Privatisation de l'eau

Privatisation et accaparement : l’eau en bouteille sous le feu des critiques

Pompées dans les sous-sols, parfois dans des régions où des restrictions de consommation d’eau potable s’appliquent, les eaux en bouteille font de plus en plus de remous en France. Ressource privatisable ou bien commun à préserver sur le long terme, deux conceptions s’affrontent dans un contexte de sécheresse chronique.

Les sommets immaculés, des bouteilles ornées de motifs baroques et des tenues rose et bleu pastel hors de prix à l’effigie d’une célèbre marque d’eau minérale alpine. À ceux qui en doutaient encore, cette collaboration « en édition limitée » dévoilée au printemps par Evian et la maison de couture Balmain le prouve : oui, l’eau que l’on boit a sa place dans le monde du luxe en 2023. Il fallait oser, à l’heure où le précieux liquide se raréfie et les alertes sécheresse se multiplient. Au 1er juin, 66 % des nappes d’eau souterraines françaises se trouvaient sous les normales mensuelles, selon le bulletin du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), qui invoque des précipitations « insuffisantes »

Article issu de notre numéro 59 « Sabotage : on se soulève et on casse ? », en librairie et sur notre boutique.


La ressource se tarit, mais pas la demande. Durant la canicule de l’an dernier, la consommation d’eau en bouteille a même atteint des niveaux inédits (+15 % par rapport à l’été précédent) alors même que les prix ont augmenté en moyenne de 9 % au cours de l’année 2022, selon l’UFC-Que Choisir. Certaines marques ont néanmoins été contraintes de réduire la voilure. En octobre dernier, l’eau minérale Mont Roucous prisée pour les bébés expliquait sur Twitter que « les conditions climatiques de ces derniers mois [lui] imposent de réduire [sa] capacité d’embouteillage afin de préserver la ressource Mont Roucous (dans le Tarn, ndlr) sur le long terme ».

« Quand on prélève en eau très profonde, on s’attaque à des réserves qui se rechargent parfois sur plusieurs décennies, voire plusieurs siècles. On prive de fait les générations suivantes. » 

— Alexis Guilpart

Et puis, au printemps, ce sont les bouteilles de Perrier, sous le giron de Nestlé Waters, qui ont commencé à se faire rares en rayon en raison notamment de la sécheresse qui sévit dans le Gard. Début mai, la multi­nationale suisse suspendait en parallèle deux forages sur six de sa marque Hépar à Vittel, dans les Vosges. La nappe dans laquelle elle puise est en effet « très sensible à la pluviométrie », décrit Bernard Schmitt, porte-parole du collectif Eau 88 qui se mobilise depuis plusieurs années « pour la priorité de l’eau aux habitants, contre la surexploitation de l’eau par Nestlé à Vittel ». 

« Si Danone s’en va, l’eau recoule »

La problématique n’est pas nouvelle. En 1970, le BRGM alertait déjà : la nappe profonde de Vittel, dans laquelle est puisée l’eau potable pour les habitants ainsi que l’eau Vittel Bonne Source exportée à l’étranger par Nestlé Waters, est « de plus en plus intensivement exploitée », lit-on dans un rapport de l’époque. Tant et si bien que la ressource est menacée à « échéance plus ou moins lointaine ». Aujourd’hui, même la multinationale le reconnaît dans sa communication : « La nappe est en déficit. »Si elle a annoncé avoir demandé une réduction de son autorisation de prélèvement annuel de 68 % au cours des dernières années, elle peut compter sur les deux poches d’eau plus près de la surface pour remplir ses bouteilles en plastique. Comme celle, en difficulté ce printemps, dont dépend Hépar.

Bernard Schmitt s’inquiète : « Tout se joue sur les nappes phréatiques superficielles. Qui dit que dans vingt ans, celles-ci ne seront pas en très mauvais état parce qu’on aura trop tapé dedans ? » « Le nœud du sujet est l’état réel des nappes », souligne-t-il, ajoutant que cette information est bien gardée par Nestlé. Le problème n’est pas spécifique à Vittel. Coordinateur du réseau Eau et milieux aquatiques au sein de France Nature Environnement, Alexis Guilpart estime qu’« il y a un gros déficit de connaissances sur l’état hydrologique des nappes. Aujourd’hui, l’État n’investit pas assez là-dedans ». Sollicité par mail, Nestlé Waters n’a pas répondu dans le détail à nos questions, mais affirme « [tenir] compte du changement climatique et [adapter] ses prélèvements actuels et futurs en fonction de la disponibilité de la ressource en eau ».

Alors que les entreprises sont sommées de réduire leur utilisation de la ressource de 25 %, Danone ne doit baisser son autorisation de prélèvement que de 5 %, et seulement en cas d’alerte sécheresse.

