâce à l’enveloppe budgétaire de la mandature, chaque élu·e est rémunéré·e et peut assurer sa mission. Dans les deux cas, l’organisation collective est mise en avant comme une manière de faire de la politique moins « descendante » et plus à même de rendre des comptes aux mouvements sociaux qui les ont porté·es au pouvoir.

Dans la pratique, cela signifie notamment qu’une partie des élu·es passent le plus clair de leur temps sur le terrain pour garantir la cohérence avec ce que les élu·es qui siègent dans les assemblées portent.

Ces évolutions dans la manière d’aborder la politique institutionnelle au Brésil sont avant tout les fruits de la nécessité : la violence du pouvoir exercé par le gouvernement de Jair Bolsonaro a rendu manifeste le besoin, pour toute une partie du mouvement social, d’investir les institutions et de défendre la démocratie brésilienne. D’incarner, dans les discours et les actes, une opposition qui vienne démentir la fatalité d’un pouvoir perçu comme uniquement au service de la reproduction des dominations.

De façon paradoxale, la mise en danger de la démocratie par le gouvernement Bolsonaro a donc poussé une partie du mouvement social brésilien à investir un terrain dont il était jusque-là plutôt resté éloigné, voire auquel il avait préféré ne pas se mêler. Reste maintenant à savoir ce que la probable réélection de Lula da Silva aux élections présidentielles d’octobre prochain (donné largement gagnant dans les sondages) aura comme impact sur ces dynamiques et comment celles-ci s’ajusteront à un gouvernement de gauche.

Quoi qu’il en soit, je crois que cette situation va continuer de mériter toute notre attention car, dans le maelström qu’est notre contexte politique, il est une chose assez claire : nous avons, nous aussi, grandement besoin de réinventer nos manières de prendre le pouvoir.


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