Un poison peu raffiné

Le roman noir des boues rouges

Gérard Carrodano, pêcheur et plongeur professionnel de la Ciotat, montre un échantillon prélevé dans la zone de rejet.
Gérard Carrodano, pêcheur et plongeur professionnel de la Ciotat, montre un échantillon prélevé dans la zone de rejet. Photos par Alexandre Vella

Depuis sa création en 1893, l’usine de production d’alumine de Gardanne a disséminé, à terre comme en mer, des millions de tonnes de boues chargées de métaux lourds. Cette pollution, autorisée par l’État et aujourd’hui visée par une instruction judiciaire, fait figure de cas d’école quant à la définition du délit d’écocide.

Parvenu au faîte de la colline de Mange-Garri dominant Gardanne, cité industrielle de 20 000 habitants située à mi-­chemin entre Aix-en-Provence et Marseille, un paysage martien émerge d’entre les pins. Sur 50 hectares de ce qui fut autrefois deux vallons arborés, le sol est couvert d’une terre rouge, empoisonnée par les résidus de bauxite raffinée qui ont servi à extraire l’alumine – matériau connu pour ses capacités réfractaires. Ce dernier, essentiel à des industries comme celles de l’armement et du nucléaire est aujourd’hui utilisé dans la fabrication d’écrans tactiles LCD, de batteries et de smartphones. Chaque tonne produite génère 600 kilos de déchets, communément appelés « boues rouges ». Le dépôt en contrebas affiche une radio­activité et une teneur en métaux lourds bien supérieures aux moyennes constatées sur les sols non pollués... qui sont manifestement dangereuses. Un paysage hostile à la vie qui renvoie à un autre : à une cinquantaine de kilomètres de là, au large de la calanque de Port-Miou et par 320 mètres de fond, se retrouvent ces mêmes boues rouges, acheminées depuis l’usine ­Alteo par un pipeline mis en service en 1966. Positionnée en tête d’un canyon sous-­marin, cette canalisation a rejeté, à raison de 270 000 litres par heure, une quantité estimée de 32 millions de tonnes de boues rouges, épandues sur une surface d’au moins 2 400 kilomètres ­carrés. Selon un rapport publié en 1993 par le bureau d’étude Créocéan, filiale de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), la présence d’« une coloration rouge soit dans les sédiments, soit dans les eaux prélevées à leur contact » est observable dans les 680 kilomètres carrés alentour.

En 2015, une étude menée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) sur les chairs de poissons prélevés dans la zone de rejet identifie la présence à des taux anorma­lement élevés de 11 éléments chimiques toxiques, parmi lesquels de l’arsenic, substance cancérigène, mais aussi du plomb et du mercure, aux effets neurotoxiques, du vanadium, radioactif, ou encore du chrome et de l’aluminium. « On a détruit notre plus belle zone de pêche », constate ­Gérard ­Carrodano, plongeur et pêcheur professionnel. « Aujourd’hui, dans la zone de rejet qui se situe pourtant à 320 mètres de fond, on touche des boues rouges dès 120 mètres de profondeur. » Sentinelle de la mer pour l’Agence de l’eau et premier prud’homme de pêche (2) pour la zone de La Ciotat, le sexagénaire a le verbe haut. « Cassidaigne [nom du canyon où se situe le point de rejet, ndlr], on y prenait des langoustes en pagaille et des crevettes grandes comme ma main ; des congres, on aurait dit des pneus de tracteurs ; les merlus, ils se mangeaient la queue quand on les remontait tellement y en avait », repense-t-il dans sa cabane de pêcheur située au bout de la jetée. « J’ai un regret, poursuit-il. Ne pas avoir plastiqué la canalisation, comme les Corses. Eux ne se sont pas emmerdés avec des réunions publiques. Ils ont formé un comité restreint et ont fait péter le bateau qui déversait au large du cap Corse. »


