Protection du vivant

Réensauvagement : comment nouer de nouvelles alliances ?

Illustration : Benjo Bonito

La déprise agricole et les initiatives de réensauvagement ouvrent des conflits entre usages paysans des terres et protection du monde sauvage, au point que cet antagonisme, qui découle directement de la séparation entre nature et culture, paraît parfois insoluble. Une troisième voie est pourtant possible : celle d’un réensauvagement revendiqué depuis les territoires, par des collectifs d’habitant·es, afin de constituer des espaces de vie sauvage dans les interstices d’une campagne paysanne revigorée. 

En 2019, l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas) acquiert 490 hectares de forêts et prairies naturelles, composés pour moitié d’un ancien enclos de chasse privé. L’achat est rendu possible par un financement participatif d’envergure et doit permettre de créer une réserve à l’intérieur de laquelle toute activité humaine de transformation ou de prélèvement sera interdite. Fortement médiatisée, l’opération déclenche alors un conflit ouvert.

Retrouvez cet article dans notre hors-série « Ces terres qui se défendent », avec le collectif Reprise de terres. Disponible en kiosque et sur notre boutique.


Pour celles et ceux qui la défendent, c’est une façon de rendre à la nature un espace d’épanouissement et de quiétude dans un territoire intensivement accaparé par les activités humaines. C’est aussi l’opportunité de découvrir le territoire, de se « reconnecter au milieu » dans un cadre serein et d’observer une grande faune dont le comportement ne serait plus conditionné par la peur des chasseurs. L’opération a également une visée politique : renforcer un front de défense des milieux de vie sauvage par l’acquisition foncière associative ; et une visée culturelle : sensibiliser un large public aux enjeux de préservation de la nature sauvage à travers une grande campagne de communication. 

Pour ses opposant·es, il s’agit-là d’une mainmise par des écologistes et défenseur·ses des animaux, au détriment des usages ruraux locaux déjà en vigueur. Ce sentiment s’est en partie cristallisé autour de la résiliation par l’Aspas d’un droit de fauche sur une dizaine d’hectares, contracté entre un agriculteur local et le locataire du site. C’est notamment la position de la Confé­dération paysanne de la Drôme, qui a vertement critiqué la création de cette réserve et rédigé à l’occasion une motion contre le réensauvagement. Au-delà de cette seule réserve, c’est toute l’approche du réensauvagement portée par l’Aspas, considérée comme une « vision simpliste de l’écologie », qui mettrait à mal les savoirs et pratiques locales de la terre – élevage, sylviculture et agriculture extensives respectueuses des êtres vivants – en les diabolisant.

On voit ainsi se rejouer dans ce conflit un vieux débat entre utilisation durable et préservation des milieux naturels, débat largement tributaire d’une vision dualiste du monde dans laquelle nature et culture seraient irrémédiablement séparées et antagonistes. Le non-usage serait-il définitivement incompatible avec nos manières d’habiter les territoires, d’y travailler ou d’y lutter, c’est-à-dire d’en faire usage ? Ou bien peut-on imaginer des lieux où concilier des usages respectueux des milieux avec des déprises de terre au bénéfice des vivants sauvages ?

Paysannerie contre conservation : un conflit historique

À la suite de la déprise agricole de la seconde moitié du XXe siècle, de nombreuses terres ont cessé d’être cultivées, laissant progressivement place à une nature plus sauvage, historiquement perçue comme menaçante pour les cultures ou le bétail, et qu’il fallait donc savoir repousser (lire notre article p. 160). L’enfrichement et la reprise forestière sont alors devenus le symbole, inscrit dans les paysages, du déclin d’une certaine paysannerie et de sa manière propre d’habiter les terres. En outre, les paysan·nes ont pu et peuvent encore avoir une méfiance légitime envers les projets de préservation de la nature sauvage réalisés au détriment des usages locaux (lire notre entretien p. 132). Aux États-Unis, puis à différents endroits du monde, certains milieux denses, foisonnant de vitalité biologique, et le plus souvent depuis longtemps habités par des communautés humaines, ont été sanctuarisés et appropriés par l’État lors de la création des premiers parcs nationaux (Yellowstone en 1872, Yosemite en 1890). La fascination pour une nature sauvage, fantasmée à tort comme vierge de tout usage ou passé humain, a souvent conduit à en exclure les populations locales, éleveur·ses, nomades ou petit·es paysan·nes qui y résidaient, en les destituant de leurs savoirs et savoir-faire et en les réduisant à la misère dans des réserves. 

