Ultra-riches et politique

Inégalités : faut-il manger les riches ?

Illustration : Rakhmat Jaka Perkasa

La volonté d’en découdre avec les grands fortunés renaît à intervalles réguliers dans le débat public et les mouvements militants – avec les succès que l’on sait. Aujourd’hui, en dépit des appels à la raison, leur richesse et leur impunité ne se sont jamais aussi bien combinées. À force de les voir échapper à toutes les dénonciations, un doute surgit : les riches sont-ils la bonne cible ?

La coterie des bienfaiteurs de l’humanité s’est donné rendez-­vous au chevet de Notre-Dame de Paris, encore fumante après l’incendie qui, la veille, a ravagé sa toiture. Ils sont presque tous là : archiducs du béton armé, kaisers de l’abribus à led, barons du bracelet à 5 000 balles, princes du gaz de schiste, chevaliers du gloss pailleté. Les Bouygues, les Decaux, les Pinault, les Pouyanné, les Bettencourt. En ce 16 avril 2019, la cathédrale a à peine fini de flamber que, déjà, leur chéquier crépite. « Très touchés » par le sinistre, les frères Bouygues ouvrent les enchères et annoncent engager 10 millions d’euros de leur fortune personnelle (estimée à 3 milliards), pour restaurer l’édifice.

Article issu de notre numéro 57 « Manger les riches ? », disponible en kiosque dès le 8 avril, en librairie et sur notre boutique.


Pour Bernard Arnault, qui a un rang à tenir 1, ça sera 200 millions. Dans un pays où, pourtant, on rabâche qu’« il n’y a pas d’argent magique2 », les promesses de dons ont dépassé les 700 millions d’euros en quelques heures. Grimés en sauveurs des vieilles pierres, ces grands fortunés espéraient sûrement se refaire une beauté morale à la face du monde. Seulement ce coup-ci, l’orgie de cash a moins mis en lumière leur générosité feinte que la démesure de leur fortune. On leur reproche rapidement d’être des évadés fiscaux ou de guigner des déductions fiscales grâce aux dons ; ici, de se payer une opération de communication ; là encore, de ne pas répondre aux vraies urgences sociales du pays. Quelques jours de controverses, le temps aux médias de droite d’allumer le traditionnel contre-feu de la « haine des riches », puis… plus rien. La France se rendort. Jusqu’en ce début d’année. 

La publication du rapport d’Oxfam le 16 janvier 2023 révèle que malgré les crises (sanitaires, économiques, énergétiques, écologiques), une petite élite continue de s’engraisser. Depuis 2020, les 1 % les plus riches ont fait main basse sur les deux tiers des richesses produites dans le monde. En France, « avec les 236 milliards supplémentaires engrangés en 19 mois par les milliardaires […], on pourrait quadrupler le budget de l’hôpital public ou distribuer un chèque de 3 500 euros à chaque Français·e », détaille l’ONG. La nouvelle secrétaire générale d’Europe Écologie-Les Verts Marine Tondelier est alors l’une des premières à dégainer : « Nous voulons une France sans milliardaires ! », revendique-t-elle lors d’un meeting contre la réforme des retraites, tandis que le député de La France insoumise Manuel Bompard déclare quelques jours plus tard qu’« être milliardaire aujourd’hui en France, c’est immoral ».

Qui veut montrer ses millions

Le propos est tranchant, mais dès qu’il est question de grandes fortunes, la cible se dérobe. Quel montant une accumulation de capital doit-elle atteindre pour être taxée d’odieuse ? Que doit-on comptabiliser : les hauts salaires, les rentes financières, l’héritage, les propriétés immobilières, les consommations éco­cidaires… ? Doit-on se concentrer sur un cap symbolique : les « milliardaires », les « millionnaires » ? Sur un faisceau d’individus : les « deux cents familles » visées par le Front populaire en 1936, les « cinq cents fortunes de France » encensées chaque année par le magazine Challenges ? Sur un seuil relatif, comme celui proposé par l’Observatoire des inégalités ? Selon cet organisme indépendant, on est « riche » lorsqu’on gagne deux fois le revenu médian, soit 3 700 euros par mois pour une personne seule et 5 500 euros pour un couple sans enfants. Très loin, donc, d’un Bernard Arnault qui, en moyenne, se met 50 000 euros par minute dans les poches. Qu’est-ce qu’être « trop riche », alors ? Faire partie des 1 %, des 0,1 %, des 0,01 % les plus aisés ?

