Nouvelle

Sylvie Tanette : Nous sommes là

Découvrez une nouvelle inédite de Sylvie Tanette, critique littéraire et autrice de Un jardin en Australie et de Maritimes.

C’était un idéal de paysage méditerranéen. Des rochers blancs, quelques pins parasols sur les hauteurs, une mer étale d’un bleu pur, un ciel sans nuages, une grande crique magnifique. Malheureusement il y avait le campement et son lot de constructions anarchiques. J’étais venue réaliser un reportage, j’avais pour mission d’observer la population – ou communauté, je n’étais pas encore certaine du meilleur terme pour désigner le groupe d’individus qui s’était établi là. Je ne comprenais pas non plus comment ces gens se débrouillaient ni de quoi ils vivaient. La ville tout à côté s’était depuis longtemps vidée de la plupart de ses habitants. Les installations portuaires, sous surveillance militaire depuis des années, fonctionnaient encore plus ou moins, certes, mais le reste n’était pratiquement qu’une vaste zone jonchée de décombres. Et eux vivaient là, ni vus ni connus, comme indifférents au désordre ambiant. 

Nouvelle issue de notre hors-série « Comment nous pourrions vivre », sous la rédaction en chef de Corinne Morel Darleux. Disponible sur notre boutique.


Dans un premier temps, personne n’avait prêté attention à leur présence. Et le jour où l’on s’en était alarmé, ils étaient trop nombreux et trop bien installés pour qu’on puisse les chasser sans que certains médias dissidents n’en fassent toute une histoire. En termes d’image, l’opération aurait été catastrophique pour les autorités.  

Cela dit, longtemps on ne leur a rien reproché. Apparemment ces gens vivaient de la pêche, de la récolte de petits coquillages qu’ils trouvaient dans les rochers, ils les faisaient cuire et les mangeaient, ils ramassaient aussi des algues. Tout cela leur permettait de faire du troc avec des sortes de colporteurs qui se déplaçaient à bord d’une barque. Ils n’étaient pas les seuls à s’être installés en communauté autonome. Mais la plupart à l’avoir fait étaient des groupes constitués en associations qui avaient reçu une habilitation des autorités. En général, ils se spécialisaient dans l’agriculture ou l’élevage, repliés dans les départements ruraux du centre du pays. Ici, la première originalité résidait dans le fait qu’ils ne s’étaient déclarés nulle part. Leur groupe ne semblait se fonder sur aucune structure, et ils ne donnaient pas l’impression d’être porteurs d’un projet d’organisation précis, tel que la réhabilitation d’un lieu par exemple, ce qui était le cas la plupart du temps. Surtout, leur baie rocheuse était située à seulement quelques encablures de la ville dévastée. On les a soupçonnés d’avoir compris comment tirer profit de la situation. Ils devaient connaître les décombres mieux que personne.  

Voilà ce qu’on a commencé à leur reprocher : ils s’en tiraient trop bien. C’était forcément louche. 

Je me souviendrai toute ma vie de mon arrivée sur les lieux. Je me tenais bras ballants à l’entrée de leur campement, et je n’étais pas très rassurée. Au bord de l’eau, sur un quai sommairement maçonné, des hommes occupés à fumer ont interrompu leur discussion lorsque je suis apparue. Un vieux s’est approché et m’a demandé si je cherchais quelqu’un. J’ai dû expliquer. Voilà, j’étais journaliste et je voulais seulement discuter avec les habitants. Peut-être faire quelques photos, si c’était possible. Est-ce que je pouvais visiter leur village ? Je me souviens avoir employé le mot village et non campement pour ne pas le blesser. Derrière lui, les autres hommes me regardaient avec curiosité mais sans agressivité, juste un petit groupe silencieux. Le vieux a dit : « Bien sûr, vous pouvez entrer. La Terre est à tout le monde, que je sache. » J’ai tenté une ou deux questions : Depuis quand étaient-ils là ? N’avaient-ils jamais reçu la visite d’agents recenseurs ? Il a ri et m’a expliqué. Quand les agents recenseurs arrivent, eux partent se planquer quelque part et reviennent ensuite. Et pourquoi donc ? « Parce qu’on n’a pas envie d’être comptés. » Contrairement à ce que j’avais imaginé, il répondait plutôt volontiers à mes questions. Si je comprenais bien, ils étaient déjà là à l’époque où la ville était prospère, et je n’en croyais pas mes oreilles. On ne les avait tout simplement pas remarqués.  

