Dossier

Emmanuel Todd « Le taux de crétins diplômés ne cesse d'augmenter »

Photographie : Marie Rouge

Impuissance et mépris, tels semblent être, selon Emmanuel Todd, les deux vices des élites françaises, visiblement résolues à se dépasser en la matière tout au long de la pandémie de Covid-19. Mais si la période actuelle se distingue par une forme de régression intellectuelle des classes supérieures, la créativité populaire serait, quant à elle, sur le point de reprendre du poil de la bête, analyse le démographe.

Le quinquennat d’Emmanuel Macron arrivera dans quelques mois à son terme. Quel bilan provisoire peut-on tirer de son mandat ?

La première chose qui me vient à l’esprit concerne d’abord les Français, qui sont des gens finalement beaucoup plus calmes qu’on a pu le dire. Nous venons de vivre un an et demi de pandémie de Covid-19, la population est restée pendant de longs mois enfermée et isolée, la routine de toutes les familles a été bouleversée, les rapports de couples ont été remaniés, la vie des étudiants s’est arrêtée. Nous avons été confrontés à l’incertitude, à la peur à des niveaux élevés – peur qui a disparu, puis réapparu... Tout cela, sans que les disciplines sociales se soient effondrées, et alors que l’incompétence de nos gouvernants a été manifeste... C’est tout simplement prodigieux ! Cela dit, en ce moment, les manifestations contre le « pass sanitaire » démontrent peut-être que la patience de la population a atteint certaines limites. Le quinquennat n’est pas fini, et si j’étais à la place des membres du gouvernement... disons que je commencerais à être prudent. 

Peu de temps après l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, vous déclariez dans votre livre Après la démocratie (Gallimard, 2008) que son arrivée au pouvoir n’était « peut-être que le début d’autres calamités qui ne vont aller qu’en s’aggravant ». Existe-t-il une continuité entre la « calamité » qu’a incarnée, selon vous, Nicolas Sarkozy, et l’exercice du pouvoir de ses successeurs ?

Macron est d’une certaine façon une sorte de synthèse de Sarkozy et de Hollande. Comme Hollande, Macron est un énarque. Il n’a donc ni connaissance en économie ni imagination – il a tout simplement été sélectionné pour avoir fait preuve d’une certaine virtuosité dans le conformisme. Il est aussi l’héritier de Sarkozy parce que, comme lui, il a adopté l’idée que les valeurs politiques de droite et de gauche n’avaient aucune importance, qu’on pouvait par exemple être de droite et se prévaloir sans rougir de Guy Môquet [pendant la campagne de 2007, Nicolas Sarkozy a évoqué au cours de plusieurs meetings la figure de ce jeune résistant communiste, fusillé en 1941 par les Allemands lors de l’Occupation, ndlr]… Mais vous savez, contrairement aux apparences, j’ai une grande empathie pour les classes dirigeantes. Je les vois pour ce qu’elles sont : ni plus ni moins que des êtres humains, qui ne sont en fin de compte pas plus intelligents que les autres. Si je n’ai jamais caché mon mépris pour toutes sortes de catégories qui se revendiquent comme « supérieures », je vois aussi qu’elles souffrent de leurs échecs. Je pense qu’être en ce moment à la tête des structures politiques françaises, ça doit juste être horrible ! Il faut s’imaginer à leur place : la plupart sont des bureaucrates, c’est-à-dire qu’ils ont réussi un peu après la puberté des concours, comme celui de l’ENA – succès pour lequel on n’a cessé de leur répéter (et ils y ont sincèrement cru) qu’ils étaient les meilleurs, qu’ils étaient supérieurs, voire supérieurs par essence. Et puis, d’un coup, ils se sont retrouvés aux commandes d’un système socio-économique en perdition, en haut d’une pyramide sociale française qui s’effrite… Mais aussi face à leurs homologues américains, anglais, allemands, russes ou chinois, qui leur marchent dessus dès qu’ils le peuvent. Finalement, ils se rendent compte qu’ils sont non seulement impuissants, mais qu’en plus tout le monde se fout d’eux... Non vraiment, ça doit être un choc super violent ! 

Est-ce que cette impuissance expliquerait le mépris dont témoignent de plus en plus fréquemment les gouvernants français vis-à-vis de leurs gouvernés ? Macron s’en était notamment pris, en janvier dernier, à cette « nation de 66 millions de procureurs »...

