Dirigeants et action écologique

Gaël Giraud : « une partie des élites est atteinte du syndrome du Titanic »

Photos : Sophie Palmier

Pourquoi est-il si dur de décarboner l’économie ? Freins institutionnels, cynisme des élites, syndrome du Titanic ou encore bombe démographique, Gaël Giraud livre à présages ses clefs de lecture pour comprendre cette inertie et éventuellement la dépasser.

Pouvez-vous rappeler l’imminence des dangers liés au dérèglement de la biodiversité ?

Personne n’en sait rien puisque cela va dépendre de la réaction de l’humanité. Les travaux que nous avons menés à l’Agence française de développement (AFD) et dans le cadre de la chaire Énergie et Prospérité suggèrent que le scénario business as usual – où nous ne mettrions pas en place de taxe carbone d’un niveau et d’une assiette ajustés à l’ampleur du défi, où nous ne ferions aucun effort supplémentaire – nous conduit vers des catastrophes d’ampleur planétaire.

Article paru dans notre hors-série de 2018 « Et si tout s'effondrait », disponible en pdf sur notre site ! 


Mais il faut préciser tout de suite que de telles catastrophes ont déjà eu lieu. Un exemple relativement méconnu – et que nous découvrons aujourd’hui grâce au travail de l’historien américain Mike Davis – est qu’il y a eu en 1890 un effet El Niño massif [un phénomène climatique exceptionnel, ndlr], qui a affecté à la fois le Brésil, l’Afrique, l’Inde et la Chine, et dont les conséquences (inondations, sécheresses, etc.) ont été complètement négligées par les administrations coloniales de l’époque. Résultat : près de 50 millions de morts en quelques années. Cela explique très largement la raison du « retard » des pays du Sud par rapport aux pays européens. Ce qui est phénoménal, c’est que les administrations occidentales ont été à la fois capables de laisser faire ça et de l’effacer de notre mémoire.

Notre plus grande tâche est de ne pas rééditer ce type d’exploit morbide. Et cela a déjà commencé. Le Yémen est en voie de destruction ; des colonnes de migrants fuient le Honduras, le Guatemala ; la Corne de l’Afrique bascule dans la violence en partie sous les coups du réchauffement… Les effondrements en cours ne concernent d’ailleurs pas que les humains.  Avec nos animaux, nous représentons 97 % de la biomasse des vertébrés sur Terre : le reste a déjà été décimé. Les effondrements régionaux ne pourront être évités qu’à la condition d’investissements massifs du côté des finances publiques, d’une décarbonation réelle (en France, les émissions ont augmenté l’an dernier de + 3,2 %) et d’une réduction radicale de l’empreinte matérielle de notre consommation, surtout celle des plus aisés.

L’effondrement «prédit» par le rapport Meadows semble difficile à éviter, vu que de toute façon rien ne se passe…

Le premier rapport Meadows, en 1972, ne prenait pas en compte le dérèglement climatique : on ne disposait pas alors de la même somme d’informations qu’aujourd’hui. Il intégrait la pollution, la saturation des puits d’absorption de nos déchets et la raréfaction des ressources naturelles. Il envisageait 10 scénarii pour la planète. Deux conduisaient à un effondrement global : l’un dans la décennie 2020, l’autre dans la décennie 2050-2060. Puis le physicien australien Graham Turner a fait [en 2014, ndlr] ce qu’on appelle du backtesting sur les trajectoires de Meadows et a montré que ce sont ces deux scénarii qui collent au plus près aux trajectoires suivies actuellement par la planète.

La raréfaction des ressources naturelles est d’ores et déjà une réalité. Le cuivre, par exemple, est un métal fondamental pour ses usages industriels – pour lesquels nous avons actuellement très peu de substituts – et dont les infrastructures liées aux énergies renouvelables sont encore plus gourmandes que celles des hydrocarbures fossiles. Dans les années à venir, nous allons donc avoir besoin d’encore plus de cuivre qu’aujourd’hui. Son pic d’extraction pourrait arriver avant 2060 au niveau mondial : cela ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de cuivre après, mais qu’on ne sera plus capable d’en augmenter la quantité annuelle disponible, ou bien seulement à un coût en eau et en énergie exorbitant. Ce type de perspective tend à confirmer le versant noir du rapport Meadows si, entre-temps, nous ne faisons pas des efforts en R&D pour réduire notre dépendance au cuivre et à tous les minerais critiques.  

Dans les faits, à l’échelle mondiale, la part des émissions fossiles reste environ à 80% et les émissions de gaz à effet de serre (GES) augmentent. Comment peut-on expliquer autant d’inaction et de déni?

