Eau et canicule

Canicules : vers une crise des réseaux d’eau ?

La consommation d’eau est en baisse en France depuis les années 1990. Alors que, sous l’effet des canicules et de l’augmentation des températures moyennes, une vaste portion du territoire est exposée aux stress hydriques, ces économies réalisées sonnent comme une bonne nouvelle. Mais elles sont aussi un défi de taille pour les réseaux de distribution, conçus au cours des années 1970 selon une logique croissante de consommation.

Dans nos murs, dans nos sols, sous les toits… Ils sont partout ! Les réseaux d’eau, ces labyrinthes de tuyaux acheminant la ressource vitale jusqu’à nos robinets, sont un impensé des usagers. C’est pourtant de leur bon fonctionnement que dépend celui des villes.

Tout aussi impensé : comment sont-ils financés ou même entretenus ? « Les réseaux de distribution d’eau ont été conçus économiquement et techniquement sur le principe d’une croissance continue de la demande. Cette dernière permet de financer leur expansion et leur entretien », explique Daniel Florentin, maître-assistant en environnement à Mines Paris Tech. Jusque-là, compte tenu de la croissance démographique et urbaine, tout va bien… Sauf que non. « Un phénomène contraire aux prévisions initiales met aujourd’hui en danger le modèle économique et technique de ce réseau. » La menace : les économies d’eau ! Depuis les années 1990, la consommation d’eau moyenne en France baisse chaque année de 0,5%. Une bonne chose pour la préservation de cette ressource, mais un véritable casse-tête pour les acteurs du secteur.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce ne sont pas la prise de conscience écologique des usagers et les injonctions à limiter le gaspillage qui sont à remercier. « Les gens sont devenus plus responsables certes, mais cela joue une part négligeable dans la baisse des consommations », renseigne Daniel Florentin. Pour trouver des réponses, il faut davantage se tourner vers la désindustrialisation, l’amélioration des performances hydrauliques des équipements électroménagers, ou encore la hausse progressive des tarifs. « Avec la loi sur la facturation d’eau en 2006, les entreprises et collectivités locales ont été contraintes de payer leurs factures selon les volumes utilisés » explique Régis Taisne, chef du département Cycle de l’eau à la FNCCR (maison mère du réseau France Eau Publique).

La ville de Paris illustre particulièrement bien ce phénomène. Entre 1990 et 2021, Les volumes d’eau facturés aux abonnés sont passés de 255 millions à 147 millions de mètres cubes par an. « La baisse a été rapide en début de période - 2 à 3% par an - avant de se stabiliser autour de 1% à partir de 2010 », observe Benjamin Gestin, directeur général de la régie Eau de Paris. La crise du Covid-19 a encore accéléré le processus : en 2020, la ville accuse une baisse de 10% par rapport à l’année précédente. En cause, le départ de certains habitants et la généralisation du télétravail. « La question désormais est de savoir si cette baisse majeure sera durable dans le temps. »

Un problème de taille 

Mais en quoi cette baisse de la consommation d’eau dans un réseau surdimensionné constituerait-elle un danger ? « Pour assurer la qualité de l’eau distribuée, nous devons limiter son temps de séjour dans les canalisations, éclaire Régis Taisne. Or ce temps de séjour est proportionnel à la consommation d’eau et au volume des tuyaux. » Pour résumer, moins l’on consomme d’eau, plus celle-ci reste longtemps dans les tuyaux, et par ailleurs, plus le volume de tuyaux croît, plus cette même eau y reste longtemps. Donc si le volume continue d’augmenter alors que la consommation décroît… le temps passé par l’eau dans le réseau s’en trouve décuplé. « Dans certains réseaux, le temps de séjour de l’eau est passé de deux à six jours. Dans ces conditions, il est difficile d’en assurer la qualité. » Au risque de constituer un potentiel problème de santé publique – d’où la nécessité d’ajouter des dispositifs de désinfection supplémentaires.

