Glace et réchauffement climatique

Heidi Sevestre : « Nous sommes en train d’assister à la disparition de la cryosphère »

Photos : Heidi Sevestre

Les glaciers fondent, les océans s’élèvent, les terres s’érodent, et vous serez peut-être obligés de déménager d’ici quelques décennies. Des déserts gelés des pôles aux montagnes glacées tutoyant le ciel de notre planète bleue, Heidi Sevestre étudie la vie passée et future de nos précieux glaciers et sensibilise politiciens et populations aux conséquences dramatiques de la disparition de la cryosphère.

Qu’est-ce qu’on appelle la « cryosphère » ?

Il est vrai que le mot est peu commun comparé à celui d’« atmosphère », par exemple. Le terme « cryosphère » désigne toutes les étendues gelées ou glacées sur Terre : les glaciers, les calottes polaires, le permafrost, les glaces de lacs et de rivières et, bien entendu, la banquise. Cette dernière subit le changement climatique de plein fouet car elle est particulièrement sensible aux variations de précipitations et de température.

D’une certaine manière, alors que l’augmentation des concentrations de CO2 échappe à la vue, la dégradation de la cryosphère que nous observons année après année rend visible l’invisible. Les transformations que connaît la cryosphère nous affectent directement en retour. Elle nous le rend bien, si l’on peut dire !

Retrouvez cet entretien dans notre hors-série L'Écologie ou la mort, disponible sur notre site


Comment l’activité humaine a-t-elle bouleversé les équilibres de cette cryosphère ?

La cryosphère est sensible à deux choses : aux émissions de gaz à effet de serre (GES) et aux particules fines. À chaque fois que l’on brûle des combustibles fossiles, quels qu’ils soient, on émet des GES (CO2, méthane, dioxyde d’azote, etc.) et ces gaz piègent la chaleur émise par le Soleil et renvoyée par notre planète,  entraînant une augmentation de la température. Pour ce qui est des particules fines, leur impact est moins bien connu du public. On en parle beaucoup dans le contexte de la pollution urbaine du fait de leurs effets nocifs sur la santé. Mais on parle rarement de leur impact sur le climat. Ces particules sont en réalité très mobiles et voyageuses, et on les retrouve jusque dans les régions de neige et de glace, même en Islande ou au Svalbard [un archipel de la Norvège situé entre le Groenland et l’Europe continentale, ndlr].

Lorsqu’on voit un glacier noir et sale : c’est à cause des particules fines qui s’y sont accumulées. En se déposant sur ces surfaces blanches qui renvoyaient jusque-là, plutôt efficacement, les rayons solaires vers l’espace, elles les assombrissent et la surface absorbe alors davantage la chaleur et fond plus rapidement [c’est ce qu’on nomme la « diminution de l’albédo », le pouvoir réfléchissant des surfaces, ndlr]. Même si ces deux phénomènes ont de lourdes conséquences pour la cryosphère, la racine du problème demeure la combustion d’énergies fossiles.

Quelles sont les conséquences de cette fonte ?

Notre principale inquiétude, à nous autres glaciologues, c’est que la dégradation de la cryosphère à cause du dérèglement climatique va affecter directement l’ensemble de la planète, entraînant notamment la montée du niveau des mers et des océans. On dénombre aujourd’hui 200 000 glaciers sur Terre dont l’eau rejoint l’océan lors de leur fonte, et deux grosses calottes polaires : l’Antarctique et le Groenland. Si la calotte du Groenland disparaissait complètement, le niveau global des eaux monterait de 7 mètres, ce qui est déjà absolument gigantesque.

Si l’Antarctique perdait entièrement sa glace, l’élévation du niveau des eaux pourrait atteindre 58 mètres. Il faut aussi savoir que 700 millions de personnes habitent sur les littoraux entre 0 et 10 mètres d’altitude… Et ce sont généralement des mégalopoles, des zones économiques et urbaines importantes, très peuplées et en pleine croissance. Habitant d’un littoral ou non, tout le monde sera affecté par les déplacements de populations qui résulteront de la montée des eaux. On devrait se sentir concernés ici, en Haute-Savoie, d’où je vous parle !

