Finance et énergie

Finance « verte » : greenwashing en cours

Le monde de la finance a inscrit la question du réchauffement climatique à son agenda ces dernières années. À mesure que le dérèglement climatique s’intensifie, les acteurs oscillent entre « green­washing » de façade et inquiétude réelle pour l’avenir. Ce qui n’empêche pas, pour l’instant, le profit à tout prix de continuer à faire loi.

Le monde de la finance a ses mots bien à lui. Un jargon composé de termes froids ou abscons pour le commun des mortels, mais dont la simple mention peut faire frissonner dans le milieu. Exemple : « risque systémique », employé pour qualifier les dangers que les bouleversements écologiques lui font courir – « risque vital » ou « danger de mort », traduit dans le langage commun. En ce milieu du mois de janvier, c’est un autre mot qui inquiète Natacha Boric, de Finance for Tomorrow : « désordonné ».

C’est le terme-choc mis en avant par le World Economic Forum pour résumer son rapport annuel très suivi sur la perception des risques par les grands décideurs politiques et économiques. Dans le « Global Risks Report 2022 », ces derniers ont placé « l’échec de l’action vis-à-vis du climat » comme la menace la plus importante à moyen terme (2 à 5 ans) comme à long terme (5 à 10 ans), tout en exprimant la crainte d’une transition « rapide mais désordonnée ». Autrement dit, ces élites se préparent à des tensions majeures, voire des chocs brutaux.

« Cette formule m’a marquée, car elle exprime tout ce qu’on chercher à éviter », s’inquiète la responsable des contenus et des publications de cette association de « finance durable » rattachée à Paris Europlace, qui promeut les intérêts de la finance tricolore. Et, de fait, les chiffres alarmants s’accumulent ces dernières années. Mégafeux, inondations, sécheresses : le coût des catastrophes climatiques est passé de 900 milliards de dollars entre 1978 et 1997 à 2 250 milliards de dollars sur la période 1998-2017, bondissant donc de 151 %. « Le débat scientifique sur le réchauffement est tranché. Maintenant, la seule question est : cette transition se fera-t-elle de façon ordonnée ou désordonnée pour la finance, mais aussi pour l’économie et la société ? », s’interroge Natacha Boric.

Elle n’est pas la seule : ces derniers temps, le sujet s’est imposé à l’agenda des financiers. Même des acteurs critiques de cette institution l’admettent, comme la fonda­trice et directrice générale de l’ONG Reclaim Finance, Lucie Pinson. « Entre le rapport du Giec, la COP26 de Glasgow et les événements climatiques extrêmes, 2021 a marqué une prise de conscience sur l’ampleur de la tâche », relève la lauréate 2020 du prix Goldman, sorte de « Nobel de l’environnement ».

La tragédie de l’horizon

Plutôt que 2021, c’est 2015 qui reste dans les annales de la finance comme une charnière. Plus particulièrement le 29 septembre lorsque, juste avant la COP21 de Paris, le gouverneur de la Banque d’Angleterre Mark Carney s’adresse au gotha de l’assurance britannique dans son antre, le Lloyd’s de Londres. Il y tient le premier grand discours sur la finance et la question écologique. Et, comme tout grand discours, il se résume en une formule qui claque : « Le changement climatique est la tragédie de l’horizon. ». 


Cette tragédie – référence directe à « la tragédie des communs » théorisée par Garrett Hardin en 1968 – est celle du temps : les « impacts catastrophiques »du réchauffement se produiront « au-delà des horizons traditionnels de la plupart des acteurs ». De ce fait, « une fois que la question du changement climatique sera devenue déterminante pour la stabilité financière, il pourrait bien être déjà trop tard », prophétise-t-il. Le risque est donc, à terme, existentiel pour la finance.

Le gouverneur de la Banque d’Angleterre, en poste de 2013 à 2020, a établi dans ce discours une typologie devenue canonique des risques posés par le réchauffement. Le « risque climatique », d’abord, qualifie les effets directs produits par les dégâts liés aux événements extrêmes (pertes pour les assurances, dévalorisation d’actifs…) ; le « risque de responsabilité » renvoie aux compensations que pourraient demander les victimes du réchauf­fement si jamais des acteurs étaient mis en accusation, comme le secteur du pétrole et du charbon ; les « risques de transition », enfin, qualifient les pertes potentielles liées aux choix politiques pour décarboner l’économie – une interdiction des centrales à charbon ferait, par exemple, s’écrouler tous les actifs financiers liés à ce secteur.

Une expression fait d’ailleurs frémir n’importe quel acteur financier : les « stranded assets », ou « actifs échoués ». Autrement dit, des titres qui ne vaudraient soudain plus rien. Et ils pourraient être nombreux : pour tenir l’objectif des +2 °C, il est admis qu’environ 80 % des réserves d’énergies fossiles ne doivent pas être consommées.