En réalité, peu importe que l’on choisisse de s’attarder sur le dernier décile ou le dernier centile des ultra-riches : une telle approche échoue toujours à rendre compte du caractère dynamique de l’accumulation de richesses, et de la tendance en apparence inévitable du capital « à s’accumuler et à se concentrer dans des proportions infinies, sans limite naturelle », ainsi que l’avait identifiée l’économiste Thomas Piketty. Cette course folle ne se rend d’ailleurs visible que par intermittences, grâce aux quelques images qui nous parviennent du monde des riches – super­yachts, jets privés, virées dans l’espace et autres villas de luxe. Attributs grotesques d’une poignée d’individus qui truste une large part des richesses mondiales mais, aussi, attributs utiles pour donner un visage aux nuisances subies. Et rappeler que la lutte des classes n’a jamais cessé. « Il y a une guerre des classes, c’est un fait, concédait le multimilliardaire américain Warren Buffet. Mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la gagner. » 

Un élan d’honnêteté assez inhabituel – l’ultra-­richesse se montre, en réalité, bien plus retorse. Pour invisibiliser, voire naturaliser l’origine de ses privilèges, elle émet au quotidien de multiples écrans de fumée. Le discours méritocratique est souvent mis à contribution en ce sens. Le riche mériterait ce qu’il a car sa « réussite » est avant tout le résultat conjoint de ses efforts et de son talent. Dans ce monde où la lutte des classes est escamotée au profit de la lutte des places, nous serions tous « entrepreneurs de nous-mêmes ». Si bien que la biographie de l’ultra-riche, vainqueur ultime de cette compétition de tous contre tous, devient une « saga » qui aura peut-être droit à sa série sur Netflix : à la barbe des autres challengers, il a su triompher des obstacles pour réaliser ses rêves – l’iPhone, le parfum « Sauvage », l’oléoduc Eacop en Ouganda… On en oublierait presque que 80 % des milliardaires français sont avant tout des héritiers.

Les riches sont aussi des philanthropes. Ils ont des fondations et des solutions, financent des associations d’aide aux devoirs,ouvrent des musées, luttent contre le paludisme et le changement climatique (lire notre article p. 32). Habiles à donner le change, le sont-ils aussi à se tromper eux-mêmes ? En tout cas, ils ne semblent pas faire le lien entre l’origine de leur fortune et les malheurs du monde. Encore moins assumer qu’une bonne partie de leur patrimoine a pu se constituer grâce à d’ingénieuses techniques d’optimisation fiscale – donc par le fait de se soustraire à l’impôt et à la redistribution des richesses. « La bourgeoisie […] doit faire la preuve que son confort et sa domination et ses maisons et ses dividendes sont le juste salaire que la société humaine lui consent en échange des services qu’elle rend », écrivait en 1932 Paul Nizan, avant de lui porter le coup de grâce : « Travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il lui est nécessaire de faire croire qu’elle travaille, qu’elle exploite, qu’elle massacre pour le bien final de l’humanité. Elle doit faire croire qu’elle est juste. Et elle-même doit le croire. » 