Il y a un premier facteur qui se trouve du côté de l’industrie. C’est très compliqué aujourd’hui pour une entreprise de faire des efforts et de basculer vers un modèle de production vert si ses concurrents ne le font pas, parce qu’ils auront fatalement un avantage compétitif temporaire capable de tuer l’industrie vertueuse. Tant que nous continuerons de régir les relations entre entreprises par la concurrence, il y aura une prime au vice, à l’industrie brune. Du côté des banques, on constate le même problème dans l’octroi de crédits verts. Tant que nous n’aurons pas mis en place un green supporting factor – c’est-à-dire un bonus en termes d’exigence de capitaux de fonds propres pour les banques qui accordent des crédits verts et un malus pour celles qui accordent des crédits bruns –, il sera très difficile pour une banque de ne financer que le vert.

Le second facteur, c’est qu’une partie des élites est atteinte par ce qu’on pourrait appeler le « syndrome du Titanic ». Je me dis qu’il est déjà trop tard pour modifier la trajectoire du paquebot et qu’on va heurter la banquise, alors je m’occupe de préserver un accès aux canots de sauvetage pour moi et ma famille sans me soucier du reste du paquebot. Et pendant ce temps, je continue de prendre l’avion toutes les semaines, de polluer dans un contexte où les 10 % les plus riches de la planète sont responsables de 43 % des émissions. Un véritable cynisme guette certaines élites financières qui se disent que, quitte à expédier leurs enfants en Scandinavie, elles arriveront toujours à sécuriser l’accès à l’eau potable, à l’oxygène propre, à l’énergie, aux minerais.

Dans un pays comme le Nigeria, les expatriés vivent dans des villages construits ex nihilo par les multinationales. À l’intérieur : piscine, cinéma, salle de concert ; on nettoie des voitures thermiques avec de l’eau potable et on paie un psy pour soigner le conjoint dépressif de l’expat’. De l’autre côté des murs d’enceinte de 4 à 5 mètres, flanqués de miradors, de chiens policiers et de barbelés, les Nigérians manquent d’eau à boire…Cette « bunkérisation » de certaines élites est un fantasme de réédition de la « fuite de Varennes » qui néglige complètement le fait que les ghettos riches sont étroitement dépendants de leur hinterland [l’arrière-pays, ndlr] et des catégories populaires qui y travaillent, et que les bouleversements de la  biodiversité affectent aussi la Suède.

Cela rappelle le point de vue de Bruno Latour selon lequel une partie des élites aurait abandonné l’idée d’un monde commun…

Pas toutes, bien sûr ! Je rencontre beaucoup de capitaines d’industrie qui ont compris que la transition énergétique, c’est le business d’aujourd’hui et de demain. Même les hydrocarbures fossiles peuvent être « craqués » pour produire de l’hydrogène sans émissions de CO2.  

Il y a également la question « taboue » de la bombe démographique : comment va-t-on arriver à gérer cette  croissance immense et essayer de rétablir une forme d’égalité ?

Je ne pense pas que ce soit une question taboue – en tout cas il ne faut pas qu’elle le soit. Le scénario médian des Nations unies d’évolution démographique prévoit 9 milliards d’habitants sur la planète en 2050, 11 milliards à la fin du siècle. Ça va compliquer considérablement la résolution de l’équation liée à la transition écologique. Surgit naturellement la question de savoir si l’on ne ferait pas mieux de limiter les naissances dans les zones où les taux de fécondité restent élevés. L’Afrique subsaharienne est la seule région du monde qui va connaître une poussée démographique forte dans les décennies qui viennent. Aujourd’hui, environ 1,2 milliard d’individus vivent en Afrique, et il y aura au moins 1 milliard de personnes en plus dans les trente ans qui viennent.

Les États d’Afrique subsaharienne sont très conscients de cette difficulté. Reste que ce n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire d’infléchir une courbe démographique. Tout le monde a en tête l’exemple chinois. Or, si la Chine a réussi à faire chuter son taux de natalité à 1,7 enfant par femme, il n’est pas sûr que ce soit essentiellement dû à la politique de l’enfant unique. Pourquoi ? Parce que la Thaïlande a connu exactement la même évolution de son taux de natalité, sans aucune politique antinataliste. Inversement, l’Inde a stérilisé 8 millions de personnes sans aucun impact sur sa natalité ! Il est très vraisemblable que ce qui a permis l’effondrement du taux de natalité chinois est qu’en moins de quarante ans, Pékin a réussi à sortir 700 millions de personnes de l’extrême pauvreté.