La réduction des infrastructures du réseau ne résoudrait pas tout en réalité. Car un risque symétrique pourrait émerger : celui d’un possible sous-dimensionnement du réseau pour la consommation dite en pointe, comme lors des épisodes de chaleur. « Avec le changement climatique, les canicules et périodes de sécheresses sont plus fortes et plus fréquentes, ce qui a une conséquence mécanique sur l’augmentation de la demande », observe le représentant de la FNCCR. Les distributeurs doivent être en capacité de fournir de l’eau en volumes suffisants. « On est face à une double problématique : avoir des tuyaux plus petits pour réduire les temps de séjours, mais conserver un réseau suffisamment important pour assurer l’approvisionnement en période de crise. »

Deux douches par jour

Ces blocages techniques sont d’autant plus difficiles à résoudre que l’argent vient à manquer. En France règne le principe de « l’eau paye l’eau » : l’évolution des recettes des services d’eau est proportionnelle aux volumes d’eau consommés. Une baisse de ces derniers réduit mécaniquement les moyens alloués à la gestion des réseaux. « Un élu de Berlin avait eu cette phrase un peu folle : « Pour que notre entreprise de gestion de l’eau fonctionne correctement, il faudrait que tout le monde prenne deux douches par jour », raconte Daniel Florentin.

Comment en est-on arrivé là ? Le fonctionnement des réseaux a été défini dans les années 1970, à une époque où la consommation d’eau ne cessait d’augmenter. « La durée de vie d’un tuyau est estimée entre 60 et 80 ans, expose Régis Taisne. De fait, les prévisions sur la consommation doivent être faites sur plusieurs décennies. » En résulte un surdimensionnement global du réseau et des infrastructures difficilement modifiables en raison de leur étendue et du coût des travaux d’adaptation. À eux seuls, les tuyaux représentent 85% des frais d’entretien du réseau d’eau. « Aujourd’hui, sur un peu moins d’un million de kilomètres de tuyau, on arrive à en modifier 5 000 et 7 000 par an. » Des investissements que les collectivités mettent plusieurs années à amortir.

Cet emballement économique touche particulièrement les délégataires privés en charge des services d’eau dans certains territoires. « Contrairement aux régies publiques [affiliées aux collectivités territoriales, ndlr], ces régies privées ne sont aux commandes que pour un temps donné et ont des obligations de rémunération envers leurs actionnaires », explique Régis Taisne. Selon lui, il est nécessaire de repenser les modalités contractuelles afin que la rénovation des réseaux soit toujours dans l’intérêt des opérateurs.

Sortir de l’ornière ? 

Face à une technique complexe, certains préfèrent se tourner du côté de l’économie. Depuis quelques années, plusieurs collectivités tentent de réduire leurs frais d’entretien en mutualisant la gestion des réseaux. En témoigne la création des intercommunalités. Un principe de solidarité qui ne résout pas le problème de fond, selon Daniel Florentin : « C’est de l’hyper-réseaux. Ce n’est pas une logique de sobriété mais une logique de survie technique et économique. »

Baisser les coûts ou accroître les recettes. Pour Régis Taisne, la hausse du prix de l’eau est inévitable voire nécessaire. Il relativise : « une augmentation du tarif d’eau ne signifie pas une augmentation de la facture finale car la consommation a baissé. » En dix ans, la valeur du mètre cube d’eau a connu une progression de près de 10%, soit deux fois plus que l’inflation.

Pas de crise immédiate mais un enjeu à considérer sur le moyen terme, insiste le directeur du département Cycle de l’eau qui invite à ne pas céder au catastrophisme.« Si par le terme de “crise” on entend “la nécessité de modifier la technique et le modèle économique de nos réseaux”, alors oui c’en est une, et c’est une excellente nouvelle. » Pour Daniel Florentin, cette situation signe surtout la fin d’un cycle. « Cette crise infrastructurelle correspond à la crise de notre modèle de ville capitaliste thermo-industrielle.» Des solutions doivent être mises en œuvre, au pluriel cette fois-ci. « Il nous faut apprendre à investir sur de la sobriété. »

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NUMÉRO 54 : OCTOBRE-NOVEMBRE 2022:
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