Architecture d'investigation

« La vérité comme projet commun »

Photos : Forensic Architecture

Dans son livre-manifeste La vérité en ruines, paru en mars aux éditions La Découverte, le chercheur anglo-israélien Eyal Weizman défend l’architecture comme un puissant outil de justice face aux violences institutionnelles. En transformant l’espace en preuve, il expose au grand jour les mensonges d’État.

Villes attaquées, immeu­bles détruits : l’architecture est la cible de la plupart des conflits armés à travers le monde », rappelle ­Eyal ­Weizman. Alors pour assigner les responsables des atteintes aux droits de l’homme et rendre justice aux victimes, pourquoi ne pas chercher sur les bâtiments, les murs et les infrastructures, les preuves des violences perpétrées ? Faire parler les traces de balles sur un immeuble, trouver des indices dans les ruines : c’est la base de l’architecture forensique, aussi appelée architecture d’investigation, que défend Eyal Weizman dans son dernier ouvrage, dont la version française vient de paraître. L’anglicisme « forensique » (issu du latin fŏrēnsis désignant la place publique), désigne des méthodes d’analyse fondées sur la science pour répondre à une question légale ou judiciaire. Une démarche qui a donné son nom au laboratoire dirigé par ce natif d’Haïfa depuis une dizaine d’années au sein de la prestigieuse ­université londonienne de Goldsmiths : Forensic Architecture rassemble des architectes, mais aussi des artistes, des avocats, des journalistes, des scientifiques ou encore des développeurs. Tous sont tendus vers une même mission : enquêter sur les violations des droits humains commises par les États, leurs polices et leurs armées. Depuis ses débuts il y a une dizaine d’années, cette unité de recherche hors norme a mené près de 70 enquêtes. Leurs conclusions révèlent au grand jour, dans les médias, dans les cours de justice et même les centres d’art internationaux, des faits de violence d’État. Parfois très proches de nous : en décembre dernier, Forensic Architecture réalise une contre-expertise de la mort de ­Zineb ­Redouane en marge d’une manifestation des Gilets jaunes de 2018. Croisant des images de vidéo­surveillance et des vidéos amateurs, sa rigoureuse modé­lisation 3D du quartier de Noailles, théâtre de l’événement, contredit le premier rapport ayant conclu à la « mort accidentelle » de l’octogénaire. 

Drones et bombes au phosphore

La vérité en ruines ? Le titre sibyllin du livre-manifeste ­d’Eyal ­Weizman évoque à la fois cet espoir de faire triompher les faits en exploitant les marques d’exactions dans les constructions et les décombres urbaines, et cette faillite de la vérité, à l’heure des fake news et des mensonges d’État. « Chaque anticolonialiste le sait très bien : la vérité est un champ de bataille », regrette Eyal Weizman, qui dénonce depuis plus de vingt ans l’occupation des territoires palestiniens. Au-delà du témoignage des victimes et des traces matérielles directes, Forensic Architecture se saisit du flot constant, charrié par les réseaux sociaux, des représentations médiatiques de la ville, « ces rivières où de précieuses informations flottent parfois, et qu’il faut repérer et repêcher ». Une même image, qu’il s’agisse d’une photo amateur, d’une carte thermique, d’une donnée satellite ou d’une capture de Google Earth, peut devenir un instrument de libération ou d’oppression. « Les images ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi, elles doivent être mises en pratique », défend le chercheur. Mettre en pratique les images, leur donner un sens, une finalité : voilà à quoi Forensic ­Architecture s’emploie avec acharnement. La méthode paye : ses enquêtes rencontrent un écho international, marquent l’opinion et ­participent parfois aux décisions de justice. Le manifeste La vérité en ruines en détaille plusieurs d’entre elles, ­données à l’appui. En 2009, le collectif démontre l’usage d’obus de phosphore blanc à Gaza par l’armée ­israélienne en reconstituant le parcours des projectiles dans la ville ; en 2014, il identifie des frappes de drones de la CIA sur des résidences civiles au Pakistan dans les FATA (Federally Administered Tribal Areas, ou zones tribales) ; en 2018, il expose aux yeux du monde la torture exercée par le régime syrien à travers une modélisation 3D du centre d’incarcération de Saidnaya… Au fil des pages, l’architecture et sa matérialisation spatiale apparaissent comme une nouvelle méthode de construction de la preuve ; une puissante pratique d’enquête. « Pour réaliser un bâtiment, un architecte rassemble divers corps de métiers et de matériaux. De la même manière, nous utilisons l’espace comme un élément de construction collaboratif, pour monter nos enquêtes sur la base de ressources et de points de vue contradictoires », décrypte l’architecte d’investigation. Pour Eyal Weizman, cette approche portée par des réseaux de centaines d’in­dividus à travers le monde est résolument politique. Elle pose « la vérité comme projet commun ».


Le pixel est politique

Ce n’est pas un hasard s’il débute son livre-manifeste par le récit détaillé du procès qui opposa en 2000 l’historienne ­Deborah ­Lipstadt au négationniste ­David ­Irving, qui la mit au défi de prouver l’existence de la ­Shoah. Au dixième jour du procès, le débat se porta sur l’architecture d’une chambre à gaz partiellement rescapée des démolitions ­opérées en 1945 par des membres de la SS. En l’absence de preuve de l’existence d’orifices dans le plafond du bâtiment servant à introduire le Zyklon B dans la pièce, l’Holocauste ne pouvait pas être prouvé, argumentait ­David ­Irving. Pas de trous, pas de génocide ! Les avocats de l’historienne opposèrent à cette rhétorique de l’absurde une photographie aérienne de l’US Air Force de 1944 montrant quatre petits points obscurs d’apparence anodine en haut d’un toit : l’ombre portée des cheminées servant à diffuser le gaz. David ­Irving perdit son procès, en première instance puis en appel. Ce rappel historique aux allures de point ­Godwin opère comme une démonstration glaçante du pouvoir de l’image et de l’architecture forensique. Prenons garde, la vérité se cache parfois dans les détails, semble vouloir nous dire ­Eyal ­Weizman. Devant une cour de justice, la preuve du plus grand génocide du xxe siècle peut tenir dans un pixel – ou dans le grain de sel d’argent pour la ­version argentique. Un pixel hautement politique. Comme Eyal Weizman le développe dans un chapitre consacré au « seuil de détectabilité », la résolution des images satellite accessibles au public et aux organismes indépendants est bridée : « À l’apogée de la campagne d’attaques de drones [par la CIA au Pakistan, ndlr] elle a été légalement maintenue à 0,5 mètre par pixel ». À ce niveau de résolution, des détails importants de sites stratégiques restent invisibles, et le corps humain devient indétectable. Forensic Architecture lui redonne sa place.