Ce flou autour des données est aussi pointé du doigt dans la région de Volvic, autre bastion de la lutte contre l’industrie de l’eau en bouteille. Présidente de l’association locale Protection de l’environnement des volcans d’Auvergne (Preva), Sylvie de Larouzière relève un manque de « transparence ». Seule certitude selon elle : l’autorisation dont dispose le géant de l’agroalimentaire, à savoir 2,5 milliards de litres par an sur les 11 milliards disponibles dans le bassin de Volvic, met à mal le cycle de l’eau au niveau local. Le débit des résurgences naturelles – soit la réapparition à l’air libre, après un parcours souterrain, d’un écoulement d’eaux de surface – a été divisé par huit en quarante ans, alerte la militante. Une pisciculture classée monument historique s’est même retrouvée à sec.

Son propriétaire, Édouard de Féligonde, se bat depuis cinq ans pour faire reconnaître la responsabilité de Danone. Il assure que le rapport d’expertise (confidentiel) qui s’est monté dans le cadre de la procédure judiciaire a bien établi ce lien. « Si Danone s’en va, l’eau recoule », insiste celui qui tient tête au géant. En 2019, a révélé l’association Preva, l’arrêt d’activité total d’une semaine de l’usine Danone a entraîné un doublement du débit des sources en quelques jours. « De toute façon, l’eau que l’on prélève en milieu souterrain à Volvic va avoir des incidences sur la nappe libre en surface parce que les deux sont connectées. Il y a vraiment une logique d’épuisement des ressources locales », appuie l’hydrologue Emma Haziza. De son côté, Danone nous assure que « la cause essentielle de la diminution du débit des sources est le changement climatique ». Et met en avant les investissements réalisés dans ses lignes de production afin d’« optimiser [son] utilisation en eau » de 13 % entre 2017 et 2022, « pour des volumes de ventes inchangés ».

Réserves de secours

Entre (sur)exploitation de la ressource et sécheresses chroniques, le juteux business de l’eau en bouteille – vendue entre 100 et 300 fois plus cher que l’eau du robinet d’après le Centre d’information sur l’eau – a-t-il encore un avenir dans l’Hexagone ? « Il faudrait questionner la pertinence de maintenir cette industrie à une si grande échelle en France, et envisager de l’arrêter complètement sur les territoires qui ne sont manifestement plus en capacité de la soutenir. Mais c’est très compliqué parce que ce sont de gros employeurs. Politiquement, le sujet est un peu verrouillé », perçoit Alexis Guilpart, qui n’hésite pas à parler d’une « aberration environnementale », tant sur le plan de la ressource en eau que sur celui de la pollution plastique. 

De fait, à certains endroits, la production d’eau en bouteille pourrait devenir tout bonnement « impossible », prévient Emma Haziza. « Si l’on regarde la pluviométrie au niveau de la source Perrier, je ne vois pas comment ça peut tenir. On est vraiment dans les premières zones de très grandes sécheresses en France. » Ailleurs, la crise pourrait se faire sentir un peu plus tard. À Evian, « il y a beaucoup moins de pluie depuis deux ans, indique l’experte. Cette anomalie, on va la ressentir dans une quinzaine d’années, qui est la durée que prend l’eau de pluie pour cheminer jusque dans la nappe profonde. » 

Au niveau local, les nouveaux projets d’exploitation des nappes à destination de l’industrie de l’embouteillage coulent de moins en moins de source. Confronté à une forte contestation à Murat-sur-Vèbre (Tarn), Danone en sait quelque chose. « Nous ne voulons pas que l’eau du territoire serve des intérêts industriels en étant exportée hors du bassin où elle naît ! » martelait une pétition. Le groupe a finalement jeté l’éponge au début de l’année. À Montagnac (Hérault), c’est un forage convoité par le groupe Sources Alma qui fait des remous. « Il y a vingt ans, je pense qu’on n’aurait pas du tout réagi de la même façon. Mais il y a aujourd’hui des menaces de limiter l’eau dans les villages aux alentours. On se dit qu’un jour, elle va nous manquer, cette eau », confie Christophe Savary de Beauregard, président de l’association locale Veille Eau Grain. L’industriel, qui possède entre autres les marques Cristaline, Saint-Yorre et Thonon, réplique que le forage en question « capte un aquifère profond [...] totalement isolé des forages à proximité moins profonds destinés à l’alimentation en eau potable », et que l’eau que l’on y trouve, excédant 25 °C, ne pourrait de toute façon pas être exploitée pour une alimentation en eau potable selon la réglementation en vigueur. Un argument balayé par Veille Eau Grain, qui estime qu’il suffirait de la traiter. 

Comme les habitants remontés contre ces projets, le géographe François Molle, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement, fait partie de ceux qui pensent que « dans les années à venir, il faut que nous gardions plus d’eau pour faire face à des périodes de sécheresse prolongées ». Évoquant une acti­vité « extractiviste » comparable à celles du sable ou du charbon, Alexis Guilpart abonde : « Quand on prélève en eau très profonde, on s’attaque à des réserves qui se rechargent parfois sur plusieurs décennies, voire plusieurs siècles. On prive de fait les générations suivantes. » Un enjeu qui commence à percer sur le plan politique. La preuve avec le cas de Grigny (Essonne), où l’usine locale de Coca-Cola puise dans la nappe phréatique. Au printemps, un accord de principe a été trouvé afin que le géant du soda se raccorde au réseau d’eau potable de la ville. Le maire, Philippe Rio (PCF), invoque le « principe de précaution » : il a en tête les projections de l’Agence de l’eau Seine-Normandie, selon laquelle l’étiage de la Seine – d’où provient l’eau potable à Grigny – pourrait baisser jusqu’à 30 % à horizon 2030-2060. 

