Marxisme

« Sans Jenny, il n’y a pas de Karl Marx »

Femme de lettres, Jenny Marx (1814-1881), née von Westphalen, est souvent éclipsée par son célèbre mari Karl, dont les travaux ont marqué l’histoire. Pourtant, elle a joué un rôle capital auprès du philosophe.

Née en 1814 à Salzwedel, non loin des rives de l’Elbe, en Saxe, Jenny von Westphalen semblait avoir une vie toute tracée. Sa famille est issue de la noblesse westphalienne ; son père est aussi un homme politique influent, proche du gouvernement prussien.

Le destin de la jeune femme bascule pourtant vers l’activisme politique et la rébellion lorsqu’elle brave les préjugés de son époque et ceux de son entourage en épousant Karl Marx, le 19 juin 1843. « Son récit est celui d’un déclassement : il s’agit d’une fille de la petite aristocratie prussienne qui épouse un fils d’avocat juif converti, sans situation et militant communiste », explique Camille Leboulanger, auteur de Jenny Marx, vivre et lutter avec Karl (Textuel, février 2025). Une véritable mésalliance, même si leurs familles respectives étaient voisines et les enfants amis – c’est d’ailleurs ainsi que Jenny rencontre Karl.

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Avec lui, « Jenny connaîtra “la vie de bohème”, la grande pauvreté quand ils arrivent à Londres, jusqu’à une amélioration vers un mode de vie petit-bourgeois. Cela démontre une capacité à accepter beaucoup pour la lutte », poursuit l’écrivain.

Exils et misère

Jenny a reçu une éducation raffinée où la littérature, les arts et la philosophie tenaient une place centrale, mais se montre aussi lucide sur sa condition féminine : « Nous ne devons pas nous immiscer énergiquement dans les roues du destin. Nous sommes condamnées à la passivité par le péché originel […] et notre lot est d’attendre, d’espérer, d’endurer et de souffrir. Tout au plus nous a-t-on confié la tâche de tricoter les bas, l’aiguille et les clefs, et tout ce qui va au-delà est mal », écrit-elle dans une de ses lettres rassemblées dans Lettres d’amour et de combat (Rivages, 2013).

« Qui, cependant, lors du mariage de 1843, avait mesuré à quel point Jenny saurait devenir le soutien de Karl ? » note l’historien Jérôme Fehrenbach dans Jenny Marx. La tentation bourgeoise (Passés Composés, 2021). À l’automne 1843, les jeunes mariés fuient la censure prussienne qui menace le philosophe et ses articles radicaux. Ils s’installent à Paris, où ils fréquentent Pierre-Joseph Proudhon et Mikhaïl Bakounine, mais surtout Friedrich Engels, dont la vie et l’œuvre se mêleront étroitement à celle de Karl Marx.

« Parfois, j’ai l’impression qu’il défend l’émancipation partout sauf dans son propre mariage. »

Mais le séjour parisien est de courte durée : en février 1845, le gouvernement français, influencé par la Prusse, expulse le couple. Ce dernier trouve refuge à Bruxelles avec la petite Jenny-Caroline dite Jennychen, née le 1er juin 1844. À Paris, la révolution française de février 1848 contraint Louis-Philippe à abdiquer et la IIe République est proclamée ; la famille Marx y retourne dans la foulée : « Paris nous était de nouveau ouvert, et où nous serions-nous mieux sentis que sous le soleil de la nouvelle révolution qui venait de s’embraser ? » écrit Jenny dans ses mémoires. Peu de temps avant la révolution de 1848, Marx et Engels publiaient le Manifeste du parti communiste, le concluant par l’exhortation : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

« Karl a beau dire, rien ne changera pour les femmes »

Entre périodes d’errance et de combats politiques, Jenny participe pleinement à l’œuvre de son célèbre époux. « Sans elle ni les autres femmes de sa famille – ses filles et leur gouvernante – il n’y a pas de Karl Marx, souligne Camille Leboulanger. En effet, le travail qu’effectuait Jenny a contribué à créer les conditions de possibilité du travail théorique et littéraire réalisé par le philosophe. Elle est l’une des rares personnes qui parviennent à lire l’écriture de Karl Marx : c’est elle qui déchiffre et retranscrit ses manuscrits. »

Quand elle ne l’aide pas à remettre de l’ordre dans ses notes, elle lutte pour rendre leurs conditions de vie acceptables, malgré la misère. La vie d’exilés est difficile et les articles du philosophe ne trouvent pas facilement preneur ; la famille survit surtout grâce à l’aide d’Engels. À Londres, Marx se lance dans l’écriture du Capital, son œuvre majeure. La condition des femmes l’intéresse peu, ce que Jenny remarque avec acidité : « Parfois, j’ai l’impression qu’il défend l’émancipation partout sauf dans son propre mariage. […] Je suis heureuse d’avoir un foyer, mais parfois je donnerais tout pour le quitter quelques jours », écrit-elle à sa mère.

D’autant qu’elle doit faire face à la trahison de son époux : alors que le couple a perdu un petit garçon, décédé peu de temps après sa naissance, leur gouvernante Helene Demuth met au monde le 23 juin 1851 un fils, Frederick. Engels le reconnaîtra officiellement afin de faire taire les rumeurs sur la liaison de Marx et de sa gouvernante, mais Jenny n’était pas dupe. Elle confiait alors à son journal : « Ce jour-là tout a sombré dans le néant. Je ne sais ce qui me torture davantage, de la défaillance de Karl ou de son mensonge. […] Karl a beau dire, le monde changera peut-être demain, mais rien ne changera pour les femmes. »

Si l’activisme de Marx s’incarnait à profusion dans la pensée et l’écriture, celui de son épouse s’exprimait dans la vie quotidienne et l’action concrète. Malgré leur pauvreté, elle n’hésitait pas à accueillir des réfugiés politiques de toute l’Europe, particulièrement les révolutionnaires allemands victimes de la répression qui suivit la révolution de 1848, puis les communards traqués par la police d’Adolphe Thiers après l’écrasement de la Commune en mai 1871. Lors du procès des communistes de Cologne en 1852, un groupe qui était faussement accusé de conspirer contre l’État, c’est Jenny qui coordonne leur défense depuis Londres et rassemble preuves et contre-preuves, aboutissant à des acquittements et des peines légères.

Quand la famille Marx quitte le quartier insalubre de Soho en 1864, grâce à plusieurs héritages obtenus, pour s’installer dans un quartier plus confortable, Jenny a 50 ans. Elle retrouve enfin un mode de vie proche de celui qu’elle avait connu avant son mariage. « Elle appelle cela “une apparence d’honorabilité”, note Camille Leboulanger. Les Marx avaient conscience de ce qu’ils avaient perdu et souhaitaient une vie meilleure pour leurs filles. » Leurs espoirs d’une trajectoire moins tumultueuse pour leurs filles ne se réaliseront pas : Jennychen, Laura et Eleanor se sont consacrées, elles aussi, à la lutte politique.

Jenny Marx décède le 2 décembre 1881 à Londres, des suites d’un cancer du foie. « Si j’avais à recommencer ma vie, je ne me marierais point, confiait Karl Marx en 1868 à l’essayiste Paul Lafargue, devenu son gendre la même année. Je m’efforcerai, tant qu’il est en mon pouvoir, de protéger ma fille des récifs sur lesquels s’est brisée la vie de sa mère. » Aux funérailles de Jenny, Engels saluait, lui, une « femme au cœur noble, […] dotée d’un intellect si clair et si critique ».  

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