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Noctambules de tous les pays, unissez-vous !

[ARCHIVE Juin 2018] Monotone et improductif, le sommeil s’accommode mal des modes de vie contemporains qui nous poussent à agir sans cesse, pour travailler, nous divertir ou consommer. Attaqué depuis la révolution industrielle, il est devenu un capital à optimiser. Mais repousser ses limites biologiques représente un danger pour soi comme pour la société. À quand la résistance face à l’éveil généralisé ?

Article extrait de notre numéro 29 : La nuit en voie d'extinction.

Emmanuel Macron n’a pas le temps de dormir. Jusque tard dans la nuit, le Président veille pour « travailler les dossiers de fond », quitte à amputer le temps qu’il passe sous la couette, réduit à la portion congrue. Du moins est-ce la version que le chef de l’État et son entourage se plaisent à relayer. « Je dors peu, mais j’ai toujours peu dormi, donc ça me coûte très peu », affirmait Emmanuel Macron dans une interview à France 2 mi-décembre. Qu’il semble loin le temps où Jacques Chirac préfaçait un Éloge de la sieste . « Le repos est une affaire sérieuse, dont la qualité conditionne notre existence », écrivait, en 2005, l’ancien dirigeant. Aujourd’hui, la com’ élyséenne alimente le mythe du sur-homme repoussant ses limites pour mieux servir sa fonction. Veiller à l’aube ou au crépuscule, quand d’autres se laissent aller à la facilité de l’assoupissement, est un symbole de volonté, de puissance et d’efficacité.

Un tel discours se retrouve dans la bouche des patrons à succès. Le PDG d’Apple Tim Cook abandonnerait les bras de Morphée à 3 heures 45 du matin. La papesse de la mode Anna Wintour commencerait la journée par une partie de tennis vers 6 heures. Dans une conférence TEDx visionnée 8 millions de fois, l’entrepreneur portugais Filipe Castro Matos explique « comment se lever tous les jours à 4 heures 30 peut changer votre vie ». « Pourquoi perdre mon temps à dormir plus alors qu’il y a plein d’autres choses plusintéressantesàfaire ? », interroge-t-il. En rognant ses nuits de deux heures, il bénéficie de « plus de temps pour travailler » ou squatter la salle de sport. Dans le best-seller The Miracle Morning (HEI, 2012), le coach en développement personnel américain Hal Elrod présente aussi le réveil précoce comme la condition sine qua non de la réussite, notamment professionnelle et financière. Paresse et procrastination, à l’inverse, mènent à l’échec. Pour ces hyperactifs, le sommeil n’est plus une fonction naturelle nécessaire pour se sentir reposé, mais une contrainte à dompter pour atteindre une version optimisée de soi-même.

Une variable d’ajustement

Rien d’étonnant alors à ce que la « gestion » des nuits devienne un business comme un autre. Des outils grand public voient le jour pour aider chacun à dormir mieux en dormant peu. Sleep Better est développée par Runtastic, pionnier des applis de course à pied et figure de proue du quantified self, la mesure de soi. Téléchargée plusieurs millions de fois, l’application propose d’analyser ses cycles d’endormissement en posant son téléphone près de l’oreiller pour se réveiller au moment adéquat. Jouant sur la peur de l’opprobre, BetterMe promet de « dénoncer » à leurs amis les dormeurs coupables de « snoozer » l’alarme de leur réveil. Le bandeau connecté Dreem, de la start-up française Rythm, promet un gain de 30 % de vitesse d’endormissement grâce à une technologie inspirée des neurosciences. Son prix : 499 euros. Sur le site de Dreem, des utilisateurs témoignent des résultats. « Je ne dormais pas plus, mais je me réveillais beaucoup moins fatigué », assure l’un d’eux, quand un autre se félicite « d’arriver à raccourcir [son] temps de sommeil grâce au bandeau ». Un troisième apprécie « d’être tout de suite dans sa journée sans avoir un temps de mise en route trop long ».

Le sommeil semble ainsi devenir une variable d’ajustement face à la concurrence d’autres activités et injonctions : être efficace au travail, réussir sa carrière, avoir une vie sociale épanouie, être à jour quant aux dernières séries télé, etc. Les sollicitations sont nombreuses, démultipliées par les nouvelles technologies. Leur incidence néfaste sur le repos a d’ailleurs été soulignée par l’Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV). En 2016, plus de 36 % des Français utilisaient ordinateurs, tablettes et smartphones dans leur lit. Plus de 26 % y regardaient la télévision. Plus d’un sondé sur deux conservait aussi son téléphone à proximité la nuit. Et 92 % de ceux réveillés par des messages admettaient les lire de temps en temps, 79 % y répondre. Des réflexes problématiques. « La lumière des écrans envoie un message contradictoire à l’horloge interne et bloque la mélatonine, l’hormone du sommeil », met en garde Sylvie Royant-Parola, psychiatre et présidente du réseau Morphée, un groupe de professionnels de santé spécialistes du sujet. Par ailleurs, « ces outils repoussent sans cesse les limites de l’activité en proposant des interactions sans fin, nécessitant une implication émotionnelle, poursuit-elle. Pour laisser venir le sommeil, un individu doit pourtant se retirer dans sa bulle, se couper du monde et de ses sensations ».


