Renouer avec le vivant

Le réensauvagement ou la décolonisation de la Terre

Le delta de la rivière Rapa, Parc national de Sarek, Laponie, Suède.
Le delta de la rivière Rapa, Parc national de Sarek, Laponie, Suède. © Staffan Widstrand / Rewilding Europe

Pour enrayer le déclin de la biodiversité et diminuer l’emprise humaine sur le vivant, plusieurs initiatives visent à créer en Europe des zones de « réensauvagement », où toute forme d’exploitation est interdite. Mais le rôle de l’humain dans ce processus fait doublement débat : dans quelle mesure doit-il agir sur un écosystème pour y rétablir une vie sauvage ­autonome ? Doit-il ensuite sanctuariser celle-ci ?

Cet article est issu de notre hors-série Renouer avec le vivant, avec Baptiste Morizot rédacteur en chef invité. Disponible sur notre site.

Avec son imposante carcasse d’une tonne et demie et ses cornes courbées de près d’un mètre de long, le dernier aurochs à avoir foulé l’Europe est mort en 1627, dans la forêt polonaise de ­Jaktorow. Deux-cent-cinquante ans plus tard, à la fin du XIXe siècle, ­l’ultime spécimen de tarpan sauvage, une espèce de cheval de petite taille, disparaît à son tour des prairies européennes. Ces deux extinctions – les plus récentes sur le Vieux Continent pour des grands mammifères – reflètent la pression exercée par les activités humaines sur les écosystèmes européens depuis le Moyen âge. À l’échelle du globe, un chiffre permet de mesurer l’effet de cette pression depuis l’apparition des civilisations. Il y a plus de dix mille ans, avant l’apparition de l’élevage et de l’agriculture, plus de 95 % de la biomasse des vertébrés terrestres était composée d’animaux sauvages. Depuis, ces derniers ont vu leur masse totale divisée par sept, tandis que celle des animaux d’élevage a explosé. Si bien qu’aujourd’hui, ce sont les humains et leur bétail qui représentent 95 % de cette biomasse. Littéralement, la faune sauvage ne pèse presque plus rien chez les vertébrés terrestres.

« Dans l’état sauvage réside la préservation du monde », nous disait le philosophe et ­natu­raliste américain Henry David Thoreau (1817‑1862). Cette maxime n’a, semble-t-il, pas dissuadé les sociétés industrielles de poursuivre leur entreprise de domination du monde vivant. Pourtant, un siècle et demi après les écrits de ­Thoreau, ­Ralph ­Waldo ­Emerson et les autres tenants américains de la wilderness, un nouveau mot a fait son apparition dans le lexique de l’écologie : le réensauvagement, ou rewilding. Absent des dictionnaires français, il consiste selon le Cambridge dictionary à « protéger un environnement et à retrouver son fonctionnement naturel, par exemple en permettant le retour des espèces animales sauvages qui y vivaient autrefois ». Depuis les années 2000, un nombre croissant d’initiatives se réclamant du réensauvagement visent à créer en Europe de vastes espaces dédiés à la vie sauvage, où toute forme d’exploitation humaine est ­proscrite et où les dynamiques évolutives du vivant pourraient se déployer pleinement.

La promenade pour seule activité

Un couple d’agrégés de sciences de la vie et de la Terre a fait du réensauvagement de l’Europe son projet. ­Gilbert ­Cochet et ­Béatrice Kremer-­Cochet, membres du conseil d’administration de l’Association pour la protections des animaux sauvages et fondateurs de l’association Forêts sauvages, tentent à travers ces structures d’acquérir des terres délaissées pour y installer des aires de libre évolution. « Pour les naturalistes que nous sommes, regarder un écosystème en libre évolution est à la fois un plaisir et une grande source de savoir », se réjouissent les naturalistes, qui ont publié en 2020 L’Europe réensauvagée (Actes Sud). Auteur de nombreux livres sur la faune sauvage et les écosystèmes français, ­Gilbert ­Cochet ne défend pas le réensauvagement seulement pour le simple plaisir des yeux ou de la connaissance scientifique, mais aussi pour son utilité immédiate afin de lutter contre la crise écologique. « En grandissant plus longtemps, les arbres stockent plus de carbone et limitent le réchauffement climatique, tout en refroidissant localement les températures, explique-t-il. Les sols contribuent pour leur part à purifier l’eau, tandis que la diversité biologique permet, par exemple, de créer des médicaments. »

Les 1 200 hectares cumulés des réserves de l’Aspas ne représentent qu’un carré de 3,5 kilomètres de côté, mais sont classés par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) comme bénéficiant d’un des plus hauts niveaux de protection, juste derrière les réserves naturelles intégrales à visée scientifique, généralement interdites à tout visiteur, sauf aux scientifiques. En France, environ 1,5 % du territoire terrestre métropolitain est considéré sous « protection forte » par l’Observatoire national de la bio­diversité, alors que la loi « Grenelle 2 » de 2010 fixait un objectif de 2 % à l’horizon 2019.