Un cas d’école d’écocide légal

Sur terre comme sur mer, le désastre environnemental est manifeste, au point de devenir « un cas d’école, un emblème symptomatique de la carence de notre droit à éviter ce genre de situation », estime la juriste ­Marine ­Calmet, présidente de l’association Wild Legal, qui propose aux étudiants en droit un « procès-simulé » des boues rouges dans le cadre d’un programme pédagogique. « Dans cette affaire, on a un industriel qui a durablement porté atteinte à l’ensemble d’un écosystème. Et cela est malheureusement tout à fait légal d’un point de vue administratif », regrette-t-elle. L’ensemble de ces rejets en mer ont en effet été couverts et autorisés par cinquante ans de dérogations préfectorales courant jusqu’au 31 août 2020, date à laquelle l’usine est parvenue à se conformer aux seuils de droit commun. Ironie du calendrier, environ deux mois plus tôt, la convention citoyenne pour le climat (CCC) rendait son rapport, préconisant la mise en place d’un crime d’écocide afin de sanctionner les atteintes à l’environnement graves, durables ou étendues, commises intentionnellement ou par négligence. Une définition contre laquelle les organisations patronales, Medef et France Industrie en tête, se sont dressées pour ne retenir que la volonté d’atteinte, et non la négligence. « Démontrer l’intentionnalité, ce serait devoir rapporter la preuve d’un dessein diabolique. Jamais une entreprise ne dit ouvertement “tiens, on va polluer volontairement pour faire du profit” », brocarde Marine Calmet.

Dès 1996 et la prise d’un arrêté préfectoral, soit vingt ans après la ratification de la convention de ­Barcelone, l’industriel savait pourtant qu’il lui faudrait réduire progressivement ses rejets en mer pour qu’ils cessent définitivement au 31 décembre 2015. Lorsqu’un énième arrêté dérogatoire, pris le 28 décembre 2015, autorise la poursuite des rejets pour six années supplémentaires, les associations Union Calanques Littoral, ZEA et Bouc-Bel-Air Environnement, qui suivent le dossier, voient rouge. Elles saisissent alors le tribunal administratif qui réduit ce nouveau délai à quatre ans, pour une conformité des rejets au 31 décembre 2019. Tragique de répétition : arrivé à la date butoir, une nouvelle dérogation, donnant six mois de sursis supplémentaires à ­Alteo, lui est accordée. Durant ces deux dernières décennies, l’industriel a néanmoins réalisé d’indéniables investissements, soutenus par l’État, pour polir son bilan environnemental. Trois « filtres-presses » et une station de traitement permettent, depuis 2016, de séparer l’eau des résidus de bauxite et d’améliorer « de 99 % la qualité du rejet en mer par rapport au rejet historique », selon la communication ­d’Alteo.

Si l’industriel est prompt à mettre en avant ses efforts environnementaux, il l’est moins concernant les étranges passe-droits dont il a bénéficié au cours de son histoire récente. L’arrêté préfectoral de 2015 autorise notamment des rejets en mer à des teneurs 6,6 fois supérieures en fer, 34 fois supérieures en arsenic et 245 fois supérieures en aluminium à celles de l’arrêté ministériel du 2 février 1998 qui fixe, à l’échelle nationale et pour chaque exploitation industrielle, un plafond de rejets polluants dans l’eau à respecter. 

Omerta au nom de l’emploi 

Poids lourd industriel de la région, Alteo compte près de 500 salariés et génère 400 emplois indirects chez ses sous-traitants. Ses activités ont des retombées économiques significatives pour les infrastructures de transport, comme le port de Fos et le fret ferroviaire, grâce à l’importation chaque année d’environ un million de tonnes de bauxite, nécessaire à la production d’alumine. À ­Gardanne, ville où l’usine est implantée depuis presque cent trente ans, ses tuyauteries et ses cuves couleur rouille qui balafrent le paysage font pourtant partie du décor, et sont synonymes de prospérité. Ville rouge, la municipalité a été tenue par des communistes depuis la Libération jusqu’aux élections municipales de mars dernier. Mais il n’y a pas que la mairie qui y soit rouge : les murs des bâtiments le sont aussi. Rouges de poussières, évadées de l’usine et de son site de stockage, comme chaque angle de trottoir de la ville. « Aujourd’hui, on peint directement les murs en rouge », ironise Aline Frosini, fille d’immigrés italiens. Une dizaine de membres de sa famille ont travaillé à l’usine. Son oncle est mort à 53 ans : cancer fulgurant. Son père, parti une poignée d’années après sa retraite : cancer des voies respiratoires. Comme son cousin et tant d’autres. À l’époque, le site est la propriété de Péchiney, un industriel qui logeait ses ouvriers dans un quartier attenant à l’usine, dont l’allée principale porte aujourd’hui son nom. « Il y avait quatre familles par bâtiment, décrit Aline. Et partout, des personnes atteintes d’Alzheimer, de cancers, de maladies rares. Alors je ne dis pas, il y a eu des efforts de faits et il n’y a pas qu’Alteo ; il y a Lafarge, le biogaz, la centrale à charbon, l’autoroute... Mais à Gardanne, souffle-t-elle, personne ne parle, c’est l’omerta au nom de l’emploi. On me dit “Aline, tu es une enquiquineuse”. » Dans une étude sur le stockage à terre des résidus de bauxite datant de 2017, l’Anses notait, sibylline, que « les prélèvements ne permettent pas d’exclure un risque sanitaire au niveau local ». Santé Publique France a, quant à elle, mené une enquête sur un groupe de seulement 20 familles (soit 10 % du périmètre de l’étude). « Nous ne nous prononçons pas sur l’impact sanitaire en général », déclarait alors le responsable régional. Alteo, de son côté, assure que ses déchets ne sont pas dangereux et s’appuie sur des études internes. Difficile, en réalité, de mesurer l’effet cocktail de ces pollutions à long terme. 

