Chronique

CAC40 : les superprofits de la honte

Dans sa dernière chronique, Salomé Saqué revient pour Socialter sur les débats autour de la taxe sur les superprofits réalisés par les entreprises du CAC40 qui, elles, ne connaissent pas la sobriété.

Les partisans du « modèle amish » voulant nous faire revenir à la « lampe à huile » : voilà comment Emmanuel Macron qualifiait les défenseurs de la sobriété il y a encore deux ans. Mais ça, c’était avant : à la rentrée 2022, le mot s’est retrouvé sur les lèvres de tous les membres du gouvernement. Les ministres se sont soudainement transformés en apôtres de la sobriété, au point que plus un discours n’échappe aux injonctions à « l’effort collectif » à fournir pour faire face à la « fin de l’abondance ». Alors, réelle conversion écologique ou simple bricolage politicien face à une pénurie énergétique mal anticipée ? Je penche plutôt pour la seconde option. La sobriété, si l’on en croit la définition proposée par le Giec, consiste à choisir et organiser une baisse de production et de consommation. Or, en France, rien n’a été prévu pour faire face à des scénarios de pénurie pourtant annoncés par les scientifiques depuis des décennies. Nous sommes donc confrontés à l’explosion des prix et à une « sobriété pour tout le monde » claironnée sur tous les tons, comme une formule magique pour politiques en détresse. 

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Enfin, « pour tout le monde » ou presque. Parce qu’en France, la sobriété paraît bien lointaine pour les entreprises ayant récolté des « superprofits ». Ces multinationales ont bénéficié d’une conjoncture particulière pour réaliser des bénéfices inédits, qui ne sont pas dus à leur brillante stratégie ou à leur travail acharné, mais simplement liés au contexte. Et dans le contexte actuel, c’est en partie la guerre en Ukraine qui s’est répercutée sur les prix du gaz, du pétrole ou encore du blé : désormais, la demande est plus forte que l’offre. Un classique en économie qui ravit les entreprises de ce secteur : dans le cas des entreprises européennes, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que leurs profits devraient atteindre 200 milliards d’euros à la fin de l’année.

En France, on peut penser à TotalEnergies, qui a doublé ses bénéfices net au deuxième trimestre 2022, passant ainsi de 2,2 milliards de dollars au même trimestre en 2021 à 5,7 milliards, et qui paie très peu d’impôts dans notre pays grâce à des montages fiscaux avantageux. Engie, troisième plus grand groupe mondial d’énergie, hors pétrole, n’est pas non plus en reste : ses bénéfices ont atteint 5 milliards d’euros au premier semestre 2022, contre 2,3 milliards au premier semestre 2021. Enfin, CMA CGM, l’une des plus grandes entreprises de transport mondial de marchandises a réalisé 7,2 milliards de dollars (6,7 milliards d’euros) de bénéfices au premier trimestre 2022, soit 75 millions d’euros de bénéfices par jour : trois fois plus qu’en 2021 ! À l’origine de ces gains historiques ? Un marché du transport maritime désorganisé et en surchauffe depuis la pandémie, auquel viennent s’ajouter des conditions fiscales avantageuses. Grâce à un calcul de l’impôt spécifique, CMA CGM n’a payé que 370 millions de dollars d’impôt sur les sociétés l’année dernière, soit seulement 2 % de ses profits. Pratique. 

Les entreprises du CAC 40 ne semblent pas davantage concernées par la sobriété : avec près de 73 milliards d’euros au premier semestre 2022, les profits du CAC 40 progressent de 23 % par rapport au premier semestre 2021. 

Taxer les superprofits

Des gains mirobolants réalisés par des entreprises aux activités souvent destructrices de l’environnement et des records de dividendes versés à des actionnaires parfois millionnaires tandis qu’un ménage sur cinq est en situation de pauvreté en France… Rien de nouveau sous le soleil. Les inégalités s’accroissent depuis des décennies, comme le dénonce l’organisation Oxfam dans ses rapports détaillés chaque année, sans que cela n’émeuve grand monde. Pourtant, cette fois, ça semble différent. Parce que le gouvernement nous demande collectivement de nous serrer la ceinture, que l’inflation prend de nombreux ménages à la gorge, que des universités et autres infrastructures publiques fermeront cet hiver car elles ne peuvent plus payer leurs factures, et que pendant ce temps-là, le train de vie d’une minorité explose.

