Cours d'eau surexploités

Des rivières dévitalisées et oubliées

Sans réelles actions politiques à la hauteur des objectifs, l’amélioration de l’état écologique des cours d’eau européens reste aujourd’hui très insuffisante. Déjà marquées par l’empreinte d’une multitude d’obstacles entravant leur écoulement, les rivières européennes doivent aussi craindre les effets déjà visibles du dérèglement climatique.

Les cours d’eau européens sont à la peine. Selon un rapport de l’agence européenne pour l’environnement (AEE) rendu public en 2018, moins de la moitié – environ 40% – des eaux présentes à la surface du continent sont jugées « en bon état écologique et chimique ». Pour aboutir à ce constat, l’institution fonde son évaluation sur des critères biologiques et physico-chimiques, comme la présence de divers polluants. « Les activités industrielles et agricoles productivistes continuent de s’accroître, alors les quantités de certaines substances chimiques observées dans les eaux stagnent, comme les nitrates, s’inquiète André Berne, vice-président de France Nature Environnement (FNE) Normandie. La situation ne se dégrade pas mais l’amélioration ralentit, on a l’impression d’atteindre une sorte de plafond. »

Une diversité d’obstacles

Mais si les rivières européennes peinent à obtenir un bon score écologique, c’est aussi et surtout en raison de la multitude de seuils, déversoirs et barrages qui parsèment ces cours d’eau. « Le continent européen est celui où les rivières sont les plus fragmentées au monde, abonde Claire Baffert, membre du bureau de politique européenne du Fonds Mondial pour la Nature (WWF). On y a construit des obstacles en masse afin de s’approvisionner en eau potable, produire de l’hydroélectricité ou irriguer nos cultures. Sauf qu’on en paye aujourd’hui le prix puisque leurs impacts sont considérables en matière de biodiversité. »

En plus de perturber le bon écoulement de l’eau et des sédiments (matières minérales et organiques) issus de l’érosion, ces ouvrages constituent d’importantes barrières à la bonne circulation des espèces aquatiques, qu’on nomme aussi la « continuité écologique ». Ces libres déplacements entre diverses zones d’habitats demeurent pourtant indispensables à leur alimentation, reproduction et survie. Et cette fragmentation des écosystèmes d’eau douce affecte tout particulièrement certaines espèces, comme le stipule Claire Baffert : « Les populations de poissons migrateurs, comme les anguilles ou les esturgeons, ont par exemple décliné de 93% entre 1970 et aujourd’hui. »

Des objectifs atteignables

Des politiques de restauration de la continuité écologique, censées infléchir cette tendance, sont pourtant entreprises à l’échelle européenne. La directive-cadre sur l’eau (DCE) – texte de référence en matière de préservation de l’eau, adopté en 2000 – accorde aux États membres de l’Union Européenne un délai généreux, jusqu’en 2027, pour rétablir le bon état de leurs eaux. « Vingt ans plus tard, la situation n’est pas brillante et on sait d’ores et déjà que cet objectif est hors de portée et qu’il ne sera pas atteint », s’alarme toutefois André Berne.

Dans un autre texte adopté le 8 juin 2021 par le Parlement européen, la Commission européenne fixe sa stratégie en faveur de la biodiversité à l’horizon 2030 et détermine divers objectifs de restauration des écosystèmes dégradés. Parmi ces divers engagements, se tient celui de rétablir la continuité écologique sur 25 000 km de cours d’eau. Bien que soutenu par les associations de défense de l’environnement, cet objectif reste insignifiant à l’échelle de l’Europe : « Cela représente 2% des cours d’eau répartis sur le continent », rappelle Claire Baffert.