Des mouettes tournaient au-dessus de nos têtes. Certaines se posaient ici et là autour de nous, sur les rochers, sur les toits des cahutes. J’avais l’impression qu’elles surveillaient chacun de mes gestes, comme l’auraient fait des chiens de garde. 

Le vieux monsieur a dit : « Allez, venez, je vous sers de guide. » On est entrés dans le campement et on s’est mis à déambuler entre les cabanes. J’avais la sensation d’être une de ces touristes du temps passé, au temps de la Prospérité, ces touristes qui visitaient comme ça des villages au Cambodge ou dans le sud du Maroc. Personne ne faisait particulièrement attention à moi. Les habitants étaient occupés à des tâches dont la finalité m’échappait. Autour d’eux, de petits enfants jouaient. 

Assise devant chez elle, une femme triait des coquillages dans un seau. Elle nous a regardés arriver et a souri. Le vieux monsieur l’a saluée sur un ton amical, juste quelques mots dans une langue que je ne connaissais pas. Elle était assise sur une chaise de camping en toile, comme on en voyait dans les années 60 du XXe siècle. J’ai pensé que son portrait ferait une super illustration pour mon reportage, mais je n’osais pas encore sortir mon appareil. Je ne voulais effrayer personne. Tout en marchant, j’interrogeais le vieux monsieur à propos de la construction du campement. Comment et pourquoi s’étaient-ils retrouvés précisément dans cette crique ? Il a ri : « Le hasard. » 

Une sirène de bateau a soudain troublé le calme des lieux. Sans doute un cargo, le trafic maritime assurait les seules liaisons encore autorisées entre les continents. 


Le vieux monsieur continuait à parler. « Nous étions là avant, disait-il. Avant la période prospère de la ville. Je n’étais pas né, mais je le sais. Si vous voulez plus d’informations, les filles de l’association culturelle pourront vous aider. Je vais vous y conduire. » Et quand il avait parlé des filles de l’association culturelle, j’avais senti une pointe de fierté dans sa voix. 

C’était, sur les hauteurs de la crique, un peu au-dessus du campement, une cabane comme les autres, peut-être plus solidement bâtie. À l’intérieur, des ados étaient occupés à aligner des chaises, écrire sur des tableaux, ce genre de choses. Une jeune fille nous a accueillis. « Nous préparons une soirée-­discussion autour de la révolution qui a débuté en Afrique du Nord. » 

On ignorait à peu près tout des émeutes qui venaient d’éclater dans le Maghreb, les communications avaient immédiatement été coupées. Pourtant, j’ai noté qu’ici les gens avaient déjà décidé d’employer le terme de « révolution », et j’ai lu sur un des panneaux accrochés au fond de la salle : « Peut-on s’inspirer de cette expérience africaine ? » La jeune fille s’est reprise, méfiante : « Mais nous ne faisons rien d’illégal, aucun représentant des autorités n’a interdit de parler de cette révolution, non ? » Je l’ai rassurée : je n’étais pas flic, de toute façon. 

Le vieux nous a brièvement présentées avant de nous laisser, il avait à faire. La jeune fille s’appelait Elena et selon lui c’était la meilleure personne pour me parler de la crique. Elena était plutôt sympathique et s’est dite prête à m’aider. Je suis allée au plus direct : s’ils avaient depuis toujours refusé la visite d’agents recenseurs, je ne comprenais pas comment ils pouvaient avec certitude affirmer s’être établis dans cette baie avant même la période de la Prospérité. Elena m’a regardée avec condescendance. « Nous avons des archives, figurez-vous, qui attestent et de notre présence et de la nature de nos actions. Et conserver des archives n’a rien d’illégal, là-dessus aussi nous sommes béton. » 