L’Europe en voie de réensauvagement

À l’échelle européenne, certains projets de réensauvagement sont d’une toute autre envergure. Le biologiste français ­Francis ­Hallé ambitionne notamment de recréer en Europe de l'Ouest une forêt primaire de 70 000 hectares, soit près de trois fois la ­surface de la forêt de Fontainebleau. « Cette idée m’est venue en constatant les menaces qui pèsent sur la dernière forêt primaire d’Europe, à Bialowieza, entre la Pologne et la Biélorussie », raconte l’octogénaire, infatigable défen­seur des végétaux. Mais pas question d’acheter ces terres. « On n’en aurait pas les moyens ! », s’amuse-t-il. Son association – dont font partie Gilbert et Béatrice Cochet – cherche à convaincre plusieurs États européens de dédier une zone forestière transfrontalière à la libre évolution, par exemple entre le nord des Vosges et le Palatinat allemand, ou encore dans les Ardennes, à cheval sur la France et la Belgique. À travers son projet, le botaniste souhaite renouer avec le temps long, très long. « Une forêt a besoin d’environ un millénaire pour redevenir primaire et retrouver le sommet de la biodiversité », rappelle-t-il. Sachant que la plus ancienne futaie française, plantée par Colbert à Tronçais (Allier), n’est âgée que de 300 ans, la tâche sera longue.

En attendant le prochain millénaire, d’autres grands projets européens de rewilding avancent plus rapidement. Dans la vallée du Côa au Portugal, sur le delta du ­Danube, au sud des ­Carpates roumaines, dans les ­Apennins italiens ou en Laponie suédoise, la fondation ­Rewilding Europe, basée aux ­Pays‑Bas, œuvre au réensauvagement de territoires de ­plusieurs dizaines de milliers d’hectares. Huit zones ­d’activité – sur dix planifiées – ont été sélectionnées parmi une trentaine de projets proposés par des acteurs locaux et ont déjà fait l’objet de réintroductions de grands herbivores. « Nous signons avec les propriétaires privés ou publics des partenariats qui régissent le mode de gestion du milieu, ce qui nous permet de créer des aires de réensauvagement beaucoup plus grandes que si nous procédions par l’achat foncier », explique ­Frans ­Schepers, son fondateur et directeur.

Une rupture avec la conservation traditionnelle

Libre évolution, création de forêts primaires, réintroductions d’espèces… en quoi le réensauvagement consiste-t-il exactement ? « Des organisations aux pratiques très diverses se récla­ment du réensauvagement, qui n’a pas de définition gravée dans le marbre, explique ­Thierry ­Dutoit, directeur de recherche à ­l'Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), lié au CNRS. Les expériences à petite échelle, comme en France, pratiquent la libre évo­lution ; quand d’autres, plus grandes, y ajoutent des réintroductions de grands herbivores. Mais toutes ont en commun de ne pas fixer d’objectifs précis de sauvegarde d’espèces ou de paysages, contrairement à la conservation classique. Elles préfè­rent laisser leur chance aux processus éco­logiques spontanés. » Pas naturels, spontanés, insiste-t-il, car l’humain a durablement influencé la plupart des écosystèmes d’Europe ou d’ailleurs, même ceux perçus comme vierges.

Concrètement, les vastes espaces de Rewilding Europe sont composés d’un « cœur », où toute exploitation humaine est interdite, puis d’une « zone tampon », où les activités humaines les plus néfastes sur le milieu font l’objet d’un retrait progressif, et enfin d’une « zone de transition », où certaines formes d’exploitation sont autorisées (agriculture biologique, chasse, exploitation durable du bois). Pas question ici de simplement « mettre sous cloche » un écosystème, mais plutôt d’articuler un milieu sous haute ­protection avec une présence humaine environnante. Pour l’écologue ­Fabien ­Quétier, directeur d’études au cabinet de conseil spécialiste d’ingénierie écologique Biotope, « cette logique ressemble à celle des parcs naturels régionaux [PNR] français » (lire notre article p. 92). Ces derniers, qui couvrent 16,5 % du territoire, incarnent pourtant la politique de conservation traditionnelle, souvent accusée de dérives gestionnaires par les partisans du réensauvagement. « Si la conservation classique et le réensauvagement ont des finalités ­différentes, ils peuvent parfois utiliser les mêmes méthodes, par exemple la réintro­duction ­d’espèces comme le vautour », nuance ­Fabien ­Quétier. À l’image des PNR, Rewilding Europe tente de créer des projets de terri­toires en valorisant économiquement les activités compatibles avec la préservation du milieu, et a lancé le Rewilding Europe Capital, un fonds dédié au financement du tourisme animalier, de la compensation carbone et de la gestion de zones humides, forestières et sauvages.