Manque d’ambition européenne

C’est avec l’intention d’accélérer l’atteinte de cet objectif que WWF Europe a engagé un travail d’identification des obstacles au meilleur potentiel de reconnexion des cours d’eau. Ses résultats, publiés le 19 avril 2021 dans un rapport, appellent à revoir à la hausse ces ambitions : « Cette étude analyse 30 000 barrières et obstacles à la continuité écologique en Europe, alors qu’on en recense plus d’un million à l’échelle européenne, précise Claire Baffert, qui a contribué à sa supervision. C’est un petit échantillon, mais qui montre malgré tout l’important potentiel de restauration de la continuité écologique. Car en démantelant 7 000 de ces 30 000 obstacles, on parvient déjà à la rétablir sur près de 50 000 km de rivières. Ces résultats démontrent donc que cet objectif de 25 000 km que propose la commission européenne pourrait être nettement plus ambitieux. » 

Une revendication qui nécessiterait cependant de sévir les mauvais élèves : « Pour le moment, cet engagement est non contraignant, rappelle Claire Baffert. L’enjeu est donc de pousser les institutions européennes, et en particulier le Conseil des ministres européens qui sera présidé par la France au premier semestre 2021, à adopter un objectif plus audacieux, assorti de sanctions en cas de non-respect et qui puisse s’appliquer à tous les États membres. »

Une mesure française régressive

Loin de montrer l’exemple, la France se situe dans la médiocre moyenne de l’Union Européenne en ce qui concerne l’état écologique des cours d’eau. Une position inconfortable peu encouragée par les récents débats parlementaires. Un amendement inscrit à la Loi climat et résilience, définitivement adoptée le 20 juillet 2021, exclut la possibilité donnée jusqu’ici aux autorités administratives de financer la suppression des retenues d’eau de moulins. Motifs invoqués par des députés issus de tous bords politiques : ces petites centrales hydroélectriques appartiennent au patrimoine historique national qu’il convient de préserver, en plus de permettre la production d’une énergie décarbonée si précieuse dans notre lutte contre le réchauffement climatique. 

Un argumentaire qui n’a pas manqué de provoquer la colère immédiate des associations de défense de l’environnement : « Cet amendement entrave la politique de reconquête de la continuité écologique entreprise depuis des années par l’État et les associations, s’alarme Jacques Pulou, en charge des questions relatives à l’eau pour FNE Auvergne-Rhône-Alpes. Des arguments ont été exposés selon lesquels les moulins pourraient produire l’équivalent de plusieurs centrales nucléaires, alors qu’ils contribuent à une très faible part de la consommation électrique française. C’est de la pure fantaisie ! »

« On enlève juste le seuil qui est un des éléments du système hydraulique, et non le moulin ! », renchérit André Berne, de FNE Normandie, pour qui cette manoeuvre politique illustre l’inquiétante méconnaissance régnant sur cette problématique. L’argument de la préservation du patrimoine historique, illusoire dans les faits, ne repose d’ailleurs selon lui sur aucune logique économique : « Il faudra désormais équiper les ouvrages inutilisés de passes à poissons imparfaites mais aussi très coûteuses, financées en grande partie par des fonds publics. »

Assèchement des cours d’eau

Défigurés par une diversité d’obstacles, les cours d’eau européens sont également soumis à des variations de débits en eau qui peuvent aller jusqu’à un assèchement temporaire (absence totale d’eau) nocif pour la vie aquatique. Ce phénomène, qualifié d’intermittence lorsque l’eau cesse de s’écouler durant au moins un jour dans l’année, représente toutefois le fonctionnement normal d’une majorité des rivières européennes, comme le révèle une étude parue le 16 juin 2021 dans la prestigieuse revue Nature (1).

« Si l’assèchement fait partie intégrante de la vie d'une rivière, de nombreux cours d’eau non concernés initialement par l’intermittence commencent à être affectés, notamment en raison du dérèglement climatique, prévient Thibault Datry, chercheur à l’INRAE (2), co-auteur de cette publication et spécialiste des rivières intermittentes. Il faut donc faire en sorte que les cours d’eau qui ne s’assèchent pas soient préservés et que leur continuité écologique soit maintenue. » Lorsque le débit d’un cours d’eau vient à s’interrompre, les espèces aquatiques qui y résident doivent en effet pouvoir circuler librement afin de trouver des zones refuges non asséchées. Ce qu’empêchent les divers obstacles édifiés au fil du temps par les humains, et dont la biodiversité aquatique – comme les poissons migrateurs en fort déclin – se passerait bien.


(1) Messager, M.L., Lehner, B., Cockburn, C. et al. Global prevalence of non-perennial rivers and streams. Nature 594, 391–397 (2021).

(2) Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.