« Couper l’eau aux accapareurs » 

Ces tensions soulèvent plus que jamais la question de la hiérarchie des usages de l’eau. Ou plus exactement, de la mise en œuvre de celle-ci. À Vittel et à Volvic, « ni Nestlé, ni Danone ne respectent la priorisation des usages prévue par la loi du 30 décembre 2006 sur l’eau et les milieux aquatiques(qui établit une priorité à l’eau potable pour les populations ainsi qu’au bon fonctionnement des écosystèmes concernés, ndlr) », observe le rapport d’une commission d’enquête menée par Mathilde Panot et d’autres membres du groupe parlementaire de La France insoumise, en 2021. Illustration à Volvic, où des mesures de restriction d’eau potable ont été décrétées début mai : alors que les entreprises sont sommées de réduire leur utilisation de la ressource de 25 %, Danone ne doit baisser son autorisation de prélèvement que de 5 %, et seulement en cas d’alerte sécheresse.

Sylvie de Larouzière ne cache pas son sentiment de « révolte » à voir passer « 300 à 350 camions remplis de bouteilles d’eau par jour, en toute impunité ». Pour Ludovic Landais, porte-parole de la Confédération paysanne du Puy-de-Dôme qui participe à la mobilisation locale contre Danone, cela « fait écho au sujet des méga-bassines (deux projets de réserves d’eau géantes sont à l’étude dans le département, ndlr) : on vient encore s’accaparer un bien commun ». Si les agriculteurs puisent en général dans des nappes plus près de la surface que les embouteilleurs d’eau, il estime que l’activité de Danone met en danger la ressource dans son ensemble, « sans consulter les autres parties prenantes ». 

L’enjeu mériterait pourtant un débat démocratique digne de ce nom. C’est en tout cas le point de vue défendu par Emma Haziza, qui appelle à « réfléchir collectivement si l’on veut vraiment vider les aquifères (les sols et roches contenant les poches d’eau souterraines, ndlr) et exporter cette eau dans des contenants en plastique ». L’hydrologue fait valoir que certaines eaux minérales comme celle d’Evian, nimbée d’une longue tradition de cures thermales, voient leurs vertus pour la santé se perdre dès lors que le liquide se retrouve en contact avec le plastique. L’an dernier, une enquête de l’ONG Agir pour l’environnement a montré que 78 % des bouteilles analysées (dont la marque Evian) étaient contaminées par des microplastiques.

Quant aux résidus de fongicides mis en lumière en avril dans un tiers de l’eau potable française, on les retrouve aussi « à Evian et dans les eaux souterraines, un peu partout », fait remarquer Emma Haziza. De quoi relativiser l’idée reçue selon laquelle l’eau en bouteille serait forcément meilleure pour la santé. De fait, à Vittel, « depuis les années 1970, en raison du pompage industriel, la qualité de l’eau s’est dégradée », a relevé en 2018 le Conseil éco­nomique, social et environnemental régional du Grand-Est. Bernard Schmitt, du collectif Eau 88, explique que « la mauvaise recharge des nappes souterraines concentre les polluants et fait donc monter les taux constatés ».« Le problème de la qualité va arriver de plus en plus avec le problème de la quantité », confirme Anne-Morwenn Pastier, chercheuse indépendante sur le cycle de l’eau et membre de Bassines non merci. 

Entre ses usages les plus vitaux et les intérêts privés des industriels, « la guerre de l’eau a bien lieu », commente Philippe Rio, avant d’ajouter : « Comme l’a rappelé l’ONU, [l’accès à] l’eau est un droit humain. Mais la réalité du monde éco­nomique, c’est que la Banque mondiale donne le tempo en véhiculant une vision de l’eau comme bien économique. » Porté par l’institution financière internationale, le Water Resources Group créé par Nestlé, Coca-Cola et d’autres est en effet accusé de vouloir privatiser la ressource dans de nombreux pays du monde, « dévalorisant la capacité des entreprises [de distribution d’eau] à fournir une eau potable de qualité à leurs citoyens et, surtout, habituant les classes moyennes locales à consommer de l’eau en bouteille », a dénoncé l’an dernier le militant brésilien Franklin Frederick dans une tribune pour le journal La Relève et la Peste. Un scénario repoussoir pour les défenseurs de l’eau en France. Lancée avant l’été par les Soulèvements de la Terre, la campagne nationale « 100 jours pour les sécher » a bien l’intention de « couper l’eau aux accapareurs », de l’agro-industrie aux embouteilleurs. L’ONG No Plastic in my Sea milite de son côté pour ouvrir les 30 000 points d’eau gratuits prévus sur le territoire par la loi anti-gaspillage, en vigueur depuis le début de l’année 2022. Ce ne serait pas du luxe. 

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