Un climat d’incertitude qui vire à l’inquiétude lorsque, par une nuit de mars 2016, une canalisation de l’usine cède et libère en ville un nuage de soude. Dans le même temps, l’entreprise est épinglée pour des rejets en mer qui outrepassent les seuils en zinc et mercure. En avril 2018, un fort vent de sud-est occasionne des envolées de poussières rouges depuis son site de stockage de Mange-Garri qui atterrissent dans la commune voisine de Bouc-Bel-Air. Forcément, le brouillard rouge qui enveloppe ce jour-là le lotissement marque les esprits. Les craintes ne cessent de s’étendre avec le débordement de bassins de rétention d’eau après de fortes pluies. Car l’eau dévale la colline jusqu’à se jeter dans la Luynes (une petite rivière) ont constaté certains membres de l’association Bouc-Bel-Air Environnement en décembre 2019. Plus encore que sur les déchets secs tapissant désormais la colline de Mange-Garri, située sur le territoire de la commune de Bouc-Bel-Air, les peurs se reportent désormais sur les eaux souterraines : « Trois arrêtés préfectoraux ont demandé un bilan hydrique, mais ils n’ont jamais été réalisés », notait ­Richard ­Mallié, le maire de Bouc-Bel-Air, à la suite d’une conférence de presse tenue le 15 septembre 2020 sur l’avenir de l’usine Alteo. « Il est difficile de faire une estimation précise des eaux infiltrées. D’une part, il est impossible d’en faire une mesure directe. D’autre part, à ce jour, les incertitudes sur les données d’entrée des bilans hydriques ne permettent pas de déterminer le débit des infiltrations, ni l’efficacité des drains », répondait Alteo dans le rapport de la commission d’enquête daté du 5 juillet 2019.


Deux juges d’instruction saisis

À l’automne 2018, l’association ZEA dépose une plainte contre X au pénal pour mise en danger de la vie d’autrui et atteinte à l’environnement. Le procureur de la République de ­Marseille a confié l’enquête à deux juges d’instruction du pôle santé du tribunal de grande instance. Une affaire portée par Hélène Bras, avocate rompue aux dossiers écologiques – elle a notamment défendu le militant altermondialiste ­José ­Bové, obtenu la suspension d’essais OGM et plaidé pour l’abrogation des permis d’exploration des gaz de schiste. « C’est un dossier manifestement cogéré avec l’État. Quand des déro­gations courent sur des dizaines et des dizaines d’années, ce ne sont plus des dérogations : c’est le cadre général qu’on leur consent qui est complètement exonératoire du cadre légal. On est au-delà de l’abus de droit », s’indigne-t-elle. En décembre 2019, Alteo était placée en redressement judiciaire. Le 7 janvier dernier, le tribunal de commerce de Marseille validait le rachat de l’usine par United Mining Supply (UMS) – une société guinéenne dont le pays dispose des principales réserves mondiales de bauxite et investit massivement dans son exploitation avec, en ligne de mire, l’alumine. Aux juges, elle a indiqué cesser d’ici dix-huit mois la partie « rouge » de l’usine, celle qui génère les boues pour importer de l’alumine déjà raffinée. Un virage jugé indispensable par la nouvelle direction d’Alteo, qui ne commente pas par ­ailleurs les instructions judiciaires en cours. « On ne peut pas corriger le passé », énonce Alain ­Moscatello, récemment nommé président de l’entreprise. « On s’est rendu compte que l’impact sur les communautés locales était très ­important, malgré les efforts accomplis », poursuit-il. Avec ce nouveau projet indus­triel débarrassé du « rouge », Alteo entend « tourner la page » et « travaille sur son image », à commencer par des travaux sur le site de stockage de Mange-­Garri, annonce Alain ­Moscatello. Cruelle ironie que ce site parvienne à atteindre enfin officiellement les normes environnementales au crépuscule de cette activité.