Entretien

Yves Élie : « On est en train de perdre l’abeille européenne »

Dans La Vallée de l’abeille noire paru en avril 2021 chez Actes Sud, l’apiculteur et poète Yves Élie défend une vision ancestrale de l’apiculture. Pour Socialter, il revient sur sa fascination pour l’abeille noire, une sous-espèce nord-méditerranéenne endémique et menacée d’extinction.

Votre rencontre avec les abeilles a débuté à travers l’image et le documentaire. Comment vous est venue l’idée de filmer ces insectes pollinisateurs et les hommes qui veillent patiemment sur elles ?

L’abeille est fascinante, pour tout le monde. Elle est omniprésente dans la mythologie et accompagne l’espèce humaine depuis des millénaires. On a tous la nostalgie de la nature et du monde rural - plus particulièrement de ces abeilles qui autrefois étaient présentes dans toutes les fermes. On a presque tous un grand-père, un cousin ou un oncle qui avait une ruche dans un coin de son jardin. C’était toujours un petit spectacle initiatique que de s’en approcher. L’abeille nous met ainsi en relation et nous enchante. C’est un insecte qui joue un rôle de liant entre l’être humain et tout ce qui vit autour de lui. Cet animal élève l’Homme depuis des millénaires.

Il y a donc une abeille qui flotte dans l’imaginaire de chaque européen et je n’échappe pas à la règle. Je suis aussi tombé dans le piège. C’était toujours un peu le sujet de mes films, depuis le début, la relation entre l’homme et l’animal. C’est donc elle qui m’a conduit à filmer cet ancêtre de 101 ans, Paul l’Ancien, un vieux charpentier dont la vie a basculé à l’âge de 50 ans vers l’abeille noire, une sous-espèce endémique du territoire nord-méditerranéen. Jusqu’à ses 90 ans, il a su s’en occuper de manière traditionnelle, sans transhumance, ce transfert ponctuel des ruches vers des cultures agricoles. Une pratique rentable pour l’apiculteur mais mortellement épuisante pour les butineuses.

Votre apiculture apparaît très humaniste. Quelle est la place de l’Homme dans cette activité ?

Avant la sédentarisation, l’être humain se considérait comme faisant partie du tout et de la nature. Or, lors de la révolution du néolithique, un basculement intervient, accentué plus tard par la révolution industrielle. La conquête du monde et l’appropriation de la nature deviennent les principaux moteurs de l’action humaine. Aujourd’hui, cette communion à travers l’aliment réapparaît. L’engouement actuel à son égard, pour sa naturalité, agit alors comme la synthèse des deux périodes précédentes. On essaye aujourd’hui de retrouver de l’équilibre, de manière généreuse et sans prétention.

Bien qu’elle s’affranchisse du productivisme, vous dites que cette vision de l’apiculture n’est pas un luxe, pourquoi ?

Parce qu’elle n’est pas réservée à une élite qui a suffisamment de bien-être pour élever les abeilles sans chercher à recevoir quelque chose en échange. Aujourd’hui, on vit avec tellement de confort qu’on se permet de faire abstraction de cet enjeu majeur qu’est notre relation au vivant. L’agriculture est pourtant fondamentale dans nos économies. Au XVIIIe siècle, les physiocrates avaient perçu l’intérêt de construire nos sociétés en accord avec la nature. Ce courant de pensée, occulté plus tard par l’enseignement de la littérature, alertait déjà sur notre éloignement avec la nature, provoqué par la construction d’énormes cités. Une alerte qui retrouve du sens, avec la pandémie de Covid-19. En décembre 2020, l’IPBES - le groupe d’experts des Nations unies pour la biodiversité - laissait entrevoir une répétition probable des pandémies ces prochaines décennies, si nos méthodes d’élevage intensif se poursuivent. Quand on prend beaucoup aux animaux, on n’est plus dans l’élevage mais bien dans l’exploitation. À l’inverse, notre apiculture faite de simplicité, avec peu de colonies, demande peu à l’abeille tout en restant nourricière. Si on ne la force pas, elle continue de donner du miel. Hélas, nous sommes aujourd’hui contraints de lui apporter beaucoup de soins afin de compenser les handicaps qu’elle rencontre dans cet Anthropocène. En sciant la branche sur laquelle nous sommes installés, nous lui avons semé tout un tas d’embûches.

Justement, vous évoquez dans ce livre divers dangers qui menacent d’extinction l’abeille noire. Pesticides, monocultures intensives, disparition des ressources florales, mauvaises pratiques apicoles. Mais vous insistez plus particulièrement sur les parasites et l’« introgression génétique » : de quoi s’agit-il ?

Rappelez-vous cet épisode terrible pour la viticulture française, le phylloxera. À la fin du XIXe siècle, les viticulteurs européens s’étaient rendus compte qu’il existait des vignes nord-américaines bien plus rentables qui, au lieu de donner 30 ou 40 kg de raisins par cèpe permettaient de récolter jusqu’à 200 kg voire 300 kg. Une fois importées, ces vignes ont malheureusement permis l’arrivée d’un parasite - le phylloxera - avec lesquelles les vignes européennes n’avaient pas coévolué. Cela fut une véritable dévastation du vignoble européen. Dans les années 1970, l’apiculture a connu le même sort en important un autre parasite, le varroa destructor. Dans notre commerce mondialisé, il est en effet très tentant d’importer de nouvelles variétés lointaines lorsque nos abeilles se portent mal. En 2019, l’apiculture française a par exemple importé près de 80 000 reines fécondées du Brésil. Problème, les abeilles brésiliennes sont porteuses d’un énième parasite - aethina tumida, un mini scarabée -, lui aussi hyper dévastateur. Surtout, l’abeille brésilienne n’est pas adaptée à nos milieux. Elle va venir, au-delà de l’importation de nouveaux parasites, brouiller la génétique de nos abeilles locales. Les apiculteurs, au lieu de trouver des pistes adaptatives, ont alors entrepris des croisements desquels ont émergé diverses espèces hybrides. Au fil des saisons et des accouplements, les gènes des espèces importées s’établissent dans le patrimoine génétique de l’abeille noire, c’est ce qu’on appelle l’introgression génétique. On est donc en train de perdre le très vieil héritage biologique de l’abeille européenne.

