Manifestation et libertés publiques

Répression des militants écologistes : l'État en mode guérilla

Surveillance, gardes à vue prolongées, déferrements… La répression policière et judiciaire à l’encontre des militants écologistes s’intensifie nettement depuis quelques mois. Cette crispation intervient alors que se profilent les Jeux olympiques de Paris en 2024, événement sensible qui occasionne l’adoption d’un arsenal législatif dénoncé par les défenseurs des libertés publiques.

Depuis le printemps flotte l’impression d’un durcissement. Ce tour de vis, symbolisé par la dissolution des Soulèvements de la Terre le 21 juin, saisit tous nos interlocuteurs. « Le glissement est encore plus rapide que ce qu’on redoutait », confie le journaliste Anthony Cortes, coauteur en mars avec Sébastien Leurquin de L’Affrontement qui vient(éditions du Rocher), première enquête qui décrit la radicalisation de l’appareil d’État en inter­rogeant ses serviteurs.

Article issu de notre numéro 59 « Sabotage : on se soulève et on casse ? », en kiosque, librairie et sur notre boutique.


« On sent que les pouvoirs publics s’intéressent à nous de plus en plus près », constate un cadre du collectif Dernière rénovation (DR). Qui relève : « À l’approche de chaque grand événement, la répression augmente. » Comme pour la COP 21 en 2015, qui a conduit à des assignations à résidence, et à présent pour les Jeux olympiques de 2024 à Paris. Beaucoup s’inquiètent de l’arsenal législatif adopté ces derniers mois en vue des Jeux. Ainsi, le décret d’application de la loi « sécurité intérieure » autorisant l’utilisation de drones par la police, a été publié en avril. En mai était promulguée la loi sur les JO autorisant les « traitements algo­rithmiques » des images de vidéo­surveillance, c’est-à-dire une « surveillance biométrique » qui « détecte, analyse et classe nos corps et comportements dans l’espace public », dénonce l’association La Quadrature du Net.

Une autre loi sur la justice, actuellement en discussion, permettrait « d’activer, à distance, les appareils électroniques d’une personne à son insu pour obtenir sa géolocalisation en temps réel ou capter des images et des sons », prévient l’Observatoire des libertés et du numérique. « Sur le plan législatif, il y a des effets cliquet : à chaque pas franchi, il n’y a plus de retour en arrière », s’inquiète Aïnoha Pascual, l’une des avocates des Soulèvements de la Terre. Comme avec la création de l’avertissement pénal probatoire (APP), qui a remplacé depuis le 1er janvier le rappel à la loi. Après une garde à vue éprouvante, sans accès au dossier et souvent avec des menaces de jugement, l’APP offre, en échange d’une reconnaissance de culpabilité, un abandon de poursuites pouvant être assorti de sanctions (obligation de stage, paiement d’une « indemnisation », interdiction de fréquenter des personnes ou des lieux…). Les APP,« massivement utilisés » depuis leur création, sont « terrifiants » aux yeux d’Aïnoha Pascual : « C’est une mesure presque équivalente à un jugement, mais sans aucun contradictoire. »

Selon l’avocate, cette mesure répond notamment à une stratégie politique. « Cet outil permet au gouvernement, humilié lorsqu’il relâche 97 % d’interpellés, d’affirmer qu’il y a une réponse pénale », mais aussi de sanctionner en masse des actions engageant souvent des dizaines de personnes, où il est difficile d’établir des preuves et de juger chacun. Le durcissement ne passe pas seulement par la loi : Aïnoha Pascual rapporte des « échos de différents tribunaux » selon lesquels des « magistrats sont mobilisés pour siéger en comparution immédiate durant plusieurs semaines » au moment des JO. « La justice se prépare à la répression », conclut cette avocate. Ce que corrobore un membre parisien du mouvement Extinction Rebellion (XR) : « Au printemps, un assistant du procureur a dit à une collègue de XR que les peines allaient se durcir. » Législative et judiciaire, l’escalade est avant tout policière, comme en témoigne Arnaud*, membre de XR à Paris depuis deux ans : « La répression est exponentielle. Quand on bloquait une route il y a trois ans, il n’y avait même pas une garde à vue. Depuis un an, elles sont reconduites jusqu’à 48 heures et les déferrements sont devenus habituels. »