Bien sûr que posséder des archives n’avait rien d’illégal. Les autorités n’avaient pas cru bon de légiférer sur le sujet, tout simplement parce que personne ne conservait plus d’archives depuis longtemps. Du moins, on le pensait, et j’étais très étonnée d’entendre qu’ici ils en avaient. Mais quel type d’archives, d’ailleurs ? Et où les conservaient-ils ? Elena n’a pas vraiment répondu à mes questions, mais a confirmé que la communauté avait commencé à accumuler des documents bien avant que la ville ne se vide, avant que le régime politique ne se transforme. Et ils avaient continué. Elle m’a invitée à sortir du local de l’association culturelle pour profiter du soleil. Nous nous sommes installées devant la cabane. Une terrasse en surplomb avait été aménagée là, avec quelques chaises et une table, un lieu parfait pour prendre un café et discuter au calme. Depuis ce belvédère on pouvait admirer la mer à perte de vue. À nos pieds s’étalait le campement. Je pouvais voir que sur le quai, au bord de l’eau, le petit groupe d’hommes était toujours là, ils continuaient à fumer en bavardant. 


Nous étions assises au soleil, Elena et moi, il faisait si beau ce jour-là. Des mouettes sont venues se poser sur des rochers autour de nous. D’autres tournaient en hurlant dans le ciel. Et Elena s’est mise à raconter. 

À sa naissance, la crique comptait à peu près le même nombre de familles qu’aujourd’hui. Au moment de ce qu’on appelle la Prospérité, ils avaient préféré rester là plutôt que d’aller s’établir en ville. « Nous n’y avons jamais cru, à cette prospérité. D’ailleurs, nous n’avons jamais réellement apprécié la ville, et sans doute les habitants ne voulaient-ils pas de nous. Déjà à l’époque, on nous considérait comme des marginaux. » Je lui ai fait remarquer qu’il y avait alors des programmes d’intégration pour des gens comme eux. Sa famille aurait pu demander à en bénéficier, par exemple, et ainsi aller vivre en ville. Haussement d’épaules. « On n’avait pas besoin de s’intégrer. On était là, on travaillait. Personne ne venait nous embêter dans notre crique. Et selon moi on ne dérangeait personne. »

Je l’écoutais et je regardais la mer. Depuis quelques minutes d’étranges remous apparaissaient, comme si quelque chose glissait juste sous la surface de l’eau. J’ai fugitivement pensé à des monstres sous-marins, puis j’ai chassé l’image. Au même moment, j’ai compris ce qui me chiffonnait depuis que j’étais entrée dans le local de l’association culturelle : comment, depuis leur crique, pouvaient-ils être si bien renseignés sur les émeutes en Afrique du Nord ? Je n’en savais rien. Elena parlait toujours. 

Elle essayait d’expliquer ce que signifiait vivre ici, au temps de la Prospérité, alors qu’elle-même était encore toute petite. Beaucoup de femmes de la crique partaient le matin pour travailler à la ville et en revenaient le soir – j’avais en effet entendu parler de ces contrats illégaux, ils permettaient à des exploiteurs d’employer des non-recensés. Une ligne d’autobus existait. Son terminus se réduisait à un poteau dans une sorte de terrain vague, une esplanade en bord de mer pas très loin de la crique. Il n’y avait pas même un abri. Ainsi, les femmes attendaient l’autobus chaque matin, debout, immobiles, en plein vent. Tout ceci était fini depuis longtemps. « Je n’aimais pas cette ville, quand on y allait tout le monde nous regardait de haut », a répété Elena. Je lui ai fait remarquer que, tout de même, la ville offrait à l’époque toutes sortes d’attraits et d’avantages. Personne dans cette crique n’avait jamais désiré une vie différente ? Nouveau haussement d’épaules. 

