Chronique

François Bégaudeau : « Dialectique de l'humain »

Illustration : Uli Knörzer

François Bégaudeau est écrivain, critique littéraire, scénariste et réalisateur. Auteur de plusieurs romans dont La Blessure, la vraie (Verticales, 2011) et En guerre (Verticales, 2018), il a récemment signé l’essai Comment s’occuper un dimanche d’élection (Divergences, 2022). Il tient une chronique régulière pour Socialter et livre deux fois par mois un podcast de critique de cinéma, La gêne occasionnée.

Les humains s’en prennent plein la gueule ces temps-ci. Chaque jour, des lignes s’ajoutent au livre noir de l’humanité, et ça ne fait que commencer. Il y a de quoi écrire trois cents volumes, tant elle a donné du sien dans la tâche de bousiller cela même qui lui prête vie. Pour les humains, le désastre écologique en cours sonne l’heure du bilan de compétences, et il ouvre peu de perspectives d’emploi. Nous ne voyons vraiment pas quoi tirer d’eux, ni quelle reconversion proposer à ces multirécidivistes. On en vient à songer que l’humanité s’honorerait de se sortir définitivement du jeu, de s’auto-­raser de la planète pour la laisser vivre en paix. À la trappe les humains ! On ne veut plus vous voir. On ne peut plus vous voir. 

En se vulgarisant, le vocable « Anthropocène » en est venu à exprimer ce ressentiment massif à l’endroit de l’humanité. Il va désormais de soi que l’influence structurelle de l’humain sur l’environnement, et d’abord sur le donné géologique, est néfaste. L’Anthropocène n’est pas un fait, c’est un crime. Et l’Homme, un assassin. Renaît ainsi de ses cendres une créature mythologique que des décennies d’un sain matérialisme historique avaient, sinon liquidée, ringardisée et déconstruite. L’Homme est cette créature. Forgée dans des temps primitifs où les femmes n’avaient l’initiative qu’à la cuisine, l’entité Homme vaut pour l’humanité entière. L’Homme, c’est l’Humain. Les emphatiques qui donnent dans cet essentialisme commencent leurs phrases par l’Homme ou l’Humain. Les jours sans alcool, ils retirent la majuscule. L’Homme ou l’Humain emprunte à Dieu sa caractéristique fondatrice : l’immuabilité. « L’homme est porté sur la conquête » signifie : l’homme a toujours voulu conquérir.

De tous temps, l’homme a conquis. L’homme ou l’humain est à beaucoup ce que l’Arabe est aux racistes, ce que la femme est aux misogynes, ce que le Lyonnais est aux Stéphanois : une entité fixe sur quoi l’on peut se reposer, se déchaîner. L’homme ne surprend jamais : vous le trouvez planté au milieu d’une plaine à n’importe quelle époque, sur n’importe quel point du globe ; vous pouvez être sûr qu’il est en train de faire la guerre – car l’homme a la guerre dans le sang –, de jouer en Bourse – car l’humain est cupide – ou de dominer – car l’homme de tous temps a voulu écraser l’autre. 

L’Autre souffre aussi une majuscule car il est une créature produite par l’Homme. S’il est communément admis que l’humain est violent, sur qui s’exerce cette violence ? Sur les bêtes, sur les nappes phréatiques, mais aussi sur l’Autre. L’autre, lorsqu’il voit approcher un humain, ferait bien de décamper, car à tous les coups il va passer un sale quart d’heure. L’humain est comme ça. Il a ça en lui de vouloir s’imposer à l’autre. Il ne changera que s’il accepte l’invitation de Frédéric Lenoir et Frédéric Lopez à écouter / respecter / comprendre / aimer l’autre. 