La deuxième raison de notre inquiétude, c’est que les glaciers et les calottes forment la plus grande réserve d’eau douce sur Terre. Deux milliards de personnes dépendent directement de l’eau des glaciers pour les sanitaires, pour boire, pour l’hydro-électricité et les déplacements fluviaux. Un fleuve comme le Rhône maintient son débit en plein été grâce aux eaux provenant des glaciers alpins. Sans eux, c’est 40 % de débit en moins au mois d’août – un fleuve qui, je le rappelle, permet notamment de refroidir les centrales nucléaires en aval. Notre vie de tous les jours est profondément liée aux glaciers sans que l’on en ait conscience.

Relève de données sur le terrain

Dans un scénario à + 4 °C, à quoi peut-on s’attendre ?

Rien que dans un scénario à + 2 °C d’ici la fin du siècle, on perdrait 70 % des glaciers. À + 3 °C, ce serait 100 %. Si l’on franchit certains seuils de température, en gros autour de + 1,5 °C, on ne pourra plus arrêter leur disparition, même si l’on recourt à de la géo-ingénierie. Il en va de même pour les calottes polaires, mais le seuil se situerait plutôt autour de + 2 °C. Pas besoin d’imaginer un scénario à 4 °C !

Pourquoi, au-delà d’un seuil, le processus devient-il inarrêtable ?

Le cercle vicieux du Groenland est intéressant pour comprendre ce processus. Le Groenland est une pyramide de glace qui culmine à 3 000 mètres d’altitude, et c’est cette altitude qui lui permet de rester gelé. Or cette pyramide fond, donc l’altitude baisse. En perdant de l’altitude, la glace se retrouve de plus en plus bas, où il fait plus chaud. Et plus il fait chaud, plus la fonte est rapide, plus la glace perd en altitude, etc.

Le seuil des 2 °C est celui où la perte d’altitude est trop importante et où une « boucle de rétroaction positive » se met en place [c’est-à-dire qu’un changement en entraîne d’autres, qui vont eux-mêmes renforcer le phénomène initial qui les a déclenchés, ndlr]. La disparition totale ne sera pas instantanée, bien sûr, mais elle arrivera in fine. On aura toutefois des moyens de ralentir ces phénomènes même une fois les seuils dépassés, mais on assistera tout de même à une élévation des eaux de plusieurs dizaines de mètres sur une échelle longue, probablement des siècles.

Y a-t-il un défaut d’information sur ce sujet ? N’est-on pas déjà suffisamment au courant de ce qu’il se passe ?

Il faut rendre hommage aux premiers scientifiques comme Jean Jouzel, qui ont été des pionniers sur cette question de la médiatisation et de l’information du public. Ce sont les premiers qui ont été au front, qui ont développé une communication proactive, qui sont allés directement à la rencontre des hommes et des femmes politiques. En tant que scientifique, on ne m’a jamais poussée à communiquer avec les décideurs ni jamais appris à le faire.

Je travaille aujourd’hui pour deux instituts différents. D’abord au sein de l’un des groupes de travail du Conseil de l’Arctique – l’Arctic Monitoring and Assessment Programme (Amap) – qui coordonne toute la recherche sur le dérèglement climatique en Arctique et communique les résultats auprès des pays du Conseil de l’Arctique. Cette institution – qui fête ses 30 ans – communique essentiellement grâce à la production et la publication de rapports.