Et puis le temps de la Prospérité s’était terminé, la ville avait commencé à se vider, le nombre d’emplois avait chuté. Les habitants de la crique étaient restés sur place, indifférents à l’effondrement. Ils étaient arrivés avant et ils seraient là après, voilà tout. Ils ont commencé à se débrouiller seuls. Conclusion d’Elena : « C’était ce qu’on avait toujours plus ou moins fait, cela dit. Les coquillages, les poissons, tout ça. » 

J’étais tout de même étonnée par leur capacité d’adaptation. Je comprenais aussi qu’ils s’étaient toujours méfié des institutions, c’était comme une culture chez eux. Ils ne ressemblaient pas aux autres autonomes que j’avais pu interviewer. Ils étaient porteurs de quelque chose d’encore plus libre, de radical, dont l’origine m’échappait. 

« Cette vie nous va bien et nous ne demandons rien. Et peut-être ne sommes-nous pas les seuls à avoir toujours douté du modèle libéral qu’on avait voulu nous imposer. Peut-être qu’il y a d’autres criques avec des gens comme nous », a ajouté Elena avec un sourire narquois. Cela faisait très longtemps que je n’avais plus entendu le mot « libéral », plus personne n’osait l’employer aujourd’hui. J’ai demandé :

« Et quel rapport avec votre intérêt pour les archives ? 


On a collecté de la documentation et des témoignages sur tous ceux
qui dans le passé ont protesté. Ce n’est pas seulement pour s’en souvenir. C’est pour analyser comment ils ont travaillé. Et pourquoi ils n’ont pas réussi. Pour ne pas se tromper, la prochaine fois. 

La prochaine fois ? 

La prochaine fois, quand on réussira. » 

Elle continuait à sourire. J’étais un peu déstabilisée par son arrogance. J’ai de nouveau tenté d’en savoir plus sur le lieu où ils conservaient leurs archives. Est-ce que je pourrais être autorisée à le voir ? 

Les mouettes étaient toujours plus nombreuses et désormais elles devenaient menaçantes. Leur vacarme s’intensifiait, et l’une de celles qui tournaient au-dessus de nos têtes a foncé en piqué sur moi et m’a frôlée avant de s’éloigner en hurlant. Alors une sourde mélopée s’est élevée autour de nous, de longs mugissements déchirants qui semblaient sortir du fond de la mer. 

Et je les ai vus. 

Dans la baie, des animaux marins se rassemblaient. Ils arrivaient d’on ne savait où, depuis les grands fonds je suppose, et s’approchaient de la crique. Certains s’étaient déjà hissés sur des rochers. De ma vie je n’avais jamais entendu parler de ces monstres aux corps glissants, c’était un cauchemar, et j’étais pétrifiée par leur étrange chant, ces feulements rauques qui sortaient de leur gorge. Dans la crique personne ne semblait troublé. J’ai reconnu de loin le monsieur qui m’avait accueillie à mon arrivée. Il était debout sur le quai et serrait dans ses bras une de ces créatures sorties de l’eau et du fond des âges. Comme s’il retrouvait un vieil ami.

J’ai regardé Elena avec angoisse, je ne comprenais rien à ce qui se passait. Elle avait l’air de beaucoup s’amuser, et surtout de se moquer de moi. « Ne vous inquiétez pas pour nos archives. Et ne vous inquiétez pas de nos moyens de survie. Nous sommes là depuis toujours, dans une crique ou une autre. Nous avons connu les Grecs et les Carthaginois, les Égyptiens et les Phéniciens. Nous avons connu les colonisateurs et les dictateurs. Nous sommes la Méditerranée elle-même et nous nous déplaçons d’un rivage à un autre selon nos envies. Allez dire à ceux qui représentent l’autorité qu’ils peuvent bien se lamenter sur la Prospérité perdue, allez leur dire qu’ils peuvent aussi rêver à tous les modèles d’oppression possibles. Nous saurons nous débrouiller, avec notre continent liquide, et nous leur résisterons. Car nous gardons pour toujours la mémoire des luttes que nous avons dû mener. Elles nous ont façonnés, elles ont fait de nous ce que nous sommes. » 

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NUMÉRO 54 : OCTOBRE-NOVEMBRE 2022:
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