De tous temps, les hommes…

Spectateurs dépités de cette régression analytique, les matérialistes tentent de sauver quelque chose de la modernité déconstructrice. À l’Anthropocène, ils proposent de substituer le Capitalocène. Ce qui n’est pas idiot. Ce qui au récit mythologique a le mérite de substituer une ressaisie matérielle des faits et d’affiner le réquisitoire. Il n’y a pas d’essences, il y a des processus dont les agents sont concrets, situés, identifiables, et presque toujours des propriétaires aspirant à agrandir la propriété. L’homme ne possède pas un gène de la voiture. L’humain n’a pas de tous temps aimé rouler à 150 km/h sur des autoroutes dévoreuses de terres cultivables. Au Paléolithique, on le trouve plus souvent chassant et cueillant que regardant un grand prix de Formule 1. La civilisation automobile advient par l’effet conjugué de phénomènes économiques, sociaux, technologiques. Parmi lesquels la conviction de certains entrepreneurs que cette petite machine automotrice deviendrait une source inépuisable de profits, pour peu qu’on la rende à la fois désirable et indispensable. 

Ces pionniers appartenaient assurément à l’humanité, mais des historiens ont établi qu’ils n’étaient pas toute l’humanité. Entre 1850 et 1950, une immense majorité d’humains ne s’enrichissait pas en pompant du pétrole, n’optimisait pas la fabrication de véhicules par le travail à la chaîne, ne déployait pas un lobbying agressif pour marginaliser le tramway ou pour inciter les États à construire des autoroutes et des banlieues, qui, étendant les impératifs et les possibilités de déplacement, augmentaient d’autant le besoin-désir d’acquérir une Ford. On a même vu quelques humains s’insurger d’emblée contre cet engin insecure, bruyant, polluant. On verra semblablement sur tous les sujets – et, pour le coup, à toutes les époques – des humains se quereller, s’opposer, se combattre et atomiser la belle entité humaine en la divisant en autant de camps qu’il y a de sensibilités, de valeurs, d’intérêts. On verra le bloc humain zébré de dissensus. On verra la politique. On verra les détenteurs de capitaux, dussent-ils pour cela saloper le vivant, exploiter le travail de centaines de millions de braves gens détenteurs de rien.

Mozart et les puces vénales

« Capitalocène » est insuffisant aussi. Parce que le commencement du saccage est antérieur à ce qu’on appelle strictement « capitalisme », et qu’il s’est trouvé assez tôt des hommes pour posséder, et donc stocker, et donc spéculer, un livre de comptes à la main et un fouet pour esclaves dans l’autre. Parce que la technologie a aussi son essor propre, indépendamment des capitalistes qui la financent pour la rendre profitable, au point qu’il est aberrant d’envisager des temps postérieurs où plus rien ne s’inventera, où aucune cyber-trouvaille ne donnera immanquablement envie à un geek d’ouvrir un marché d’où tirer puissance, gloire et beauté. Mais là encore, l’initiative ne sera pas celle de l’Homme. Comme d’habitude, une poignée de blaireaux s’exciteront comme des puces vénales pendant que le reste de l’humanité s’en fichera, les regardera faire atterré, voire s’activera pour mettre les blaireaux hors d’état de nuire. 

Voilà la réalité de ladite humanité : elle comprend les génocides et Mozart ; elle commet des viols et des livres. Elle abrite des êtres qui conçoivent et fabriquent des méga-bassines, et des êtres qui se coalisent contre. Elle est bien la seule espèce capable d’exterminer toutes les autres, et la seule espèce capable de sensibilité à l’extermination de toutes les autres. Elle peut alors concevoir l’élevage en batterie et la personnalité juridique de l’animal – ce à quoi aucun animal n’aurait su songer. Elle est impayable pour la croissance et inégalable pour imaginer décroître. Ce sont des humains qui érigent des centrales nucléaires, ce sont d’autres humains – parfois les mêmes – qui songent aux moyens de les démanteler sans dégâts et de les remplacer. Cela ne signifie pas que la technologie nous sauvera du merdier où elle nous a mis, comme les pollueurs champions ont intérêt à le laisser croire. Cela signifie que c’est bien parmi nous, pauvres humains, que résident les ressources d’intelligence et de bonté pour survivre sans détruire. C’est nous, pauvres humains, qui seuls pouvons faire en sorte qu’à nouveau le vivant nous offre de quoi vivre. Il va donc falloir que nous apprenions à nous supporter. 

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NUMÉRO 53 : AOÛT - SEPTEMBRE 2022:
Punir les écocidaires
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