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Campagne présidentielle : Le nucléaire est-il écologique ?

Centrale nucléaire de Chooz
Centrale nucléaire de Chooz

À chaque numéro, Socialter décrypte un enjeu écologique lié aux présidentielles de 2022 pour révéler les clivages et affrontements idéologiques qui se jouent derrière le verdissement des programmes des candidats. Dans ce numéro, nous nous attardons sur la question nucléaire, point névralgique et historique des Verts.

Il n’échappe à personne qu’à gauche, le fond de l’air est à la recherche d’alliances pour prévenir un désastre électoral annoncé. Mais lorsque quiconque en vient à vouloir marcher bras dessus, bras dessous avec les Verts, se dresse à chaque élection présidentielle l’épineuse question du nucléaire civil, auquel ceux-ci opposent un refus catégorique : la société écologique du futur ne peut prendre racine dans un paysage nucléarisé. Pour obtenir un accord, il ne reste qu’à fixer un nombre de centrales à fermer et l’agenda qui va avec. Les lignes étaient claires : d’un côté, l’industrie de l’atome, de l’autre, l’écologie. Et pourtant, le vent semble tourner. Le 12 avril dernier, le média écologique Reporterre organisait un débat opposant Éric Piolle, étoile montante d’EELV et maire de Grenoble, à Arnaud Montebourg, ancien ministre de François Hollande, souverainiste et tenant d’une politique industrielle made in France. Le thème : « Le nucléaire est-il écologique ? » Une question qui aurait paru impensable il y a encore quelques années. Fini l’antagonisme irréductible : on pourrait donc, semble-t-il, être dorénavant écolo et « pro-nucléaire ». Que s’est-il passé ?

Écologie industrielle

Cette relégitimation du nucléaire dans la perspective écologique date en réalité de quelques années. D’une part, un nouveau discours écologique se présentant comme « pragmatique » a émergé parmi certains ingénieurs dont le plus emblématique est Jean-Marc Jancovici, qui siège au Haut Conseil pour le climat. Ceux-là entendent bien diminuer drastiquement la consommation énergétique, contracter l’économie et réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais en s’appuyant sur le nucléaire, énergie hautement décarbonée, plus même que les grandes installations industrielles de production d’énergie renouvelable. Leur slogan : le nucléaire est un amortisseur de décroissance. De l’autre, les modernisateurs, défendant tour à tour une politique de croissance, de puissance, de développement et de souveraineté industrielle, mais convertis à la nécessité de « verdir » l’appareil productif. Approche résolument pragmatique, également : à grand renfort de térawattheures, de gigatonnes de CO2, de bilans carbone et de parts du mix énergétique, la preuve semble faite que le nucléaire est la pièce maîtresse pour enclencher le « grand verdissement ».

Pragmatisme contre pragmatisme

Que répondent les Verts ? « La question n’est pas de savoir si on est pour ou contre le nucléaire, il est là, remarque Éric Piolle. Ce qui est intéressant, c’est la trajectoire, quelle est la photo finale, et comment nous pouvons y aller. » Pas contre le nucléaire ? Mais en même temps, tiré en chambre verte, le cliché d’Éric Piolle montre un Hexagone sans nucléaire en 2050. Pourquoi donc les Verts s’entêtent-ils à refuser le nucléaire ? Tabou ? Marotte ? Déni de réalité ? Idéalisme ? Non, là aussi, « pragmatisme » : trop risqué, freinant le développement des énergies renouvelables, trop coûteux, sale… Pragmatisme contre pragmatisme communiant dans le bain d’une terminologie d’experts (Éric Piolle signalant d’ailleurs à plusieurs reprises sa formation d’ingénieur). Et en face, les citoyens, sommés de choisir entre différents arguments techniques, d’évaluer les chiffres, les estimations, les risques.

Dès lors, on aura peut-être du mal à comprendre pourquoi les Verts s’attachent tant à un horizon « zéro carbone » entièrement dénucléarisé. C’est Arnaud Montebourg, lors du débat, qui finit par mettre l’auditeur sur la voie : « Je respecte ce combat [des Verts européens] parce qu’il a une histoire. » Oui, les Verts ont une histoire intime avec l’anti-­nucléarisme. On pourrait même dire que l’histoire de l’écologie commence avec la lutte antinucléaire, l’historien Donald Worster faisant du 16 juillet 1945, date de la première explosion nucléaire, le début de l’« âge de l’écologie ». Dans l’après-guerre, humanistes, intellectuels catholiques, poujadistes, communistes et même surréalistes rejettent tous la « bombe et son monde ». Les années 1970 sont quant à elles marquées par l’essor de l’écologie politique qui prend racine dans la dénonciation d’un monde souillé par les différentes pollutions générées par le développement de la société industrielle, dont la pollution radioactive. La diffusion de l’électronucléaire, ses risques jugés inacceptables, l’irréversibilité des accidents, ou encore le legs de déchets « éternels » forment le terreau de nombreuses mobilisations en Occident. Mais les catastrophes et pollutions ne sont que le point de départ d’une critique plus radicale. Ces mouvements, note l’historien François Jarrige dans Technocritiques (La Découverte, 2014), « contestent que l’industrie nucléaire soit une solution strictement technique, neutre et progressiste, et entendent démontrer que le choix du nucléaire impose une société fondée sur les seuls critères de la croissance et de la consommation marchande, une société qui sera nécessairement, à cause des conditions de production de l’énergie nucléaire elle-même, de plus en plus centralisée et contrôlée ». Cette idée renvoie au concept d’Atomstaat (État nucléaire), développé par le futurologue allemand Robert Jungk, qui considère que la protection des sites nucléaires nécessite l’installation d’un appareil sécuritaire préfigurant un État autoritaire. 

Un héritage encombrant

On comprend donc peut-être mieux la position difficile où se trouvent les Verts aujourd’hui. Oui, le nucléaire est compatible avec un horizon décarboné. Mais non, historiquement, le nucléaire n’a pas de place dans l’horizon de l’écologie politique. Incapables de saborder pareil héritage, les Verts ne peuvent soutenir le nucléaire. Mais, un demi-siècle après la première candidature écolo de René Dumont aux présidentielles de 1974, la critique de la société technicienne ou industrielle, capable de donner cohérence et radicalité à ce refus, a été, elle, abandonnée en chemin. Dans la « photographie finale » que nous proposent les Verts aujourd’hui, les grands sites industriels de production d’énergie nucléaire ont simplement été remplacés par de grands sites industriels de production d’énergie renouvelable.