Victime de la mondialisation

Pourquoi cet abandon est-il devenu si difficile ? Docteur en histoire, rattaché au laboratoire Criham de Poitiers et auteur de L’Oubli des peines.Une histoire du sommeil 1700-1850),Guillaume Garnier s’est intéressé au sommeil à la veille de l’industrialisation. « À cette époque, c’est aussi un phénomène culturel, entouré par un discours normatif très fort, des règles qui s’imposent à tous », explique-t-il. Compte tenu de l’importance des travaux des champs, le repos s’aligne sur l’alternance jour/obscurité. « Le discours est aussi religieux, complète Guillaume Garnier. Le christianisme présente la nuit comme le moment des tentations. Elle doit donc être consacrée à l’inactivité. » Enfin, « les règles médicales en vigueur considèrent que ne pas dormir le soir fait courir le risque de perdre ses forces ». Le travail nocturne existe, mais reste minoritaire, mal vu des corporations. À partir de 1850, en revanche, « on commence à accepter l’idée que la nuit n’est plus une interruption de l’activité », observe l’historien. La révolution industrielle et ses machines chamboulent tout. « L’introduction progressive du temps industriel […] a fait en sorte que des conceptions marchandes du temps ont mené à restructurer autour du temps pivot du travail l’ensemble du rythme de la vie en société, à tel point que la vie religieuse et familiale, le sommeil même en seront profondément affectés », illustre Gilles Pronovost, professeur à l’université du Québec à Trois-Rivières, dans « Sociologie du loisir, sociologie du temps » .

Concurrent du travail, le sommeil devient aussi l’ennemi d’une économie fondée sur une activité et des échanges ininterrompus. C’est en tout cas la thèse de Jonathan Crary, auteur de 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil . L’essayiste américain décèle les prémisses de ce mouvement chez les philosophes des Lumières, de Descartes à Hume, qui jugeaient l’assoupissement nocturne incompatible avec la modernité. « On le dévalorisa au profit d’une prééminence accordée à la conscience et à la volonté, ainsi qu’à des notions d’utilité, d’objectivité et d’intérêt personnel comme mobile d’action », écrit-il. Deux siècles plus tard, « le sommeil équivaut à une affirmation aussi irrationnelle qu’intolérable, à savoir qu’il peut y avoir des limites à la compatibilité entre les êtres vivants et les forces réputées irrésistibles à la mondialisation ». Géographe à l’université Grenoble-Alpes, Luc Gwiazdzinski s’intéresse à la façon dont la nuit a ainsi disparu des grandes villes. « Elle a longtemps été une dernière frontière, un temps d’arrêt qui n’était pas rentré dans la mondialisation et échappait à la mise en compétition, commente-t-il. Mais grâce aux avancées de la lumière et de la sécurité, on assiste désormais à une “diurnisation” de la nuit. » Les activités longtemps réservées au jour – commerce, luxe financiers, communications, transports, loisirs, etc. – s’étendent inexorablement. « Plus on vit dans une métropole internationale, plus on vit dans des temps continus, car la mondialisation est aussi temporelle : elle impose de pouvoir accéder partout à une offre permanente », complète Luc Gwiazdzinski.

« Jusqu’où voulons-nous aller ? »

Cette conquête n’est pas sans risques. Pour les individus, d’abord. « Il y a un décalage entre le temps continu des réseaux, des machines, et notre rythme circadien », souligne le géographe. Selon Crary, « l’adulte américain moyen dort aujourd’hui environ six heures et demie par nuit, soit une érosion importante par rapport à la génération précédente, qui dormait en moyenne huit heures ». Les Français ferment l’œil entre sept et huit heures par jour, d’après l’INSV. Mais ces moyennes masquent « une part importante d’individus en privation de sommeil », note Sylvie Royant-Parola : en 2017, 24 % des personnes sondées par l’INSV déclaraient dormir moins de six heures, alors que « les vrais courts dormeurs, qui peuvent s’en contenter, ne représentent que 3 à 4% de la population ». Les études médicales observent pourtant les effets délétères de la fatigue sur l’organisme : apparition de cancers, de maladies cardio-vasculaires, d’hypertension ou de diabète, difficultés d’apprentissage et de mémorisation, espérance de vie réduite, etc.

Comment faire société sans un rythme commun de repos, un moment partagé de retrait au monde ?, interroge aussi Luc Gwiazdzinski : « La ville a longtemps vécu au rythme de la lumière, des cloches de l’église, puis de la sirène de l’usine. Aujourd’hui, c’est la ville à la carte. Selon qu’ils veulent dormir ou s’amuser, les gens ne vivent plus dans les mêmes temps sociaux. Cela crée des conflits, par exemple autour du bruit ou de la pollution lumineuse. » Le noctambulisme des sociétés contemporaines génère également des inégalités. Selon une étude de l’Insee publiée en 2017, les ouvriers sont plus concernés que la moyenne des actifs par le travail de nuit. Ils sont 13 % à exercer entre minuit et 5 heures, contre 8 % des cadres et des professions intellectuelles, et donc plus nombreux à s’exposer à des conséquences néfastes pour leur santé. « La ville en continu nous intéresse de façon égoïste, mais elle a des incidences sur la santé des autres,regretteLuc Gwiazdzinski. Jusqu’où voulons-nous aller? Cette question est un peu traitée au niveau local, via les horaires d’ouverture des commerces, mais elle mériterait un débat national. » Çà et là, des voix commencent à s’élever pour alerter sur les multiples dangers de notre monde insomniaque, y compris chez d’anciens couche-tard ou lève-tôt. Parmi ces repentis, Arianna Huffington a fait un tabac avec La Révolution du sommeil (Fayard, 2017). Dans ce livre écrit après un burn-out, la patronne de presse américaine revendique fièrement ses nuits de huit heures, protégées des sollicitations et des écrans, comme un préalable à la santé, au bien-être et même au succès. À quand un mouvement de résistance plus large des dormeurs ?