Je travaille par ailleurs pour une ONG américaine, l’International Cryosphere Climate Initiative (ICCI), où l’on produit également des rapports, mais avec une communication beaucoup plus directe auprès des gouvernements pour leur expliquer ce qu’il se passe. Ça a été un déclic pour moi d’intégrer cette ONG. Il faut certes produire des rapports, faire un état des lieux, mais j’ai compris que la communication se devait d’être beaucoup plus proactive et frontale. C’est probablement l’une des raisons de la lenteur de la prise de conscience des hommes et femmes politiques. Il faut que tous les scientifiques sortent de leur labo et arrêtent de penser que leurs seuls rapports comptables suffisent.

Même le résumé du rapport du Giec d’une trentaine de pages est inabordable. Il faut que l’interaction soit humaine et directe, mais aussi à destination du grand public. Il faut aller dans les écoles, aller voir les maires, faire des réunions publiques, travailler auprès des jeunes générations. L’urgence est totale, et je suis convaincue que lorsqu’on est éduqué, qu’on comprend ces sujets, la seule envie qui vient est d’agir, collectivement.


Y a-t-il d’autres raisons qui expliquent la frilosité des scientifiques ? Sans entrer dans une théorie du complot, est-ce que ce sont les conflits d’intérêts qui les bloquent, la peur d’être accusés de militantisme ou bien les difficultés d’accès aux financements ?

Je crois que c’est en partie par manque de temps, et en partie lié à l’injonction à rester « neutre ». En tant que scientifique, on est censé amener la « science » et ne surtout pas se prononcer sur ce qu’on en pense. Les limites sont claires : pas de recommandation, pas de suggestion, ni de « call to action ». Il y a pourtant chez les hommes politiques une attente d’« instructions » de la part des scientifiques, y compris en matière de lois à voter. Or je suis convaincue qu’il faut aller au-delà des faits et donner notre avis sur des actions à mener.

Comment réagissent généralement les décideurs par rapport à l’information que vous leur donnez ? As-tu des anecdotes ?

La réaction courante, surtout lorsqu’on montre les cartes d’élévation du niveau des océans, c’est le choc et l’horreur. Ils tombent des nues. Les données qu’on leur procure sont pourtant là depuis des décennies, couchées noir sur blanc dans les rapports du Giec. On veut vraiment déclencher des réactions, mais surtout, on veut que ces réactions conduisent à l’action. Ce n’est pas à nous de voter des lois.

Malgré tout ça, on ne voit nulle part cette dernière étape. Au Parlement suédois, nous avons présenté une carte prévisionnelle montrant tout le sud du pays sous l’eau – et ce n’est qu’un scénario entre 1,5 et 2 °C supplémentaires ! Pourtant, il n’y a aucune réaction d’urgence. Je me demande chaque jour sur quel bouton il faut appuyer pour que quelque chose se passe… Je n’ai pas la réponse.

Les scientifiques doivent-ils réellement se politiser ? On attend d’eux qu’ils sortent de leur neutralité distante mais, en même temps, certains pourraient présenter le recours à la géo-ingénierie comme la chose rationnelle à faire, alors que ce choix serait éminemment politique et contestable, non ?

Absolument. Nous sommes sur une ligne de crête très étroite. Mais moi, mon monde s’effondre. On est en train d’assister à la disparition terrible de la cryosphère avec des conséquences prévisibles majeures sur les populations. Le temps de la prudence est vraiment derrière nous. C’est un exercice qui n’est pas facile, mais je pense que le jeu en vaut la chandelle. Notre carrière, nos publications… c’est vraiment peu de chose par rapport aux enjeux actuels.

Sans tomber dans les excès de la pureté militante, la question de l’écologisation des pratiques scientifiques est intéressante. On en parle pour les tests sur les animaux, par exemple. Mais dans le milieu de la glaciologie, du climat, est-ce qu’une réflexion est en train de naître sur une recherche plus neutre en carbone ?

Le changement commence par nous. Chacun doit avoir humblement cette réflexion : que puis-je faire dans ma vie de tous les jours ? Cette réflexion ne m’est pas venue naturellement. Pour la petite histoire, c’était en 2015, je finissais ma thèse au Svalbard. J’ai reçu une classe d’élèves français, et l’on m’a demandé de les impressionner un peu, de leur en mettre plein la vue.