« L’écologie comme un ennemi »

Cette expérience, ils sont plusieurs à l’avoir connue à Dernière rénovation. Comme Mado*, 24 ans, qui compte six actions avec DR et cinq gardes à vue, dont deux « assez chaudes » pour avoir interrompu un match de football et une autre pour avoir recouvert de peinture le ministère de l’économie. Son témoignage, comme d’autres, montre comment les « humiliations verbales et physiques sont le lot commun des gardes à vue », résume Aïnoha Pascual. « Un flic a pissé dans la nourriture de la militante avec laquelle j’avais fait l’action », rapporte Mado, qui a aussi reçu des menaces de mort (« Je t’aurais butée s’il n’y avait pas eu de caméra »), un refus des droits à voir un médecin et à appeler un proche, et une détention volontairement rendue plus pénible. « J’ai été mise dans une cellule horrible avec de la bouffe en décomposition, de la pisse et de la merde », rapporte la militante.

Depuis son menottage brutal, Inès a perdu la sensibilité de sa main gauche. Elle ressent des décharges électriques, et a l’impression d’avoir « un bout de pâte à modeler à la place de la main ». Quant à Delphine*, militante chez DR âgée de 21 ans, elle compte huit gardes à vue, dont une pour l’aspersion de peinture sur une préfecture. Elle se souvient d’une « fouille particulièrement pénible à supporter, en culotte, la porte ouverte », et une privation de liberté sans eau, ni nourriture, avec une humiliation volontaire pour accéder aux toilettes : devoir « faire coucou » à la caméra, car le boîtier réglementaire, placé au-dessus de la porte, était sciemment rendu inatteignable.

L’écologie radicale tend à se  substituer au djihadisme comme menace principale  aux yeux de l’État.

Parmi ces activistes, Erwan a écopé d’une peine particulièrement sévère pour avoir interrompu pendant dix minutes le match Stade Toulousain - Stade Français en novembre 2022 : deux mois de prison avec sursis et 7 000 euros d’amende, dont il a fait appel. Le militant de 26 ans a connu une expérience unique, de l’aveu de son avocate. À la suite d’une première garde à vue de 20 heures marquée par une entrave d’accès aux soins – alors qu’il se tord de douleur après avoir été blessé durant son interpellation –, il est convoqué quelques semaines plus tard pour une audition libre… qui débouche sur une nouvelle garde à vue reconduite jusqu’au total de 48 heures, avant d’être déferré au tribunal. Le procureur lui inflige alors un contrôle judiciaire assorti de trois obligations, parmi lesquelles le paiement de 200 euros par mois. Une somme importante pour Erwan, qui vit six mois durant « avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête ».

Activiste étranger visé par une obligation de quitter le territoire français (OQTF) après une action, perquisitions menées par la Sous-­direction anti-terroriste (SDAT), tentatives de surveiller massivement les militants… Autant d’éléments qui concrétisent une tendance qu’étaye Anthony Cortes dans son livre, où il montre comment l’écologie radicale tend à se substituer au djihadisme comme menace principale aux yeux de l’État. « Nous avons été marqués par la façon dont l’État fabrique l’écologie comme un ennemi », témoigne le journaliste. En la matière, il distingue un « tournant » au cours du premier mandat d’Emmanuel Macron symbolisé par des « énormes marqueurs », comme la cellule Demeter créée au sein de la gendarmerie avec la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Lancée en 2019 (et jugée en partie illégale en 2022), Demeter est l’exemple d’une « cellule de renseignement anti-écolo sur mesure » créée pour les lobbys de l’agriculture productiviste et de la chasse, mais aussi d’une panique grandissante au sein du gouvernement, plus qu’au sein des renseignements. Car l’appareil d’État n’est pas monolithique et, à travers de nombreux entretiens, Anthony Cortes a pu reconstituer le tableau.

