Nous n'irons pas sur Mars - 49

Ségolène Guinard « Le spatial est une dystopie de l'habiter »

Photographie : Emma Birski

Les expérimentations de « supports de vie biorégénératifs » visent à assurer la survie d’humains lors de longs voyages spatiaux et dans les futures colonies extraterrestres. Mais les écosystèmes artificiels ultra réduits interrogent le devenir de cette humanité encapsulée qui détruit le monde vivant sur Terre. Entretien avec Ségolène Guinard, anthropologue et philosophe, qui explore les imaginaires et les techniques qui sous-tendent la conquête spatiale.

Pendant trois ans, vous avez enquêté sur le développement de systèmes de support de vie dits « biorégénératifs » en Europe, aux États-Unis, en Russie et au Japon. Vous avez séjourné dans leurs installations, visité leurs laboratoires, rencontré leurs équipes. En quoi consistent-ils ? 

Ce sont des milieux artificiels simplifiés incluant des plantes et des micro-organismes, dont le cycle de vie est destiné à permettre l’habitabilité de stations spatiales. Dans ces systèmes expérimentaux, le métabolisme du vivant est donc contrôlé pour assurer le traitement des eaux usées (dont l’urine et la sueur), de l’air ou encore des déchets solides organiques, en complément des techniques physico-chimiques habituelles. L’un des processus fondamentaux que ces écosystèmes artificiels cherchent à « capturer » et à optimiser est la photosynthèse. L’intérêt pour ces environnements multi-espèces s’est déployé très tôt dans le cadre de divers programmes spatiaux et a mobilisé des milliers de biologistes et microbiologistes, écologues et bio-ingénieurs à travers le monde – des centaines y travaillent encore. 

Dès les années 1960, l’Institut de biophysique de Krasnoïarsk (Russie) lança le programme « Bios », qui demeura longtemps secret ; sa première version fut d’ailleurs construite dans le sous-sol d’un immeuble de la ville. Elle consistait en un petit volume habitable de 12 mètres cubes – destiné à une seule personne – connecté à un compartiment où étaient cultivées des micro-algues, les Chlorella vulgaris. Par la suite, « Bios-2 » et « Bios-3 » furent plus ambitieux, et s’agrandirent jusqu’à 300 mètres cubes. La Nasa, dans les années 1980 et 1990, développa au Kennedy Space Center un programme similaire, le « CELSS » (pour Controlled Ecological Life Support System). Autre programme emblématique, « MELiSSA » (ou Micro--Ecological Life Support System Alternative), mené par l’Agence spatiale européenne (ESA) depuis plus de trente ans et toujours en activité aujourd’hui. Ses équipes s’appuient largement sur des communautés microbiennes, dont des cyanobactéries du type Arthrospira pour développer un système de support de vie biorégénératif.

Qu’est-ce qui motive ces expérimentations d’écosystèmes artificiels ?

Utiliser des non-humains, notamment des plantes, pour assurer le renouvellement des éléments nécessaires à la survie d’un équipage trouve son origine dans l’allongement des projets de voyages spatiaux habités mais aussi dans les projets de colonisation de Mars et de la Lune. Le temps long tout comme la perspective d’installations permanentes sur une surface martienne rendraient en effet impossible l’approvisionnement régulier de ces missions habitées. Ces supports de vie « écologiques » reposent donc sur l’idée que le séjour des humains dans l’espace ne peut faire l’économie de la présence des non-humains. 

L’exploration spatiale est donc, très tôt, liée à des questions d’écologie ?

En effet, l’écologie – que je définirais ici comme l’explicitation des pratiques relationnelles entre des êtres de différentes natures et compositions, humain et non-humains – s’entrelace avec l’exploration spatiale depuis les premiers vols habités. En témoigne le Manuel d’instruction pour le vaisseau spatial « Terre », de Richard Buckminster Fuller, qui consacre en 1969 la métaphore du vaisseau spatial pour étudier l’écologie terrestre. Ou encore l’hypothèse Gaïa du physicien James Lovelock, selon laquelle la Terre est un organisme vivant autorégulé, dont on retient souvent qu’elle s’inspire de ses recherches de vie sur Mars menées pour le compte de la Nasa – mais aussi financées, ainsi que l’a démontré la chercheuse Leah Aronowsky, par la compagnie pétrolière Royal Dutch Shell..