Allier herbivores et carnivores

Tête de pont du réensauvagement sur le continent, la fondation néerlandaise, qui a pour objectif d’atteindre un million d’hectares réensauvagés d’ici 2022, fédère déjà des dizaines de projets dans 27 pays au sein du Réseau européen du réensauvagement. Si les modalités du réensauvagement varient à travers l’Europe et le monde, tous ces projets reconnaissent l’importance des grands herbivores pour recréer des dynamiques écologiques autonomes dans un écosystème. Rewilding Europe a même mis en place une banque européenne de la vie sauvage, afin de prêter aux gestionnaires locaux des troupeaux de grands herbivores, qui se multiplient pendant quelques années avant qu’une partie d’entre eux ne soit rapatriés dans leur réserve d’origine. Adaptés à la vie sauvage, ils appartiennent souvent à des races dites rustiques – chevaux proches du tarpan ou bovins proches de l’aurochs – et remplissent les mêmes fonctions écologiques que ces deux espèces éteintes. Ils permettent de restaurer une partie des processus écosystémiques, par exemple en maintenant des clairières ou en dispersant les graines d’arbres qu’ils transportent sur leur corps sur de longues distances. Mais pour rétablir ces dynamiques écologiques ainsi que la faune et la flore qui en dépendent, ces herbivores ont besoin d’évoluer dans un milieu vaste. Et s’ils sont trop nombreux, ils peuvent en bouleverser l’équilibre, notamment en empêchant la croissance de certaines plantes par le pâturage. D’où le rôle, tout aussi capital, des ­prédateurs, qui régulent ces populations d’herbivores.

Le rewilding, dès ses origines, a intégré le rôle complémentaire des espèces autochtones carnivores et herbivores dans un vaste territoire. Au début des années 1990, autour de l’écologiste américain ­Dave F­oreman, ­fondateur du mouvement Earth First!, les biologistes ­Michael ­Soulé et ­Reed Noss ont théorisé les « trois C » – cores, corridors, carnivores – censés permettre le retour d’une vie sauvage autonome. D’abord, de vastes zones cœurs (cores) protégées de l’influence humaine, puis des corridors écologiques qui les relient entre elles, permettant aux espèces de migrer et d’augmenter la diversité biologique, et enfin des grands carnivores qui régulent ces populations. Au même moment, au parc national de ­Yellowstone, débutait ce qui sera considéré comme un cas d’école du réensauvagement. En 1995, les autorités du parc ont décidé d’y réintroduire une trentaine de loups. Rapidement, les canidés ont chassé les nombreux wapitis qui commençaient à surpâturer le parc et ont permis à tout son écosystème de gagner en complexité, donc en résilience.

L’éthique du coup de pouce

Ces politiques de réintroduction conduisent parfois à un bouleversement complet du milieu en mettant en œuvre une ingénierie écologique lourde, à l’image du pleistocene rewilding. Présent notamment en Amérique du Nord ou en Russie, il consiste à vouloir ­restaurer des communautés biologiques telles qu’elles existaient avant la présence humaine, à la fin de la dernière ère glaciaire, afin de faire de ces régions de meilleurs puits de carbone face au réchauffement climatique... Mais au risque de fragiliser l’écosystème déjà présent avec des réintroductions massives de grands herbivores, comme dans le parc du Pléistocène , situé à l’est de la ­Sibérie. Son fondateur, ­Sergueï ­Zimov, ambitionne même d’y réintroduire des mammouths laineux, le jour où des scientifiques auront réussi à en recréer – plusieurs équipes y travaillent. Une vision éloignée de ce qui se pratique en Europe et qui souligne la diversité, voire parfois l’antagonisme, des démarches se réclamant du réensauvagement. À tel point qu’« il devient difficile d’utiliser ce terme », note Virginie Maris, philosophe de l’environnement au CNRS et spécialiste de la biodiversité et des sciences de la conservation. Elle distingue cependant deux échelles qui permettent de situer ces pratiques. D’abord, quel est le point de référence auquel on souhaite faire aboutir l’écosystème ? Un passé préhumain ? Un futur dans lequel l’écosystème serait plus résilient au réchauffement climatique à venir ? Ou pas de point de référence du tout ? Ensuite, quel est le niveau d’interventionnisme humain mis en œuvre ? Une libre évolution sans ­réintroduction d’espèces ni suppression d’infrastructures humaines, ou la création d’un milieu différent, impliquant de multiples réintroductions ? 