Inversement, le fait que la transition démographique en Afrique sub-saharienne ait ralenti ou même régressé est en grande partie dû aux plans d’ajustement structurel mis en place dans les années 1980. Ces derniers ont contribué à détruire une bonne partie des services sociaux qui étaient auparavant assurés par les États. Il faut continuer à favoriser l’éducation des jeunes filles, comme l’AFD s’y emploie, mais en gardant à l’esprit qu’infléchir la courbe de croissance démographique implique fondamentalement d’avoir résolu le problème de la pauvreté.

Quand on lit vos travaux, on comprend que l’énergie est le facteur premier de la croissance, alors que c’est un non-sujet pour beaucoup d’économistes. Pourquoi n’arrive-t-on pas à intégrer que l’énergie et les ressources naturelles doivent figurer dans les modèles économiques?

Il y a d’abord des raisons techniques : la construction analytique de ce qu’on appelle « l’économie néo-classique » est très largement incompatible avec la prise en compte des ressources naturelles. Cette économie-là est fabriquée pour justifier la réduction de la part des salaires dans le PIB au profit du capital. Salaires et capital sont supposés être les seuls ingrédients du PIB, augmentés par une variable « magique » baptisée « progrès technique ».

Si on déconstruit cela, alors l’essentiel de l’analyse conventionnelle s’effondre : la théorie du ruissellement, la pertinence des plans d’ajustement structurel, y compris celui qui est imposé à la Grèce depuis 2010… Beaucoup d’économistes s’estiment incapables, à tort ou à raison, de rompre avec ce paradigme d’une économie statique, à l’équilibre, sans monnaie et sans ressources naturelles, et de réécrire une théorie dynamique, monétaire, où les services écosystémiques dont nous bénéficions, les ressources minières et énergétiques que nous extrayons jouent un rôle fondamental.

Donc il faudrait créer de nouveaux indicateurs de richesse ?

Oui, le PIB est un très mauvais indicateur. Il faut le compléter par une mesure de  la pression anthropique exercée sur les écosystèmes sous la forme d’une dette écologique qui pèse autant que les dettes monétaires. Il faut aussi réviser notre cadre analytique et comptable, car si l’économie dépend très fortement de la biosphère, alors elle doit par exemple vérifier les deux premières lois de la thermodynamique. Or tous les modèles néo-classiques violent allègrement ces deux lois, d’où le fait probablement qu’une grande partie de ce que nous, les économistes, racontons à propos des impacts du dérèglement climatique et de l’effondrement de la biodiversité fasse tomber de leur chaise les physiciens.

Quand ces derniers entendent William Nordhaus [le dernier « prix Nobel » d’économie, ndlr] dire que + 6 °C à la fin du siècle, c’est une perte de 10 % du PIB réel mondial, ils se demandent dans quel monde vivent ces économistes. La plupart de nos modèles actuels n’ont pas grand-chose à voir avec le monde réel. Une économie, c’est en réalité un gigantesque métabolisme, une structure dissipative (au sens de Prigogine) maintenue en déséquilibre par l’énergie et la matière qu’elle prélève en permanence sur son environnement et les déchets qu’elle exsude. Exactement comme une galaxie, un cyclone, une machine de Carnot, ou n’importe quel organisme vivant. Tant que nous n’adopterons pas ce point de vue circulaire et thermodynamique, nous resterons incapables de penser les effondrements économiques en cours et le moyen d’échapper aux suivants. 

En quoi avez-vous espoir?

J’ai espoir en la capacité de conversion de l’humanité. Même s’il est évident que les médiations seront longues pour convaincre la sphère de la finance de marché de ne pas opter pour le scénario de la bunkérisation. Ça va certainement être compliqué, mais j’espère que le plus grand nombre prendra conscience suffisamment tôt qu’un monde ghettoïsé sera forcément très désagréable, y compris pour ceux qui vivront à l’intérieur du bunker. Il faut tout mettre en œuvre pour accélérer une transition écologique participative et équitable où tout le monde soit impliqué, où l’on apprenne collectivement à s’adapter au réchauffement déjà embarqué et où une minorité de passagers clandestins ne fuira pas ses responsabilités derrière des murs d’enceinte. 

Biographie

Diplômé de l’École normale supérieure (ENS) et de l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (ENSAE), Gaël Giraud est économiste en chef à l’Agence française de développement (AFD) et directeur de recherche au CNRS. Ses travaux portent notamment sur la monnaie, la réglementation des marchés financiers, le rôle de l’énergie dans la croissance ou encore la théorie des jeux. Il a entre autres publié Illusion financière (Éd. de l’Atelier, 2014 [2012]) et codirigé avec Cécile Renouard Vingt propositions pour réformer le capitalisme (Flammarion, 2012 [2009]). 

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