L’idée de colonisation spatiale qui marque les débuts de la contre-culture de la Silicon Valley repose sur un imaginaire cybernétique et écolo-gique ; la technologie n’est alors pas perçue comme un obstacle à l’écologie, mais au contraire comme un outil pour mieux la comprendre… et mieux la contrôler. Cette conception influence durablement les imaginaires spatiaux. Nous avons tous en tête ces films et ces romans de science-fiction donnant à voir des jardins d’Éden dans l’espace. 

Quelle écologie ces projets d’habitat capsulaire produisent-ils ?

L’habitat spatial génère un écosystème que je qualifierais de pauvre. Pour des raisons de contrôle et de stérilisation, très peu d’espèces sont cultivées, et seuls de petits espaces sont réservés aux vivants non humains – il n’est pas question de déplacer une forêt hors de l’atmosphère… Une station spatiale est un endroit où la vie organique est minoritaire et où les perceptions sont extrêmement réduites. L’odorat est limité, l’ouïe aussi en raison du vrombissement permanent des machines. C’est ce que me confiait notamment Galina, la seule femme à avoir séjourné dans « Bios-1 », que j’ai pu rencontrer à Krasnoïarsk : dans la capsule, ce sont les odeurs et leurs nuances infinies qui lui ont le plus manqué. Cette dégradation sensorielle radicale me semble être un symptôme de la pauvreté de ce milieu. 

Quel est l’impact de cette pauvreté écosystémique ? 

Elle crée un manque d’autres, d’autres que nous, car dans un système de support de vie, tout est ramené à l’humain et à ses intérêts. Comme l’exprime le philosophe Dominique Lestel, un monde n’est possible que s’il est tissé d’espèces. Être humain, c’est vivre avec d’autres. Notre humanité se forge au contact d’un univers riche, imprévu, qui n’est pas uniquement régi par nos désirs. Le vivant exige de lutter, de négocier, de composer : sur Terre, nous sommes engagés dans une « cosmopolitique » avec des entités dont on ignore les intentions et qui n’ont pas les mêmes intérêts que nous. Cette pauvreté écosystémique évoque celle que l’on produit sur Terre, à travers nos monocultures par exemple. 

Le spatial me semble pour l’instant figurer une dystopie, celle d’habiter dans un environnement qui se technologiserait à l’extrême, fait de « bulles » d’habitabilité contrôlées, isolées du reste du monde – en suspens. À ces formes de vies humaines se déployant dans des intérieurs hermétiques plus ou moins peuplés d’autres êtres non humains – intérieurs basés sur la promesse de permettre la respiration dans l’irrespirable, de boucler la boucle de nos déchets et de nos émissions –, je donne le nom d’« existence capsulaire ». Cette existence est contrainte à un emploi du temps extrêmement planifié avec une succession de tâches précises et, concernant l’habitat, à un calcul des échanges de matières et d’énergie car le vivant introduit un risque qu’il faut alors tenter de minimiser. Sur « Mars 500 », par exemple, les emplois du temps étaient strictement chronométrés. Un espace fermé crée des exigences très fortes de contrôle et de planification qui interrogent sur les formes politiques liées à ces contraintes, dans la perspective – encore très spéculative – où des communautés humaines aient à y habiter de façon permanente. 

Quels imaginaires nourrissent ces projets ?