C’est pour « sortir du désastre actuel » et lutter contre cette « uniformisation du vivant » que vous avez, avec votre femme Chantal et d’autres volontaires, réfléchit à cette Vallée de l’abeille noire. Ce lieu est devenu une référence dans la conservation de cette sous-espèce endémique de l’espace naturel nord-méditerranéen.

Nous avons en effet créé en 2008 la Vallée de l’abeille noire, qui est l’un des dix conservatoires de la FEdCAN (Fédération Européenne des Conservatoires de l’abeille noire). Il est assez original dans le sens où il travaille spécifiquement à une actualisation de cette apiculture ancienne liée aux abeilles noires et aux ruches-troncs, creusées dans des troncs de châtaigniers. Aussi parce qu’il oeuvre à une réconciliation de l’économie et de l’écologie. Notre idée n’est pas de créer simplement une réserve génétique mais aussi un lieu de ressources, de savoir-faire, adapté au milieu et respectueux de la biologie des abeilles. Il souhaite se fonder sur la tradition sans en être esclave.

Vous pointez le déficit de connaissances concernant la biologie de l’abeille. Pourquoi la recherche scientifique ne s’intéresse-t-elle pas davantage à la connaissance de cet être vivant ?

La recherche scientifique dépend pour beaucoup des financements qui lui sont accordés. Il y a des choix politiques sous-jacents. On en revient toujours à ça. Et ces choix politiques reposent en premier lieu sur ce que peut rapporter l’abeille, la regardant avant tout comme un outil de production de miel. Les investissements de recherche consistent surtout à développer des abeilles résistantes aux parasites ou aux pesticides. Résistantes à tout ce que par cupidité on importe du monde entier.

Vous décriez les méthodes de l’apiculture moderne, calquée sur l’agriculture productiviste et ses objectifs à court terme. Comment réintégrer les apiculteurs professionnels à une démarche plus sensible aux temporalités du vivant ?

Il n’y a pas une seule solution miracle mais plusieurs solutions complémentaires qui existent déjà et commencent à se mettre en place, sur l’ensemble du territoire. Elles concernent notamment les réseaux de vente directe, à l’instar des Amap (Association de maintien d’une agriculture paysanne), qui permettent de développer une autre économie, bien moins stressante pour le producteur. C’est aussi ouvrir la possibilité aux professionnels de l’apiculture productiviste d’intégrer progressivement les valeurs et les pratiques de l’apiculture traditionnelle. Il est impossible de basculer d’un modèle à l’autre de manière absolue et immédiate. Des étapes intermédiaires sont nécessaires. Et tout un nouvel ordre économique et social est à réinventer.

Justement, vous avancez aussi que « tradition et modernité peuvent parfaitement s’enrichir mutuellement pour le bien-être des abeilles ». Jusqu’où la modernité et la technologie peuvent soutenir le vivant, sans le stériliser ?

Ce sont nos multiples expérimentations pratiques qui nous permettront d’avoir un jugement là-dessus. Jusqu’à présent, les adaptations de cette tradition du ruche-tronc que nous testons au sein de notre rucher expérimental fonctionnent très bien. Il faut oser, avoir de l’audace, pour défendre le vivant. Pour cela, rien ne vaut les expériences pratiques. Quand il s’agit par exemple de maîtriser la reproduction des reines pour éviter l’introgression génétique, nous faisons en sorte de tenir à distance les mâles issus d’espèces importées. Et plus ces expérimentations seront diverses et multiples, meilleures elles seront. Et plus nous nous tiendrons éloignés d’un esprit dogmatique et uniformisant, guidé par la seule rentabilité, meilleurs nous nous porterons.

Les nouvelles technologies sont aussi très importantes pour communiquer sur notre travail, le valoriser et le partager. Nous devons faire comme nos ancêtres, nous adapter pour survivre. Et nous adapter, c’est utiliser toutes ces nouvelles techniques pour le bénéfice de notre espèce et le reste du vivant. Dire que les écologistes sont des Amish, c’est avoir une idée particulièrement stupide de ce qu’est l’écologie aujourd’hui. Il ne s’agit pas du tout de revenir à la lampe à huile.

Vous appelez à renouer avec le vivant, quelle est justement cette écologie « moins didactique, plus spirituelle et plus contagieuse » à laquelle vous appelez ?

Elle est surtout plus sensuelle, c’est-à-dire fondée sur le plaisir des sens et la gastronomie. Les premières fêtes de l’abeille noire initiées à Pont-de-Montvert en 2014 par notre association s’appelaient Fêtes de l’abeille noire et des gastronomies innovantes. C’était un peu universitaire comme titre. Et peut-être pas la meilleure idée pour communiquer. Mais ça signifiait surtout qu’à travers la nourriture, c’est toute l’histoire de l’agronomie qui défile. Et si les nouvelles technologies font de nous des êtres hyperconnectés, nous sommes pourtant déconnectés au niveau émotionnel. À la fin de cet ouvrage, je m’attarde sur cette cuite cosmique que prend Noé, dans l’Ancien Testament, après avoir sauvé la vigne du Déluge. À mon sens, ce passage nous dit aussi l’importance de l’expérience sensorielle. Or, l’écologie d’aujourd’hui a souvent tendance à établir des recettes… et oublier le plaisir.