Cet interventionnisme humain et les méthodes employées par la conservation peuvent provoquer des dilemmes éthiques qui tournent à la polémique nationale, comme le montre l’expérience de la réserve ­d’Oostvaardersplassen (OVP), aux Pays-Bas. Sur cet ancien polder de 6 000 hectares transformé en réserve, des aurochs de ­Heck et des chevaux Konik – des espèces proches des anciens aurochs et chevaux sauvages – ont été réintroduits depuis les années 1980. Sauf que la réserve est trop petite pour y ­réintroduire des loups et trop isolée pour que les animaux puissent migrer dans d’autres réserves via des corridors. Si bien que les herbivores se sont multipliés... jusqu’à ce que 3 000 d’entre eux meurent de faim lors de l’hiver 2017-2018, particulièrement rude. Confrontées à la colère de nombreux Néerlandais, les autorités ont depuis autorisé des abattages préventifs pour éviter aux animaux de souffrir. « Cet échec d’OVP illustre comment la façon dont on a construit notre souci des animaux domestiques nous a désarmé éthiquement face à la violence de la vie sauvage et à sa dynamique intrinsèquement débordante, estime ­Virginie ­Maris. Pour autant, on ne peut pas évacuer la question du bien-être animal comme si l’on n’avait pas agi sur l’écosystème, car c’est bien l'humain qui a créé ce piège. »

Éviter le piège de la dualité 

Dans son ouvrage La Part sauvage du monde (Seuil, 2018), la chercheuse nous invite à nous méfier de la tentation à vouloir intervenir partout, à croire que nous pouvons assurer l’intendance du monde vivant. Elle tente de tracer une ligne de crête qui nous permette d’assumer l’influence objective des activités humaines sur la biosphère, tout en tâchant de la réensauvager en « laissant faire » les dynamiques du vivant car, parfois, la meilleure façon d’agir est de s’en abstenir. « La question de la place de l’humain dans le réensauvagement se pose, car enlever des barrages sur des cours d’eau ou des digues en Camargue à l’aide de bulldozers n’est pas un processus sauvage, mais c’est un coup de pouce qui contribue au retour des processus sauvages », juge-t-elle. De même, poursuit-elle, la focalisation sur un idéal de « pureté » de la nature, sur un imaginaire misanthrope d’une nature sans humains, empêche de penser le réensauvagement de territoires très anthropisés, comme des friches, où la vie sauvage peut renaître malgré l’influence humaine. « Le réensauvagement est une réponse scientifique à l’effondrement de la biodiversité, mais aussi une réponse éthique à l’effacement du lien entre l’humain et son milieu. Et on ne peut pas régler l’un sans régler l’autre. » Selon elle, le réensauvagement ne doit pas se borner à exclure l’humain de certains ­territoires, mais doit assumer l’héritage de celui-ci et construire des espaces où sa présence et une exploitation raisonnée sont possibles.

« Le réensauvagement ne consiste pas à retourner à une nature fantasmée, mais à diminuer l’influence humaine sur les écosystèmes, même ceux qui ne semblent pas extraordinaires, abonde ­Thierry ­Dutoit. C’est pourquoi la puissance publique doit aussi se donner pour objectif de sauvegarder le vivant “normal” dans des espaces en déshérence, tout en faisant évoluer sa gestion des espaces naturels déjà créés, en y empêchant par exemple la chasse dans ceux où elle a été maintenue. » Cette vision du réensauvagement comme un dépassement de l’opposition binaire et caricaturale entre une nature mise sous cloche et une nature surexploitée est partagée par ­Frans ­Schepers, le couple Kremer-­Cochet et la plupart des réensauvageurs européens. Dans la pratique, cependant, ce message a parfois du mal à passer, comme l’illustre la polémique suscitée par la dernière acquisition de l’Aspas dans le Vercors. Dans ce territoire marqué par deux-mille ans de pastoralisme et subissant déjà la déprise agricole, de nombreux éleveurs, agriculteurs et chasseurs n’ont pas accepté de voir leurs activités exclues de la nouvelle réserve de vie sauvage. Dans la bouche de leurs opposants, ces projets peuvent parfois être présentés comme une mise à mort de la ruralité ou une « mise sous cloche » de la nature, instaurant une séparation supplémentaire entre l’homme et son milieu, alors que la libre-évolution entendait justement abolir celle-ci. « Si la finalité est bien de sortir de la dualité entre exploitation et sanctuarisation du milieu, le réensauvagement semble actuellement devoir passer par un renforcement de la frontière entre l’humain et son milieu, tant le déséquilibre est en défaveur du second », analyse Virginie Maris. En somme, un abandon ponctuel et localisé du monde, en vue d'en permettre la décolonisation. Pour autant, s’opposer à la coupe d’arbre sur de petites parcelles forestières peut-il honnêtement être considéré comme le signe d’un renforcement de la séparation entre les humains et leur milieu ?