Brevets de bourgeoisie

L’indécence de leur train de vie et de leurs justifi­cations finit par faire des ultra-riches une cible idéale. Raison pour laquelle ils sont régulièrement tombés, ces dernières années, dans le collimateur des mouvements sociaux. Le slogan « Eat the rich » a par exemple refait surface à l’occasion de la mobilisation en France contre la réforme des retraites, tandis qu’en 2011 naissait le mouvement Occupy Wall Street. « Ce que nous avons en commun, c’est d’être les 99 % qui ne tolèrent plus l’avidité et la corruption des 1 % restants », clamaient les manifestants réunis au Zuccotti Park de New York. Alors que les médias du monde entier s’enthousiasment, peu d’observateurs s’inquiètent de l’entre-soi des manifestants et de la mollesse de leurs revendications, si ce n’est le journa­liste Thomas Frank : « En entendant ce charabia pseudo-intellectuel, j’ai compris que les carottes étaient cuites. » Deux mois après leur installation, les campeurs sont évacués et la mobilisation tourne court. Dans un éditorial, ex-directeur de la rédaction du Monde diplomatique revient sur la maladie infantile du mouvement : « Quand, à défaut d’être soi-même milliardaire, on appartient à la catégorie des privilégiés, il est réconfortant de s’en extraire en fantasmant qu’on relève du même bloc social que les prolétaires », explique Serge Halimi . 

Une critique que formulait également Pierre Bourdieu, lorsqu’il décrivait une partie des militants de Mai 68 stoppés net dans leur ascension et bercés de prétentions méritocratiques, qui s’inventaient une proximité avec le peuple tout en demeurant avides de « brevets de bourgeoisie ». « Faite de ressentiment converti en indignation éthique contre les “profiteurs”, les “margoulins” et les “exploiteurs”, la dénonciation ordinaire des “gros”, des “magnats de l’industrie et de la finance”, des “deux cents familles” […] est sujette à succomber à la première occasion à ce qu’elle dénonce parce que, aveugle à sa propre vérité, elle reste dominée, en son principe même, par ce qu’elle dénonce », écrivait le sociologue. En bref : l’idée d’une union sacrée formée par les 99 % de subalternes a beau être belle sur le papier, elle ignore l’épaisseur des mondes sociaux, occulte les antagonismes de ceux qui les composent et fait le nid de toutes les trahisons. Autant de raisons qui la vouent à l’échec.

Garde prétorienne

Comment, alors, se représenter un front social susceptible de mettre en déroute les riches et leur monde ? D’abord, en élargissant l’assiette : l’essayiste Jean-Laurent Cassely suggère de s’intéresser aux 20 % de l’élite éduquée, « qui fournit un modèle socioculturel bien plus désirable et puissant que celui, à la limite de la vulgarité, des fortunés du 1 % ».Les sociologues Stefano Palombarini et Bruno Amable parlent, quant à eux, d’un « bloc bourgeois » pour désigner cette frange de la société réunie autour de la défense des classes privilégiées, de l’intégration européenne et de la « modernisation néolibérale », qu’Emmanuel Macron a su coaliser pour se faire élire en 2017. Formulé autrement, les ultra-riches ne pourraient bien longtemps défendre leurs positions, préserver leur patrimoine et perpétuer leurs profits sans toute une garde prétorienne disposée à servir leurs intérêts.

Nommer cette classe nous oblige alors à descendre dans un dédale descriptif – élite culturelle, bourgeoisie capitaliste, classes dominantes –, mais au moins ne cède-t-on pas au poncif des « 99 % ». En attendant, on peut tout de même se laisser aller à savourer la traque des jets privés de Bernard, l’organisation d’un lancer d’œufs pourris sur le superyacht de Jeff, ou le vent de panique qui court épisodiquement chez les « pisse-copie de l’épiscopat » du Point, de L’Express, du Figaro ou de Valeurs actuelles, chaque fois que l’ultra-richesse est dénoncée. 

Première fortune française en 2019, le PDG du groupe LVMH (numéro 1 mondial du luxe) est devenu, fin 2022, l’homme le plus riche du monde avec 215 milliards d’euros.

Sermon adressé par le président de la République Emmanuel Macron à une aide-soignante qui, en avril 2018, réclamait des moyens supplémentaires pour l’hôpital public.

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