L’idée d’une taxe sur les superprofits a donc émergé dans le débat public, trouvant un écho certain dans les médias et sur l’échiquier politique. Et cette taxe n’est pas qu’une histoire de symbole. Car cet argent, concrètement, pourrait être prélevé et utilisé autrement, à grande échelle. Oxfam estime que si elle avait été mise en place, cette taxe aurait déjà pu rapporter 10 milliards d’euros à l’État, qui pourrait l’utiliser pour soutenir les ménages les plus modestes face à l’inflation, par exemple. En forçant un peu le trait, on pourrait dire que l’argent qu’on ne prélève pas, ce sont des Français en situation de précarité énergétique que l’on n’aidera pas.

Taxer un peu ceux qui profitent beaucoup, l’idée serait-elle si délirante ? Bon nombre de responsables politiques sur le continent européen, de bords très différents, ont estimé que la taxe sur les superprofits s’imposait comme une évidence. Et ils n’ont rien inventé. Karl Marx parlait déjà de superprofits au XIXe siècle pour évoquer un enrichissement inhabituel lié à une surexploitation par une entreprise capitaliste. En 1916, le gouvernement français avait instauré une « contribution extraordinaire sur les bénéfices de guerre » pour les entreprises qui avaient réalisé des profits exceptionnels entre le début et la fin de la Première Guerre mondiale. Et dans les années 1980, le gouvernement américain avait taxé les entreprises du secteur énergétique qui profitaient des chocs pétroliers pour s’enrichir. 

Face à l’urgence, l’Espagne, l’Italie, le Royaume-Uni, la Grèce, la Roumanie et la Hongrie ont ressorti cette mesure des tiroirs et mis en place des taxes exceptionnelles sur les superprofits afin de redistribuer cet argent. Les gouvernements espèrent récolter plusieurs milliards d’euros. Une mesure extraordinaire également discutée au sommet de l’État en Allemagne, aux Pays-Bas et en République tchèque. 

L’exception française

Mais en France, non. Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, a même nié à sa manière faussement ingénue l’existence de cet enrichissement inhabituel : « Je ne sais pas ce que c’est qu’un superprofit », a-t-il déclaré le 30 août en marge de l’université d’été du Medef. Pourtant, les économistes eux savent bien ce que c’est. Et nombreux sont ceux qui soutiennent cette taxe, dont deux prix Nobel d’économie. Esther Duflo la qualifie de « vraie bonne idée » quand Joseph Stiglitz estime, lui, qu’il n’y a « aucune raison » valable de ne pas taxer ces entreprises. Sous la pression internationale (l’ONU, la Commission européenne et l’OCDE soutiennent aussi cette taxe), Emmanuel Macron a fini par évoquer la potentielle mise en place d’un « mécanisme de contribution européenne » – façon bien pratique de remettre les choses à plus tard, si possible à jamais. Et si l’Espagne l’a fait sans l’aide de l’Union européenne, on a du mal à imaginer que l’obstacle en France puisse être autre chose qu’un gros manque de volonté politique.

Il faut dire que politiquement, c’est une mauvaise idée pour le président de la République. Instaurer une telle taxe, c’est implicitement reconnaître que les nombreuses dérégulations et suppressions de taxes sur les entreprises mises en place depuis son accession au pouvoir n’allaient pas dans le bon sens. C’est aussi céder une victoire idéologique à la Nupes (Nouvelle Union populaire écologique et sociale), qui a fait de cette taxe son cheval de bataille. Enfin, c’est prendre le risque d’ouvrir une porte difficile à refermer. Si une telle taxe était mise en place et s’avérait efficace, qu’est-ce qui dès lors empêcherait de mettre les multinationales à contribution pour financer la transition écologique ? 

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NUMÉRO 54 : OCTOBRE-NOVEMBRE 2022:
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