Je parlais dans Les Luttes de classes en France au XXIe siècle (Le Seuil, 2020) d’une France « en mode aztèque », d’une sorte de cannibalisme sacrificiel pratiqué par les classes supérieures contre les classes populaires. Confrontées à leur propre insignifiance sur la scène internationale ou à leurs propres échecs, les élites françaises passent leurs nerfs sur la population. C’est un mécanisme assez humain finalement : quand on veut accéder au pouvoir, c’est d’abord pour en user, pour en jouir. Et faire du mal aux Français, pratiquement et symboliquement, c’est peut-être la dernière chose pour laquelle il leur reste une marge de manœuvre. Il y a de plus une vraie dilution de la responsabilité, que le sociologue allemand Max Weber avait déjà identifiée dans sa critique du bureaucratisme, censé être compensé par le pluralisme partisan et le parlementarisme. Aujourd’hui, le système des partis politiques a explosé et l’Assemblée nationale n’est plus qu’une « caisse d’enregistrement » ; la bureaucratie a les mains libres et a pu faire usage de sa toute-puissance impuissante tout au long de la pandémie, permettant aux élites de persister dans leur aveuglement. Des erreurs ont beau être commises, personne n’est puni : tout le monde reste en poste, malgré le manque évident de confiance dont Macron, Castex et Véran font l’objet. Aujourd’hui, on a affaire à des pompiers pyromanes institutionnels qui sont les principaux obstacles à la vaccination. Il suffit que l’un des trois précités propose quelque chose pour que ça jette immédiatement le doute sur l’intérêt et la pertinence de leurs mesures, quand bien même celles-ci relèveraient du bon sens ! Je ne suis pas opposé au pass sanitaire. Mais il aurait pu y avoir une mesure, évidente, pour enrayer l’afflux des malades en réanimation, qui demandait une intelligence minimale et un courage non moins minimal : la vaccination obligatoire des plus de 50 ans. Mais… « ne brusquons pas nos électeurs, disciplinons les jeunes, c’est moins risqué et plus rigolo ». Donc, si Macron et tous les autres voulaient vraiment servir leur pays, eu égard à la rage et à la méfiance qu’ils suscitent, ils démissionneraient. Or je crois que ce qui m’épate, c’est la façon dont la presse officielle continue d’imposer l’image d’un Macron en imperator, l’œil bleu et dominateur. Je pense à la une du Journal du dimanche du 29 août… – je l’ai acheté pour mes archives. Mais les milieux populaires, et d’autres bien au-delà, ne le voient pas comme ça. La majorité des Français le perçoivent sans doute comme un mélange de bureaucrate nul et d’enfant colérique, si ce n’est vicieux. Comment s’étonner ensuite des délires complotistes d’une partie de la population ? La rumeur, en Union soviétique, était le fruit de la désinformation d’État. C’est bien la peine d’être débarrassé du communisme...

Vous parlez de « bureaucratie » mais, aujourd’hui, on a plutôt l’habitude de parler de « technocratie »...

Je pense que c’est une erreur. Il faut arrêter de désigner les classes dirigeantes comme des « technocrates »… Cette appellation suggère qu’ils sont maîtres d’une technique, alors que leur seule maîtrise consiste à pondre des rapports, qui ne sont eux-mêmes que des habillages pseudo-savants de la réalité. Je préfère le terme de « bureaucrates », qui évoque plus cette production intempestive de paperasse, mais aussi l’idée de l’avancement par l’âge ! Il y a un rapport intrinsèque entre la bureaucratie et la gérontocratie : on y avance à l’ancienneté. Et maintenant que les partis politiques de masse ont disparu, il faut se poser la question de l’homogénéité de ce système. Il n’est plus question de savoir aujourd’hui si c’est la droite ou la gauche qui gouverne : dans une phase de tensions sociales aggravées par la baisse du niveau de vie, par le mécontentement de la jeunesse, par une crise éducative sans précédent, je pense que l’alternance se joue actuellement entre les policiers et les inspecteurs des finances. Autrement dit : le centre de gravité du pouvoir bureaucratique se dispute désormais entre Beauvau et Bercy.

Qu’entendez-vous par « crise éducative » ?

