Science fiction et imaginaires militaires

Comment la SF est récupérée par les multinationales et l'armée

Illustration : Peter Judson

La création d’une division d’écrivains de science-fiction au sein de l’armée française n’est que le dernier acte d’une tragédie plus ancienne : la récupération de la SF par les multinationales. Qu’elles soient au service d'une puissance économique ou étatique, ces « fictions sur commande » partagent généralement le même but : permettre aux classes dirigeantes d’anticiper les chocs, voire un effondrement systémique, afin de mieux y survivre. Enquête.

À l’été 2019, l’Agence de l’innovation de défense (AID), émanant de l’armée française, annonçait la création d’une Red Team. Inspirée du modèle américain, cette équipe doit réunir plusieurs auteurs de science-fiction pour penser le futur de la guerre, avec la consigne de « s’affranchir le plus possible des moyens habituels de la prospective ». « Nous sommes prisonniers de notre mental quotidien, explique ­Emmanuel ­Chiva, directeur de l’AID. Pour percer le mur de l’imaginaire, il faut faire appel à des personnes qui pensent en dehors du cadre. Les auteurs de science-fiction sont de ceux-là. » Les médias français n’ont pas tardé à relayer l’affaire, présentant cette mise au pas de la science-fiction comme quelque peu ésotérique et originale.

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Pourtant, la Red Team est le dernier exemple en date d’un mariage à la « Belle et la Bête » de la science-fiction avec les états-majors et entreprises, consommé d’abord aux États-Unis et qui débarque maintenant sur nos côtes. En 2017, le cabinet PwC, qui conseille 440 des 500 entreprises les plus riches du monde, publiait un guide intitulé « Utiliser la science-fiction pour favoriser l’innovation ». Aux États-Unis, Neal Stephenson, ancien chef de file du mouvement cyberpunk, est « futuriste-en-chef » chez Magic Leap, une start-up de réalité augmentée. L’entreprise SciFutures vend les services d’une centaine d’écrivains de science-fiction à Visa, Intel ou Pepsi. Experimental.Design, fondé par l’ancien chef décorateur de Minority Report, construit des mondes anticipés pour Nike et Boeing. On appelle cela « sci-fi prototyping », « futurecasting » ou « worldbuilding ».

La fiction serait-elle en train de remplacer la science comme support d’aide à la prise de décision ? Dans LaClé USB, son dernier roman, l’écrivain belge Jean-Philippe ­Toussaint met en scène un spécialiste de la prospective à la Commission européenne de Bruxelles. « L’homme (et moi le premier) a toujours éprouvé une inquiétude irrationnelle face à l’avenir, assure le narrateur. Il a toujours pensé que l’avenir pouvait présenter un danger et, pour le conjurer, depuis l’Antiquité, il a mis en place toutes sortes de pratiques réductrices d’angoisse ». L’auteur entérine ce nouveau régime narratif : la prospective est devenue science-fiction. Pourtant, au-delà de leur prédilection commune pour les choses de l’avenir, tout semble opposer ces deux disciplines.

La prospective est objectivante, fondée sur la collecte minutieuse de faits empiriques ; la science-fiction est subjectivante et appelée à prendre toutes les libertés avec le réel et le concevable. La prospective est programmatique et ciblée ; la science-­fiction ne se donne pas d’autre fin que d’être ce qu’elle est : une fiction et un art. Enfin, la ­prospective appartient à ses concepteurs ; la science-fiction à ses lecteurs. Sur le site internet du ­World ­Building ­Institute, un slogan condense tout l’enjeu de ce malheureux rapprochement : assujettissez la littérature d’anticipation à des intérêts ­privés, faites de l’imaginaire un objectif stratégique et « there is no more science-fiction ». 

L’échec de la modélisation

Comment la prospective s’est-elle faite science-fiction ? Que révèle ce glissement – du réel vers l’imaginaire – de la mentalité des classes dirigeantes ? Pour le comprendre, il convient avant tout de rappeler en quoi consiste cette discipline protéiforme et mal connue qu’est la prospective. Théorisée par le philosophe Gaston Berger au milieu des années 1950, la prospective est la « science de comprendre en avant, du comprendre l’avenir, afin de contribuer à le faire  », partant du constat que le monde d’après-guerre change si vite qu’il risque de nous prendre de cours. Le Centre international de prospective, fondé en 1957, réunit certains des plus puissants dirigeants et industriels de l’époque.