Du côté des protecteurs de la nature, inversement, certaines pratiques agricoles traditionnelles et modernes ont été identifiées comme des menaces pour la préservation des milieux et de la biodiversité. Il a fallu se mobiliser pour mettre fin aux persécutions visant un grand nombre d’espèces jugées nuisibles aux activités agricoles. Ajoutées à l’usage abusif de pesticides (tels que le DDT), ces persécutions ont fait frôler l’extinction à de nombreuses espèces de rapaces (vautours, aigle royal, faucon pèlerin…) et participé à la disparition locale des prédateurs du bétail (loups, ours, lynx). Elle se poursuit encore de nos jours pour de nombreuses espèces moins charismatiques (renards, blaireaux, et autres mustélidés). 

Par ailleurs, le remembrement agricole des années 1970 a conduit à l’arasement massif des haies (70% des haies ont disparu depuis les années 1950, soit 750 000 km), amputant les espaces de culture de tout un réseau boisé servant de réservoir de biodiversité. Dès lors, la friche et l’abandon des terres peuvent être considérés comme des opportunités de soulagements écologiques et de renouveaux possibles pour la vie sauvage. Les haies notamment, qu’elles soient plantées ou fruit d’une reprise naturelle, sont utiles à la biodiversité comme à l’agriculture. Elles abritent de nombreux auxiliaires des cultures (pollinisateurs, oiseaux et chauves-­souris qui se nourrissent des insectes ravageurs), mais servent aussi de coupe-vent, retiennent l’eau et protègent le sol. Réensauvager ne renvoie donc pas systématiquement à une déprise active : cela peut aussi être entendu graduellement, comme une intention de relâcher la pression un peu partout, y compris dans les espaces où le maintien des usages est souhaité (lire notre reportage p. 148).

Par-delà la défense des relations

Quoique les racines de ce conflit courent loin dans le passé, ces dernières années ont vu fleurir des tentatives diverses de le dépasser en se fondant sur une considération et une défense du vivant « par-delà nature et culture », plaidant pour un nouvel équilibre entre les humains et les autres êtres. Dans le champ de la recherche – anthropologie, philosophie, histoire – comme dans celui des luttes – ZAD, mouvement climat, écoféminismes, associations de défense des droits autochtones –, elles ont notamment permis d’abandonner la dichotomie entre usage intensif et préservation de la nature. Ces approches entendent d’une part converger avec la défense de la petite paysannerie et de l’agriculture vivrière en soutenant que leurs savoirs et pratiques peuvent raviver des relations attentives et respectueuses avec la vie non humaine : connaître ses bêtes, ses pâturages et leur flore, arpenter le milieu aussi bien topographiquement que sensiblement, prendre soin des manières d’y établir du lien, mais aussi être en mesure de proposer une alimentation de qualité à la population locale…

« Si le réensauvagement de nos territoires est urgent, il ne doit cependant pas se faire sur le dos des paysan·nes et des usager·es des lieux – en les excluant de leurs terres, de la vision du monde à construire et de nos sources nécessaires de subsistance. »

D’autre part, néanmoins, cette écologie du « vivre avec » demeure insuffisante. Certains milieux, certaines espèces et certains animaux s’accommodent mal des activités humaines, quand bien même celles-ci tenteraient d’être plus douces et plus hospitalières pour les autres qu’humains. Le dérangement hivernal d’un grand tétras par un skieur de randonnée peut provoquer sa mort. Une voie d’escalade mal placée aura raison de la reproduction d’un couple d’aigles de Bonelli. Inversement, le confinement général nous aura donné à voir bien des exemples de surgissements du sauvage lorsque les humains s’absentent, dans nos fleuves ou nos rues soudainement endormies. Et même lorsqu’elle est possible, la cohabitation peut avoir de lourdes conséquences sur le comportement individuel et la dynamique des animaux sauvages. La plupart des mammifères sauvages qui nous côtoient – la loutre et le lynx, par exemple – sont devenus nocturnes alors que rien ne les y prédisposait dans leur histoire évolutive. La fragmentation des milieux et les collisions routières imposent de leur côté un lourd tribut aux ongulés sauvages dont les effectifs sont bien en deçà de ce que l’on attendrait dans des milieux peu ou pas anthropisés.