Bien que j’aie toujours souhaité me tenir à l’écart des théories « déclinistes », plusieurs études récentes démontrent une baisse du niveau éducatif depuis vingt ans, qui touche toutes les catégories sociales en France. Mais le plus grave, c’est sans doute que le système éducatif n’assure plus la sélection des élèves les plus intelligents… On assiste actuellement à une vraie dissociation entre le diplôme et les compétences intellectuelles.

Ce qui n’était pas le cas auparavant ?

Disons que de 1945 jusqu’il y a une vingtaine d’années, les enfants d’ouvriers et de paysans scolairement doués étaient invités à poursuivre leurs études dans le secondaire et le supérieur. Il y a eu un moment proprement « méritocratique », par ailleurs très dynamique, dans l’histoire de France ; une phase ascensionnelle au cours de laquelle les milieux populaires ont perdu d’ailleurs leurs élites naturelles, constituées d’ouvriers qualifiés et cadres du Parti communiste. Les classes subalternes se retrouvent alors intellectuellement désarmées, car leurs éléments les plus prometteurs sont venus grossir les classes intermédiaires pour, si l’on caricature, devenir profs ! Ce moment de l’histoire correspond pour moi au triomphe du sociologue Pierre Bourdieu, qui a produit toute une littérature qui parlait à ces méritocrates issus des milieux populaires, qui se sont retrouvés angoissés et complexés par leur propre ascension sociale. Et puis, on arrive à ce moment, en France, vers 1995, où tout se bloque : l’ascenseur éducatif s’arrête, les couches populaires cessent d’accéder à l’université. 

Bref, la société se « restratifie ». Apparaissent alors des phénomènes de mépris culturel en cascade, chaque catégorie sociale méprisant celle du dessous. Mais ce qui est intéressant à noter, c’est que depuis ce point d’inflexion, il y a aussi un réarmement intellectuel des classes populaires, dont les élites ne sont plus aspirées par les couches supérieures. La créativité populaire est en train de renaître et, pour moi, les Gilets jaunes, dans leur ingéniosité organisationnelle, sont vraiment l’incarnation de ce phénomène. Tandis que les classes supérieures, elles, continuent à se reproduire en tant que catégorie éducative supérieure, indépendamment des qualités intellectuelles de leurs enfants. Donc, on peut s’attendre à ce que le niveau intellectuel global des classes populaires continue d’augmenter dans les années à venir et que, symétriquement, le niveau intellectuel global des catégories supérieures, quant à lui, baisse. Le symptôme central de ce phénomène, selon moi, c’est la prolifération des écoles de commerce où le diplôme s’achète plus qu’il ne se mérite...

Et dont l’enseignement est destiné à produire les petits soldats du néolibéralisme…

Vous savez, je reviens de Bretagne où je passe désormais la moitié de ma vie, et pas seulement à cause des confinements. Je pense que j’ai trouvé là-bas le concept qui correspond parfaitement aux écoles de commerce : elles sont l’algue verte qui couvre le rocher universitaire de la société française. Grâce à elles, le taux de crétins diplômés ne cesse d’augmenter. L’essor actuel de ce type de formations, où l’on achète des titres tamponnés par l’État qui permettent ensuite d’occuper des situations de rente, devient une vraie menace d’improductivité pour la société. Plus largement, les jeunes sont actuellement incités à traîner dans des études supérieures non pour acquérir des connaissances, mais pour l’emporter sur d’autres jeunes dans l’obtention de titres qui leur donneront accès aux quelques métiers qu’il reste. Et puis bien sûr, il ne faut plus parler de l’éducation supérieure comme un tout. En période d’effondrement industriel et de chute du niveau de vie, il nous faut d’abord et avant tout des chercheurs scientifiques, d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers qualifiés. Voilà les élites dont nous avons besoin et dont il faut augmenter les salaires, dans l’intérêt de toute la collectivité. Nous dépendons d’eux comme les Anglais ont dépendu des ingénieurs, des ouvriers et des pilotes qui ont envoyé le Spitfire dans les airs pour gagner la bataille d’Angleterre. Mais bien sûr, il n’y a pas que ça. Je vais dire un petit mot pour ma discipline, l’histoire, qui devrait être aussi une arme pour la collectivité… Elle induit la connaissance d’une succession d’époques et d’événements : en sixième, l’Égypte ancienne, l’Orient, la Grèce ; en cinquième, Rome ; en quatrième, le Moyen Âge, etc. Tout cela fixait un rapport au temps, un attachement à la possibilité d’avancer dans l’histoire. À la possibilité du progrès. À la définition de buts pour la collectivité. L’enseignement de l’histoire ne remplit plus cette fonction, tandis que la culture historique régresse. Je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles il y a un décalage intellectuel incroyable entre les diplomates russes et les diplomates français, par exemple. Les premiers sont toujours – et probablement grâce à ce qui leur reste de culture marxiste – dans une vision de l’Histoire (bonne ou mauvaise !) qui les situe sur le temps long. Tout comme les diplomates chinois d’ailleurs. J’avoue redécouvrir Marx, ou plutôt admettre à nouveau tout ce que lui dois, et je l’ai beaucoup utilisé dans mon dernier livre. Et son copain Engels, qui a écrit sur la famille, et dont je me suis acheté un portrait de l’époque soviétique pour une somme modeste – une sorte de talisman. Les élites géopolitiques américaines, dont la nullité a de nouveau éclaté au grand jour avec les récents événements qui ont secoué l’Afghanistan [au moment où cet entretien est réalisé, Kaboul a été prise depuis quelques jours par les Talibans, ndlr], c’est encore autre chose : les États-Unis ont une histoire très courte, donc, logiquement, ils ont un rapport approximatif au temps. Reste que dans leur cas, l’amnésie systémique a des effets positifs autant que négatifs. Certes, elle leur permet d’enchaîner, avec la surprise du poisson rouge tournant dans son bocal, les évacuations de Saïgon et de Kaboul. Mais elle leur permet aussi d’avancer, d’expérimenter sans être tenus par un passé trop lourd. La bureaucratie française, elle, est engluée dans le passé, en même temps qu’ignorante de l’histoire. Un prodige.