Prévoir plutôt qu’agir

« L’année 2015 fait vraiment date », assure Natacha Boric. La finance s’intéresse certes à l’environnement depuis la décennie 1990, mais cette année-là marque « une prise de conscience du risque climatique ». Finance for Tomorrow, dont le temps fort annuel est l’organisation du « Climate Finance Day », a d’ailleurs été lancée dans la foulée de la COP21 par Paris Europlace « pour faire de la finance verte et durable un élément moteur du développement de la place de Paris ». L’objectif de cette « finance verte » : la neutralité carbone en 2050.

Ou le « net zéro », selon l’expression convenue. Mark Carney, devenu envoyé spécial « action climatique et finance » de l’ONU pour la COP26, s’en est inspiré pour lancer en avril la Glasgow Financial Alliance for Net Zero (GFANZ), une coalition de centaines d’acteurs financiers engagés dans la « Race to Zero » (la course vers le zéro carbone). Mais pas question d’évoquer des choix d’investissement concrets, comme cesser de financer les énergies fossiles.

« Beaucoup ont rejoint le GFANZ pour ne rien faire », épingle Lucie Pinson, de Reclaim Finance. En pleine COP26, une révélation a terni les grandes déclarations d’intention du secteur : un dirigeant de HSBC a envoyé un courriel à la NZBA (une alliance de banques créée par Mark Carney avec la GFANZ) demandant, au nom de 12 banques, de supprimer l’exigence d’objectifs de décarbonation fondés sur des données scientifiques. Cette pression en coulisse accrédite ce que les détracteurs de la finance verte critiquent : une focalisation sur la méthode plus que sur l’action.

Prévoir plutôt qu’agir, c’était d’ailleurs la proposition du discours sur la «tragédie des horizons ». La finance doit-elle autodiscipliner ses investissements ? « C’est une erreur », assume Mark Carney : « Notre rôle consiste plutôt à développer les cadres qui aideront le marché à s’adapter efficacement. »Pour cela, il faut simplement que l’information soit rendue disponible et, une fois intégrée par les acteurs, le marché s’adaptera par la magie de son efficience.

Mais est-il seulement possible de quantifier le risque climatique ? Certes, des scénarios effrayants sont produits. En France, le superviseur financier a évalué que le coût des sinistres pourrait être multiplié de cinq à six dans certains départements d’ici 2050. La fédération des assureurs prévoit que les inondations (+87 %), tempêtes (+46 %) et surtout les sécheresses (+215 %) lui coûteront presque le double – soit 143 milliards d’euros – sur la période 2020-2050, par rapport aux trois décennies précédentes.

À l’image des ménages californiens qui ne trouvent plus d’assurance habitation en raison de la récurrence des mégafeux, Lucie Pinson entrevoit la multiplication de « poches d’inassurabilité dans le monde réel ». À cela s’ajoute un « printemps silencieux » pour le système financier en raison de l’effondrement de la biodiversité, alerte la Banque de France : 42 % du montant des actions et obligations détenues par la finance française vient d’entreprises « fortement ou très fortement dépendantes d’au moins un service écosystémique ».

« Cygnes verts »

« Mark Carney présuppose qu’il est possible de mesurer précisément le risque, ce qui est le postulat actuel du secteur, qui attend une information quantitative et modélisable pour agir », décrypte Paul Schreiber, chargé de campagne « Régulation & banques centrales » chez Reclaim Finance. Or, le propre du dérèglement climatique tient à l’imprévisibilité. Ce sont même les économistes de la Banque de France qui le disent : le réchauffement va produire des « cygnes verts », soit des événements extrêmes et imprévisibles, plaçant les acteurs dans une situation d’« incertitude radicale ».

Cette incertitude radicale rend « presque impossible » la production d’informations mathématisables, souligne Paul Schreiber, qui pointe également un autre effet du credo actuel : celui de donner un rôle décisif aux scénarios climatiques sur lesquels les prévisions seront établies. Ce sont en particulier eux qui sont mobilisés en vue des « stress tests », ces évaluations visant à mesurer la capacité de résistance à un choc d’institutions financières.

La Banque centrale européenne (BCE) doit organiser ses tout premiers stress tests climatiques sur les grandes banques de la zone euro en 2022. Mais Paul Schreiber relève que la plupart des scénarios sur lesquels ceux-ci sont fondés, en particulier celui du « Réseau des banques centrales et des superviseurs pour le verdissement du système financier » (Network for Greening the Financial System – NGFS) qui fait autorité, sont « peu exigeants » et intègrent tous une capture artificielle de CO2.