Le gouvernement américain pose le même diagnostic : en 1948 est créée la fameuse ­Rand Corporation, une institution de recherche et d’analyse stratégique dirigée par le très médiatique prospectiviste ­Herman ­Kahn. C’est le début de ce que l’histoire environnementale appelle la « grande accélération » : les plans quinquennaux et les objectifs à long terme imposés par le général de ­Gaulle contribuent largement à imposer la prospective dans les institutions, jusqu’à ­Bruxelles. L’avenir était auparavant la chasse gardée des oracles, des chamans et des devins. « À chaque époque, la demande est satisfaite par une offre ajustée aux critères de crédibilité en vigueur, explique le prospectiviste ­Thierry ­Gaudin. Quand le chamanisme domine, les récits du futur s’expriment dans un style chamanique. Quand la science devient plus crédible, ils s’expriment en langage scientifique. »

Ainsi, après-guerre, alors que la hard science-fiction, très technophile, vit son âge d’or, les premiers prospectivistes adoptent une approche scientifique de l’avenir. Leurs outils sont la modélisation, la ­prédiction statistique, l’extrapolation des signaux faibles. « Dans les années 1970, on rêvait d’un modèle énorme, capable d’englober la réalité dans son ensemble, une sorte de gros ordinateur avec des clignotants partout  », explique ­Sébastien ­Roux, chef du département des études économiques de l’Insee. La cybernétique (ou la psychohistoire ­d’Asimov) n’est pas loin.

Mais les ordinateurs les plus puissants ne sont jamais plus intelligents que leurs opérateurs : une bonne prospective dépend de la pertinence des données qu’on lui fait computer. Si les modélisations se prêtent assez bien aux prévisions démographiques, leur utilité dans le champ économique est plus limitée. En outre, l’avenir climatique, par exemple, se révèle largement non modélisable : en plus du bien connu « effet papillon », les dérèglements écologiques en cours ont des conséquences imprévisibles sur des écosystèmes de plus en plus instables.  

Shell fait jurisprudence

Au calcul et à la rationalisation scientiste, les prospectivistes modernes vont préférer la « méthode des scénarios ». L’entreprise ­Shell est emblématique de cette mutation. En 1965, elle introduit la Unified Planning Machinery (UPM), un système informatique censé ­modéliser les coûts de l’entreprise sur des périodes de six ans. Mais le cycle de vie des actifs pétroliers est beaucoup plus long et le ­programme est vite abandonné. Cette même année, dans les bureaux londoniens, une équipe lance les « long-term studies ».

Pierre Wack, en charge des opérations, décide d’intégrer dans sa prospective des données extérieures à l’entreprise et élabore des scénarios. Ces derniers sont des textes courts qui font l’économie du style pour jalonner factuellement le chemin parcouru entre les conditions du présent et les futurs envisagés. Il s’agit de proposer des conjectures plus ou moins rigoureuses à partir des connaissances scientifiques actuelles, ce qui rejoint à peu près la démarche des écrivains de hard science-fiction, très ancrée dans les sciences dures. Un des scénarios proposés par ­Pierre ­Wack anticipait le premier choc pétrolier de 1973 : préparé à cette éventualité, Shell s’en sort mieux que ses concurrents. Certains prospectivistes exploitent des ressorts narratifs plus élaborés.

Dans « Le Monde en 2035 vu par la CIA », dernière livrée du rapport prospectif que produit l’agence américaine tous les cinq ans, les scénarios sont narrés à la première personne par des personnages avec des noms, des vécus, des ébauches de personnalité. À l’évidence, le rapport de la CIA n’est pas l’œuvre d’un grand écrivain, mais l’on commence à comprendre deux choses : premièrement, la prospective aime mettre ses prévisions en récit ; deuxièmement, son but n’est pas d’éviter qu’advienne la rupture qu’elle voit poindre – un choc pétrolier, par exemple – mais bien de préparer l’organisation à y survivre. 