Initier le réensauvagement depuis les territoires

La notion de « sauvage », renvoyant tout à la fois au sublime, à la férocité et à l’invisibilité, pointe vers une modalité du vivant que nous aurions tort de perdre de vue : son autonomie et sa puissance. Dans le contexte d’hyper­anthropisation qui caractérise notre époque, il nous faut reconnaître la souveraineté de cette part sauvage du monde, et lui laisser à nouveau une place dans nos lieux de vie. C’est pourquoi différents types de structures s’attachent depuis plusieurs années à restituer à la vie sauvage des espaces de libre évolution. Elles sont aussi bien portées par les institutions publiques – réserves biologiques intégrales (RBI) et îlots de sénescence de l’Office national des forêts (ONF), réserves naturelles nationales et régionales, ou encore les cœurs de parcs nationaux –, que par des habitant·es ayant pris à cœur cet enjeu, à titre associatif ou privé (comme la ferme du château de Knepp en Angleterre).


Ainsi de l’association Forêts préservées, un fonds de dotation indépendant dédié à l’acquisition de forêts anciennes dans les Pyrénées. En libre évolution, ces forêts de grande valeur écologique peuvent alors accomplir leur cycle complet, incluant sénescence, mort et décomposition des arbres sur 400 à 800 ans. Ce stade est d’une richesse inégalée, les arbres accueillant alors le mieux leurs cortèges d’insectes, petits mammifères, oiseaux, champignons, mousses, lichens et bactéries, indispensables à la vie de la forêt. D’autres tentent de concilier, dans un même mouvement, usage et préservation. C’est le cas du Réseau pour les alternatives forestières (RAF), qui crée en 2021 le fonds de dotation Forêts en vie (lire notre article p. 100), et compte dans sa charte 25% de forêts en libre évolution sur les parcelles acquises. 

Mais de telles initiatives n’échappent pas pour autant à d’éventuelles critiques et suspicions. Par exemple, en Haute-Savoie, une association adhérente du RAF du nom de Forêt vivante s’est constituée afin d’acquérir des parcelles de forêts pour tenir ensemble sylvi­culture douce et protection forte. Interdisant la chasse sur l’ensemble de leurs propriétés, ses membres récemment installés sur place mais originaires de la « ville » se sont attiré les foudres des habitant·es. Ignorant aux yeux de ces dernier·es la culture et l’histoire forestière de la vallée, ils furent ainsi taxés de « rêveurs déconnectés de la réalité », et leur association de « confrérie » accapareuse de terres.

Une telle tension, faisant se cristalliser autour de l’accès au foncier différentes positions, invite à recueillir des récits pour les porter plus loin : elle expose les écueils d’initiatives de réensauvagement manquant d’ancrage politique et territorial, éloignées géographiquement et parfois culturellement du milieu qui les concerne. Comment approcher politiquement, donc, et non seulement écologiquement, la question du réensauvagement ? Comment rendre désirable une pratique disqualifiée et faire côtoyer les usages attentifs des lieux ? C’est-à-dire, comment aborder l’attention portée aux mondes sauvages depuis les territoires et non contre eux, et contribuer ainsi à ouvrir l’imaginaire qui les enserre ?