Mécaniquement, cela conduit à « sous-estimer un certain nombre de risques », et donc à favoriser l’indulgence vis-à-vis d’investissements écocides. Reclaim Finance, a contrario, défend un principe de précaution face à cette incertitude radicale en prônant un arrêt pur et simple de l’investissement dans les énergies fossiles, qui aggravent le réchauffement tout en étant de potentiels « actifs échoués ». Or, les 11 principales banques de la zone euro cumulent actuellement 530 milliards d’euros d’actifs liés aux énergies fossiles, soit… 95 % de leurs fonds propres. Ce chiffre atteint 131 % pour le Crédit agricole, ce qui signifie qu’elle a plus d’engagements dans ces industries que de fonds réels dans sa caisse.

« Ces débats sur le sexe des anges servent d’enfumage », tranche Julien Lefournier, consultant et ancien cadre dans la banque. Dans son livre – coécrit avec Alain Grandjean – L’Illusion de la finance verte (Éditions de l’Atelier, 2021), il pointe l’antagonisme des trois risques évoqués par Mark Carney, puisque décarboner l’économie pour éviter les risques physiques conduit mécaniquement à augmenter les risques de transition. Un paradoxe dont le dirigeant est conscient, et qu’il résumera dans une autre formule en 2016 : « Success is failure. » Le succès est l’échec.

Quant aux mesures concrètes, Mark Carney renvoie la balle aux gouvernements : c’est aux politiques de fixer les règles du jeu… Mais encore faut-il qu’en coulisse le lobbying ne conduise pas à étouffer toute initiative. Comme celle du ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, d’obliger la finance à une « stratégie de réduction des émissions de CO2 » formulée au Climate Finance Day 2018. Trois ans plus tard, et après avoir expressément demandé en 2020 de sortir des énergies fossiles, il a éludé le sujet lors de la dernière édition et annoncé une « mission de coordination des acteurs de la place de Paris dans leur alignement avec l’accord de Paris ».

Ruée vers les crédits carbone

« Le ministre ne hausse pas le ton, alors qu’aucun acteur n’a donné suite », pointe Lucie Pinson, selon qui la prise en compte du risque climatique « ne change pour l’instant rien au logiciel de la finance, qui est de cracher du profit ». Un constat cru que ne dément pas l’actualité : un essor d’acquisitions d’entreprises liées au charbon par des fonds d’investissement est observé ces dernières années. Derrière les grands discours, la plupart des sources assurent que rien n’a changé dans la pratique quotidienne du secteur. « Le trader qui veut couvrir un risque à six mois, qu’est-ce que ça change pour lui, les risques physiques à 2050 ? », fait mine d’interroger Julien Lefournier, qui a quitté la finance après vingt-cinq ans de service. Mais les choses bougent quand même un peu. « Le sujet est monté crescendo », assure Salim Boutaleb, qui travaille à Amsterdam dans une société dont le portefeuille financier est composé de récoltes d’agriculteurs africains partenaires, du cacao aux métaux.

Les cartes sont rebattues par la force des choses : « Avec le réchauffement, des pays comme la Russie ou l’Ukraine sont devenus des producteurs importants sur les marchés du blé, du maïs ou du soja, alors qu’ils étaient inexistants il y a quelques années. » Le trader de 35 ans spécialisé dans les « commodities » (matières premières) agricoles se souvient aussi d’une saison de récolte calamiteuse en France il y a six ans, à cause des fortes chaleurs. « Les accidents climatiques sont devenus plus réguliers. » De ce fait, « le sujet s’est imposé », explique l’actuel directeur du risque d’ETG Commodities.

La preuve : depuis quelques mois, les acteurs de matières premières agricoles sont de plus en plus nombreux à créer des « climate desks ». Comme ETG, en décembre 2021. « Notre desk veut décarboner au maximum les récoltes », explique-t-il. Mais aussi faire un peu d’argent. Dans son précédent poste, chez InVivo, union de coopératives agricoles, où ce diplômé d’ingénierie financière a écrit des algorithmes de trading, il a créé une filière de « colza bas gaz à effet de serre » vendu comme hydrocarbure vert, par exemple à Air France qui est prêt à le payer plus cher pour s’éviter d’avoir à compenser son empreinte carbone par ailleurs.

Le climate desk d’ETG visera, lui, à faire « bénéficier les producteurs partenaires de crédits carbone », car les obligations de plus en plus fortes de neutralité créent une ruée vers les marchés où s’échangent des crédits carbone : planter des arbres ou pratiquer une agriculture avec moins d’intrants chimiques devient financièrement juteux. L’amplification du réchauffement menace-t-elle l’avenir de son métier ? « Je ne crois pas à une forme de “collapse”, non », répond Salim Boutaleb. Si une région devient improductive, cela conduira seulement les marchés à « changer les flux ».

D’ailleurs, il voit plutôt des opportunités dans l’avenir : « L’Afrique, avec un rendement actuel dix à quinze fois inférieur à l’Europe, a un potentiel incroyable d’augmentation de volume. » Si les cours flambent, il deviendra alors rentable d’investir massivement sur ce continent pour « moderniser les récoltes ». Finalement, l’horizon ne semble pas tragique pour tous les financiers. 

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