Panique sécuritaire

Ainsi, les cabinets des ministres chargés de l’écologie se caractérisent par leur ignorance profonde de l’écologie politique. « Ils considèrent les militants comme des illuminés, et leur premier réflexe est de disqualifier les revendications et les modes d’action. » La stratégie des Soulèvements de la Terre, passerelle entre des activismes auparavant éloignés et capable de rendre des luttes « compréhensibles et populaires », les rend « paranoïaques », note le journaliste, tandis qu’à Matignon et à l’Élysée on cherche à riposter politiquement sans partager cette « panique sécuritaire ». Du côté de Beauvau, « la panique est différente : ils ont peur d’une désespérance de la jeunesse » qui pourrait mener, comme pour le djihadisme, à un attentat commis par un « loup solitaire ».

C’est dans cette dynamique que s’inscrit le qualificatif d’éco-terroriste employé par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin : « L’actuel durcissement législatif montre que les écologistes tendent à être considérés comme des terroristes. » Enfin, les services de renseignement seraient, étonnamment, tenants d’une position moins sécuritaire : « Ils savent que les écolos sont pacifistes et s’agacent des accès de panique des politiques. Leur ligne vise plutôt à cibler l’ultra-gauche, dont ils estiment qu’elle veut infiltrer la lutte pour la rendre violente. »

Aïnoha Pascual, qui défend de nombreuses victimes du maintien de l’ordre depuis 2015, relie cette généalogie à celle, plus large, de la répression du mouvement social. C’est durant l’année des attentats et de la COP 21 que s’initie une première séquence, lorsque l’état d’urgence sert à museler des écologistes. Puis les manifestations contre la « loi travail » en 2016 suscitent « une répression plus intensive », avec l’usage décomplexé d’armes de maintien de l’ordre, comme les LBD. Un « nouveau palier » est alors franchi avec les Gilets jaunes fin 2018, marqué par des interdictions préventives de manifester, le recyclage d’une loi de 2010 pour interpeller en amont de celles-ci, une répression judiciaire et, surtout, un niveau de mutilation « terrible » lié au maintien de l’ordre. L’effet de cette répression, redoute l’avocate, sera de créer « des générations de jeunes gens qui n’auront plus foi dans la police ». Ce sentiment est d’ores et déjà partagé par tous les militants interrogés.

Jean*, qui coordonne avec Arnaud* la campagne Carnage Total ciblant la multinationale et les banques qui la financent, observe un tournant depuis l’été 2022. Au sein du mouvement pacifiste qu’est XR, « le terme anti­capitaliste est admis depuis quelques mois », tout comme des actions plus musclées, à l’image de la destruction au marteau et au burin des vitres du siège de l’énergéticien, à La Défense. Arnaud abonde : « XR glisse de réformateur désobéissant à révolutionnaire. » La tactique s’adapte, aussi. Chez XR, on se souvient comme d’un traumatisme de l’action commune avec Attac en octobre 2022 contre les jets privés à l’aéroport du Bourget, qui a capoté avant d’avoir commencé, vraisemblablement en raison d’une infiltration.

Des dizaines de militants, dont Arnaud, placés en garde à vue alors même qu’ils n’avaient pas pénétré sur le site. Depuis, les « actions resserrées » ont essaimé, loin de la tradition des actions massives à visage découvert. « Plus résilientes », elles sont mieux prémunies contre la répression. Mais aussi plus offensives : « Quitte à prendre cher, comme 48 heures de garde à vue pour avoir dégonflé un SUV, autant faire du lourd », considère Jean. Car, juge cet activiste, « plus la répression montera, plus on devra être en mode guérilla »

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