Vers des communs sauvages 

Si le réensauvagement de nos territoires est urgent, il ne doit cependant pas se faire sur le dos des paysan·nes et des usager·es des lieux – en les excluant de leurs terres, de la vision du monde à construire et de nos sources nécessaires de subsistance. Au contraire, ce n’est qu’avec celles et ceux qui habitent le territoire qu’il sera possible d’imaginer les manières de laisser place aux autres qu’humains, de créer des espaces de protection forte et des corridors écologiques afin de maintenir ce « sauvage souverain ». Comme le montre le scénario TYFA (Ten Years For Agroecology in Europe), cette proposition est compatible avec les objectifs européens de souveraineté alimentaire. Il y est en effet montré que l’on peut nourrir l’Europe tout en réduisant sa surface agricole utile de 15% et en augmentant de 10% les « infrastructures agroécologiques » favorables à la biodiversité sur les terres paysannes (haies, mares et bosquets). De tels modèles permettent de penser ensemble la baisse des rendements résultant d’une agriculture plus attentive au vivant et le retrait des activités humaines de terres jusqu’alors dévolues à la production. 

S’il subsiste aujourd’hui des tensions entre les combats paysans, forestiers, fonciers, et la défense d’un réensauvagement des milieux de vie, les inimitiés ne sont pas indépassables. Les activités paysannes et forestières peuvent même être des leviers du réensauvagement, à l’instar des projets de foresterie douce portés par le RAF, ou d’une agriculture hospitalière pour les vivants sauvages défendue par les Paysans de nature ou les Fermes paysannes et sauvages. Plutôt que d’opposer le réensauvagement aux usages locaux, on peut voir ces pratiques comme différents chemins à ménager avec une égale considération, comme spectre à constituer en commun, allant d’un usage écologiquement vertueux et autonomisant de la terre jusqu’à la non-intervention collectivement choisie dans des milieux propices.


Dans Fernandez et al., « Rewilding: A Call for Boosting Ecological Complexity in Conservation ». Conservation Letters. May 2017.

C’est finalement la puissance du réensauvagement que nous défendons : constitué à partir d’une concertation territoriale, il permet une réponse locale aux enjeux environnementaux globaux et une réactualisation de nos rapports interespèces. Afin de mettre en pratique cette possibilité, nous avons imaginé, comme nouvel outil de prise en charge collective et politique du réensauvagement, des « comités de vie sauvage ». Directement reliés aux réalités des territoires et à leurs enjeux écologiques, naturalistes, et même sanitaires et épidémiologiques, ces comités pourraient permettre d’expérimenter d’autres formes de prise de décision et d’engagement – concernant par exemple la création consentie d’une réserve, le partage d’outils juridiques et techniques, la mise en place de suivis naturalistes participatifs – et ainsi relever le défi que nous lançons afin de rebattre les cartes : défendre le monde sauvage depuis les communautés habitantes. 

Cette invitation à lever le pied à chaque endroit que nous fréquentons, à prêter une attention particulière à cette vie que nous ne maîtrisons pas et à la défendre aux côtés d’autres usages vertueux, s’intensifie à chaque nouvelle initiative. Le sauvage n’est ni une fiction occidentale ni une forme de biodiversité parmi d’autres : c’est la matrice même du monde vivant, hors de nous et en nous. Les luttes sociales revendiquant une alternative à la mise au pas généralisée du monde ne pourront se faire sans le concours du monde sauvage. 


Notions

Source : Nogues-Bravo et al., « Rewilding is the new Pandora’s box in conservation », Current Biology 26, 2016.


Réensauvagement

Restaurer de grands espaces sauvages en s’appuyant sur le rôle de régulation des grands prédateurs (selon le modèle des 3 C, qui associe cœurs de parcs, corridors écologiques et carnivores). 


Réensauvagement pléistocène

Cherche à restaurer certains potentiels évolutifs et écologiques qui ont été perdus il y a 13 000 ans, avec l’extinction de la mégafaune (par la réintroduction d’espèces cousines ou équivalentes d’un point de vue fonctionnel à celles éteintes).


Réensauvagement passif

Gestion passive des successions écologiques (de la friche à la forêt), dans le but de restaurer des processus écosystémiques naturels et de réduire le contrôle humain sur les paysages.


Réensauvagement par translocation de populations

Restauration de processus écologiques et de fonctions écosystémiques perdues ou dysfonctionnelles grâce à la réintroduction d’espèces-clés.

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NUMÉRO 55 : DÉCEMBRE 2022-JANVIER 2023:
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