J’ai passé une heure à leur montrer des vidéos de mes expéditions, mon scooter des neiges, mes hélicoptères, mes bateaux… Et, à la fin, un petit jeune vient me voir et me dit : « Mais Heidi, qu’est-ce que tu fais, toi, pour réduire ton empreinte carbone ? » Je me suis sentie très stupide. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que je participais activement à la disparition des glaciers que j’étudiais.

Pratiquement toute notre recherche est extrêmement dépendante des énergies fossiles. Parce qu’on travaille dans des régions extrêmes, dans une course contre la montre face au réchauffement climatique. Donc on donne la priorité à l’urgence pour aller récolter des données. On travaille également dans des régions qui sont très dangereuses, alors partir en ski n’est pas la meilleure solution, ni la plus sécurisée.

De notre côté, on a fait notre expédition en ski au Svalbard, pour tenter d’initier quelque chose dans le milieu scientifique. Mais en dehors de ce projet, il y a plein de choses qui se mettent en place. Par exemple, les « Labos 1.5 ». Ce sont des laboratoires qui font tout pour rester dans les lignes de l’accord de Paris, en prenant tout en compte, du stockage des données jusqu’aux campagnes de terrain.


Peux-tu nous raconter ton expédition « Climate Sentinels » au Svalbard ?

On a préparé pendant quatre ans notre expédition « Climate Sentinels ». L’idée était de préparer une expédition avec la plus petite empreinte carbone possible, en partant en ski et en tirant notre équipement dans une petite pulka [un traîneau utilisé pour le transport de matériel, ndlr] sur 450 kilomètres. Le deuxième pilier de ce projet était d’avoir une équipe uniquement féminine. C’était avant tout montrer aux jeunes générations que, sans être des sportives de haut niveau, ni des « action women », nous avons été capables de le faire.

Ensuite, il y avait un aspect pédagogique : se connecter avec le maximum d’écoles possible, des Alpes à l’Australie, car on entend rarement parler de ces expéditions alors qu’il se passe beaucoup de choses très intéressantes. Enfin, l’objectif scientifique était d’étudier l’impact des particules fines sur le Svalbard. On a passé tout le mois d’avril là-bas à récolter des échantillons de neige afin d’y étudier la concentration en particules fines, et les échantillons vont bientôt être analysés.

Le Svalbard est l’endroit qui se réchauffe le plus rapidement sur Terre : six à sept fois plus vite que la moyenne planétaire. Tous ceux qui disent que l’Arctique – qui, lui, se réchauffe trois fois plus vite – va devenir hospitalière avec le dérèglement climatique devraient réfléchir aux réelles conséquences de ce réchauffement.

On sait que les femmes restent très minoritaires dans la recherche, d’où ma dernière question : est-ce que le fait d’être une femme a une influence dans la manière dont la science a été et est produite ?

Oui, il y a une différence de sensibilité sur la manière dont on fait la science. Quand la glaciologie est née, le monde était dans une logique de conquête, sans prendre en considération la dimension humaine. Aujourd’hui, les femmes apportent une autre sensibilité, une autre façon de faire, prenant en compte cette idée de justice sociale, considérant les conséquences sur les populations. 


Biographie

Heidi Sevestre est glaciologue. En 2015, elle termine sa thèse au centre universitaire du Svalbard (Norvège) sur la dynamique des surges glaciaires, un phénomène encore mal compris, qui entraîne une avancée rapide des glaciers. Menant d’abord une activité scientifique, Heidi se passionne rapidement pour la médiatisation de la connaissance scientifique en direction du grand public et des élites politiques. Elle arbore différentes casquettes : conférencière, présentatrice TV, mais avec toujours la même mission : sensibiliser sur l’impact du dérèglement climatique sur la cryosphère.

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