Il me semble que l’exploration spatiale nourrit encore un imaginaire de la catastrophe sur nos manières d’habiter la Terre, ou plutôt de nous en détacher, en nous rendant indifférents à ce qui la menace. Les habitats spatiaux dessinent en creux ce à quoi pourraient ressembler les modalités de survie d’êtres vivants sur une Terre devenue inhospitalière. On entrevoit déjà quelques signes de ce futur peu désirable : un nombre croissant de « vaisseaux spatiaux » occupent la Terre. À Seattle, les « biosphères » d’Amazon à destination des cadres de la société de Jeff Bezos [trois bulles de verre d’une vingtaine de mètres de hauteur, mêlant végétation et bureaux, ndlr] en sont un exemple emblématique. L’argument « biophilique » qui sous-tend leur construction n’est pas sans rappeler les liens historiques complexes entre botanique et colonisation. Rappelons qu’au XIXe siècle, la création de jardins d’acclimatation allait de pair avec l’expan-sion coloniale : prélever du vivant pour le développer ailleurs s’inscrit dans l’idée que le contrôle de la vie accompagne la domination politique et économique. Se pose bien sûr la question de savoir qui, à l’avenir, de tels jardins d’Éden sous verre accueilleront et qui ils excluront ou exploiteront.

À Seattle, au cœur de la ville bétonnée, les « biosphères » ambitionnent de recréer une poche de nature dans une urbanité anxiogène, en allant jusqu’à introduire des populations d’insectes contrôlées. Ces espaces aseptisés accompagnent la dégradation de l’environnement ; s’ils en sont une des conséquences, ils contribuent aussi à l’accentuer car ces écosystèmes artificiels, très consommateurs en énergie et matières premières, sont alimentés aux dépens de l’« extérieur ». Mais c’est ce type d’habitat – qui prolonge le désastre social et écologique auquel nous faisons face – que les techniques et les imaginaires spatiaux dominants rendent possible, voire désirable. Et c’est pourquoi il est urgent de générer d’autres récits, d’autres manières de se connecter au cosmos. 

Ces imaginaires s’enracinent dans la culture des sixties et dans le mythe de la « dernière frontière ». Qu’ont-ils de nouveau aujourd’hui ? 

L’ambition de rentabilité du voyage extra-terrestre qu’on observe dans les projets actuels d’exploration spatiale est inédite ; de même que cette légèreté effrayante dont fait preuve aujourd’hui une poignée de milliardaires technophiles, tels que le fondateur d’Amazon. « Regardez Jeff Bezos et ses compagnons passagers du vol Blue Origin jouer avec des bonbons et expérimenter la gravité lors de leur voyage dans l’espace ce mardi », titrait le New York Times cet été. Au-delà de la recherche de profit, on va désormais dans l’espace parce que c’est cool, parce qu’on peut se le permettre !

Au fil de vos recherches, vous avez rencontré des formes de résistance à cette vision d’une humanité déconnectée du monde. Y voyez-vous des raisons d’espérer ? 

Les écosystèmes pauvres permettent aux scientifiques de découvrir des manières d’être qui passeraient inaperçues dans un contexte terrestre habituel. Surtout, ces expériences démontrent l’hostilité extrême du milieu spatial et la difficulté à contrôler un environnement artificiel. La seule absence de gravité représente un obstacle majeur à la création d’un écosystème. Ces difficultés rendent humbles quant à nos capacités de démiurge, et elles permettent de faire l’expérience d’un monde dans lequel l’humain peut être mis en échec par un microbe, malgré un important déploiement technologique. Les systèmes de support de vie sont une manière de reprendre conscience de notre aspect composite : nous sommes entièrement faits des autres. Par quelles écologies planétaires pourrons-nous « humaniser » les futurs habitats capsulaires ? 

Biographie

Ségolène Guinard est diplômée de l’École des hautes études commerciales (HEC) et de l’École normale supérieure (ENS). Elle est également titulaire d’un master de philosophie contemporaine et a rédigé une thèse intitulée « Faire monde dans un écosystème pauvre : écologie des lieux de vie extraterrestres ». Membre du Laboratoire pirate de philosophie, ses recherches visent à explorer les conséquences conceptuelles des profondes transformations technologiques et écologiques qui affectent humains et non-humains. Ségolène Guinard s’intéresse tout particulièrement aux imaginaires et aux techniques qui sous-tendent la conquête spatiale. Ses travaux portent sur les expérimentations de « supports de vie biorégénératifs » développées aux quatre coins du globe.