Laisser parler l’imagination

De Gaston Berger aux expériences contemporaines de worldbuilding, la prospective continue de glisser vers les modalités de la fiction – caractérisation, subjectivation, déplacements cognitifs. « La prospective est la construction de récits racontables de l’avenir, définit ­Thierry ­Gaudin. Tout est dans ce mot: racontable. » C’est un exercice mental qui étire la pensée, questionne les « allant de soi », défamiliarise les évidences. Ainsi, comme la fiction, la prospective est efficace quand elle mobilise des affects. Ce virage fait évidemment écho au « tournant narratif » pris par les entreprises, les communicants et les états-majors depuis les années 1990.

Dans Storytelling, le chercheur et écrivain Christian Salmon explique que « le storytelling met en place des engrenages narratifs, suivant lesquels les individus sont conduits à s’identifier à des modèles et à se conformer à des protocoles ». Dans toute structure sociale circule une multitude d’histoires, petites ou grandes, vraies ou non : l’enjeu, pour les directions, n’est pas d’imposer la censure, mais d’appliquer le bon spin, de contrôler cette mise en récit. Ainsi, les marques deviennent des « univers narratifs » construits sur des récits édifiants. Les cosmogonies flatteuses que s’inventent les entreprises créent de la cohésion au sein des équipes, soudent les salariés autour d’une image à forte majoration morale.

Dans le ­premier épisode de Years and Years, la série d’anticipation produite par la BBC en 2019, Fran Baxter se présente comme une storyteller de profession : « Tout le monde s’y met maintenant ! Je vais dans les écoles, les entreprises, je donne des masterclass : les histoires les aident à faire sens du monde. » L’enquête de ­Christian ­Salmon a bientôt quinze ans : entre-temps, le storytelling a conquis un nouveau territoire. Les entreprises et les états-majors écrivent leur histoire au futur. Mais si le récit s’est imposé dans les départements de prospective, le recours aux modalités de la fiction restait encore un habillage de postproduction. Ce sont toujours des ingénieurs qui pondent les scénarios, sur la base de données empiriques, auxquelles on intègre ensuite des personnages et des affects.

Or, les entreprises et les états-majors semblent aujourd’hui vouloir se passer de la rigueur scientifique toute entière – ou plutôt, vouloir produire de la pure science-fiction en parallèle de la prospective classique, c’est-à‑dire recourir à la prospective et à la science-fiction comme deux méthodes distinctes. Hugues de Jouvenel, directeur de Futuribles, l’association de référence des prospectivistes en France, exprimait déjà ce besoin dans un texte de 2016 intitulé « Science-fiction et prospective » : « À trop vouloir produire des conjectures dites sérieuses, à trop brider l’imagination afin de ne pas être taxés de spéculations fantaisistes, peut-être nous condamnons-nous à une certaine myopie dans l’exploration des futurs. Ainsi est posée la question de la place de la fiction. »

Le 23 mars 1983, Ronald Reagan dévoile en direct à la télévision son Initiative de défense stratégique (Ids), surnommée « Star Wars ».

Classe collapsologue 

La science-fiction dont rêve aujourd’hui le complexe militaro-industriel est à l’exact opposé de la prospective classique. Finies les modélisations et les extrapolations : on fait fi du réel et du chiffré. Dans la science-fiction sur commande que produisent les entreprises américaines SciFutures et Experimental.Design, la corrélation entre présent et futur est maigre, voire inexistante. Les récits sont pensés sur le mode du « What if? » (« Et si ? ») avec comme point de départ la certitude qu’un événement va venir modifier profondément nos conditions d’existence : que se passerait-il, pour l’entreprise, en cas de guerre nucléaire, de submersion d’un continent par les eaux ou d’effondrement du système bancaire ?

Ce changement d’approche traduit un glissement plus général de la société : l’avenir ne sera pas de la même nature que le présent, nous vivrons dans un monde radicalement différent. Dès lors, le prévoir est purement affaire d’imaginaire. Il semble que les philosophies de l’histoire, données mortes par le capitalisme triomphant, soient revenues par la fenêtre pour affoler les dormeurs. On les appelle théorie de « l’effondrement », « transhumanisme » ou « grand remplacement », selon les milieux et les bords politiques, mais toutes pointent au même endroit : un événement nécessaire conduit l’histoire à sa fin. Celle-ci vit son dernier sursaut.