Selon une vision aristocratique des choses, une démocratie ne peut se passer d’une élite éclairée, en laquelle le peuple placerait toute sa confiance : êtes-vous d’accord ?

Non. La priorité n’est pas là. Des gens intelligents, il y en a toujours – encore faut-il les repérer, me direz-vous. Mais pour moi, le vrai déficit, le vrai problème de la société française, c’est le sentiment collectif. Ce n’est pas tant la stratification éducative ou la flambée des inégalités, mais l’absence, à tous les niveaux, d’un sentiment d’appartenance à un groupe humain rassemblé autour d’un destin commun qui nous fait défaut. Le développement de l’éducation supérieure a sans aucun doute brisé cette solidarité et conduit au fait que chaque strate sociale se replie désormais sur elle-même. C’est ça qui me fait le plus peur. Ce truc est cassé et on ne sait pas comment le réparer. Mais ce qui est complètement idiot, c’est l’idée que des élites peuvent être intelligentes indépendamment du peuple, et inversement. En fait, il est sans doute ici moins question d’intelligence que de sentiment de confiance en son propre esprit… et cela on ne peut l’éprouver que si l’on a le sentiment de faire partie d’une collectivité qui vaut quelque chose. Et c’est seulement dans ce contexte d’amour de la cité et du respect de tous les citoyens que des individualités peuvent s’épanouir. C’est aussi pour ça que chaque fois que les élites françaises chient sur le peuple, elles se chient dessus. Une grande partie du problème du manque d’imagination des élites françaises vient de leur mépris du peuple. Un dirigeant, un chercheur, un intellectuel ne peut être grand que s’il respecte, aime en un sens le groupe humain et la culture auxquels il appartient. Mais nous devons être équitables : un peuple merveilleux sans élites responsables, ça n’existe pas. Avec des élites qui méprisent le peuple et un peuple qui méprise ses élites, on tourne en rond. Et on coule. Ce dont on a besoin fondamentalement, c’est d’une réconciliation des groupes sociaux en France. Mais quand même, puisqu’on parle de luttes des classes descendantes, où les classes supérieures s’amusent à taper sur celles d’en dessous, on peut néanmoins dire que ça serait aux gens d’en haut de donner l’exemple. Ce qui est terrible pour les élites, c’est qu’elles ne se rendent pas compte que si elles aimaient les Français elles seraient beaucoup plus fortes et plus intelligentes. Je le répète. C’est leur mépris des Français qui est à l’origine de leur bêtise. 


Cet article vous a plu ? Recevez nos numéros chez vous, débloquez tous nos contenus en ligne et soutenez une rédaction indépendante et engagez en vous abonnant à Socialter !