D’où l’hypothèse suivante : les classes dirigeantes sont devenues collapsologues et ­survivalistes. Collapsologues parce qu’elles considèrent qu’un effondrement inévitable va avoir lieu, au-delà duquel aucune conjecture rationnelle n’est possible. Survivalistes parce qu’elles ont décidé de se préparer pour l’« après ». Le philosophe ­Bruno ­Latour ne dit pas autre chose en introduction de son essai Où atterrir ?  : « Tout se passe comme si une partie importante des classes dirigeantes était arrivée à la conclusion qu’il n’y aurait pas assez de place sur Terre pour elle et pour le reste de ses habitants. » Non, même en cas d’effondrement systémique, nous ne serons pas tous dans le même bateau, et les dirigeants sont déjà dans les canots de sauvetage.

Depuis les années 1980, elles « ne prétendent plus diriger mais se mettre à l’abri, hors du monde  », soulignant peut-être là, en creux, les limites des thèses ­collapsologues. Pour le philosophe ­Pierre ­Charbonnier, « l’affirmation fataliste d’un scénario d’apocalypse est démissionnaire, dépoli­tisante, elle ferme les yeux sur les multiples effondrements déjà en cours et qui ne suscitent aucune compassion ni réaction. […] Ce qui vous fait entrer dans cette communauté de croyance, c’est l’idée selon laquelle il faut lâcher prise, ­abandonner tout espoir et “apprendre à mourir”  ». Ou apprendre à survivre, ­plutôt, mais sans tenter d’éviter ce scénario de fin du monde.

Désincarcérer le futur

C’est là qu’entrent en scène les auteurs de science-fiction : on leur demande, c’est selon, de « percer le mur de l’imaginaire », de « penser au-delà », d’« imaginer l’inimaginable ». Avec la science-fiction, le complexe militaro-­industriel veut pérenniser les imaginaires capitalistes et guerriers au-delà de l’effondrement, c’est-à-dire organiser le dérèglement du monde selon les critères du marché : monopoles, compétitivité, course à l’armement. Pour une entreprise pétrolière, c’est se garantir un monopole des ressources après la pénurie ; pour une armée, s’assurer la plus grosse force de frappe en cas de guerre nucléaire.

Le philosophe ­Fredric ­Jameson pointait qu’« il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme » : les entreprises et les états-majors ont choisi la voie de la facilité. Et peu de chance qu’une « science-fiction sur commande » puisse provoquer un changement de cap radical : elle doit se conformer au schéma de ses com­manditaires. Un schéma militaro-industriel, fondé sur la concurrence des armées et des entreprises entre elles, où tout le monde peut, chacun dans son coin, avancer dans le même sens, dorénavant partagé et accepté : l’effondrement. Mais la résistance s’organise aussi au sein de la science-fiction. Certains écrivains s’ingénient à proposer des récits de l’avenir mis en commun, débattus et entrechoqués.

C’est le cas du collectif Zanzibar, qui souhaite « désincarcérer le futur », comme exposé dans leur « minifeste » : « Malgré les outils de prospective et les cabinets de futurologie des grands entreprises, malgré l’omniprésence du discours voulant que demain soit pareil à aujourd’hui, à hier, ou ne soit tout simplement pas, nous restons convaincus que nos avenirs – communs et individuels – nous appartiennent, et que nous avons le pouvoir de les imaginer, de jouer avec, de les expérimenter et les construire à notre guise. »

L’arrivée tonitruante de la science-fiction dans l’arsenal des entreprises et des états-­majors force un nouveau constat : la guerre des imaginaires se jouera sur le terrain du récit. Dans une tribune contre « la nucléarisation et la militarisation des Utopiales 2019 », la maison d’édition La Volte (partenaire de ce hors-série, ndlr) dénonçait une « tentative de détournement massive de la littérature de science-fiction ». ­Roland ­Lehoucq, directeur des Utopiales, le principal festival dédié aux écritures de l’imaginaire en France, va effectivement coordonner cette fameuse Red Team.

L’armée française, ainsi que l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) ont désormais pignon sur rue à la grand-messe nantaise. On peut s’en inquiéter mais pas trop s’en étonner : le risque d’instrumentalisation est depuis toujours inhérent à la production de science-fiction. Une autre bataille se joue donc ici : faire que la science-fiction ne soit pas un genre utile, qu’elle appartienne à ses lecteurs, pas à ses commanditaires. Sinon, le risque serait de voir se réaliser la prophétie thatchérienne des docteurs Frankenstein du secteur : « There is no more science-fiction. »

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