Parlement de Loire

Ce que veulent les fleuves

Pont de Blois, Loire, France.
Pont de Blois, Loire, France. Photo par Alexandre Van Thuan

Et si, face aux menaces qui pèsent sur l’écosystème de la Loire, le plus long fleuve de France avait la possibilité de s’exprimer en son nom propre ? Depuis fin 2019, un groupe d’universitaires et d’artistes tente d’imaginer à quoi pourrait ressembler un « parlement de Loire », où les différentes entités qui le composent et l’habitent seraient représentées.

Difficile, dans ce paysage de béton et d’acier, d’ima­giner que la Loire s’écoule paisiblement à quelques centaines de mètres. Au beau milieu de la zone industrielle de Saint-Pierre-des-Corps, en banlieue de Tours, elle fait l’objet d’une expérience intellectuelle inédite. Souvent décrite comme le « dernier fleuve sauvage d’Europe », car elle ne rencontre que très peu de digues ou de barrages le long de ses 1 000 kilomètres, la Loire pourrait aussi, à ­l’issue de cette expérimentation, être le premier cours d’eau sur le Vieux Continent à pouvoir s’exprimer en son nom propre. 

L’expérience a démarré fin 2019, sous l’impulsion du POLAU (Pôle arts & urba­nisme), une structure mêlant création artistique et réflexion sur l’urbanisme, basée dans l’un de ces nombreux hangars de Saint-­Pierre-des-­Corps. C’est sous cette halle qu’a eu lieu, le 17 octobre 2020, la troisième des quatre séries d’auditions visant à imaginer cette ­institution nouvelle qu’est le « parlement de Loire ». Les deux précédentes se sont déroulées à ­Tours et ­Blois, traversées également par le fleuve, et la quatrième a été programmée début décembre en ligne, en raison du confinement. Au cours de ces auditions, des philosophes, des sociologues, des écrivains, des metteurs en scène, des juristes et des biologistes sont interrogés par la « commission pour un parlement de Loire » et doivent ­guider celle-ci à travers un dédale de questionnements philosophiques et juri­diques : à quoi peut ressembler une institution politique qui intègre les non-humains ? Comment représenter les ­intérêts des innombrables entités qui composent l’éco­système de la Loire (espèces animales et végétales, bancs de able ou masses d’eau) ? Comment arbitrer les conflits entre les ­différentes entités, ainsi qu’entre ces entités et les humains ?

Étendre la définition du souverain

Loin d’apporter des réponses définitives à ces questions, les auditions du parlement de Loire sont conçues comme un « processus constituant », semblable à celui qui pourrait avoir lieu dans un parlement classique – à la seule différence que sa finalité nécessite une grande part d’imagination. Au fil des discussions, deux axes de réflexion majeurs se sont dégagés, explique l’écrivain et juriste ­Camille de ­Toledo, principal animateur de cette commission composée de sept autres mem­bres : « La première concrétisation de ce travail serait d’accorder une personnalité ­juridique à la Loire, afin que le fleuve et ses composants puissent être représentés en justice et défendre leurs intérêts propres. La deuxième est plus politique : il s’agit d’imaginer une réforme des insti­tutions existantes per­mettant une délibération interespèces, et donc l’extension de la ­souveraineté. »

En écho à l’article publié en 1972 par le juriste américain Christopher Stone, « Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? », la juriste spécialiste du droit de l’environnement Valérie Cabanes se demande si, par ailleurs, les fleuves ne pourraient pas voter : « Si l’on se projette dans une éco-démocratie qui prend en considération les non-humains, il est cohérent de les représenter. Donner une personnalité juridique à un écosystème offre, en dernier ressort, la possibilité de former un recours judiciaire contre ce qui le menace. Ensuite, à un niveau culturel, la création d’un parlement interespèces permet une reconnaissance de l’interdépendance entre l’humain et cet écosystème », note l’auteure de Un nouveau droit pour la Terre (Le Seuil, 2016), peu avant d’être auditionnée ce 17 octobre. « Cette reconnaissance de l’interdépendance nous sort de la logique du temps court, favorable aux intérêts économiques, et replace le maintien de la vie comme l’objectif finaldenos sociétés », juge‑t‑elle. Mais ces innovations juridiques sont-­elles suffisantes ? Pour la juriste, qui milite depuis une dizaine d’années pour la reconnaissance du crime d’écocide au niveau mondial, il est aussi nécessaire de ­changer le cadre global dans lequel le parlement de Loire viendrait s’inscrire. Notamment en constitutionnalisant les droits de la nature et le principe de non-régression environnementale. Pour qu’un parlement de Loire soit efficace, dit-elle, il faudrait que le droit commercial soit subordonné au droit à l’eau, à l’air, à l’alimentation ou à l’habitat.

« Qui est prêt à mourir pour “Loire” ? »

Accorder la personnalité juridique à un fleuve n’est, en tout cas, pas une nouveauté. En 2017, le Parlement néo-­zélandais a reconnu la personnalité du fleuve Whanganui, et la Cour constitutionnelle colombienne a fait de même en 2016 avec la rivière Atrato, tout comme la Cour constitutionnelle équatorienne avec le fleuve Vilcabamba en 2011. Le philosophe ­Bruno ­Latour, auditionné en octobre 2019 par la commission, observe cependant que ces deux premiers cours d’eau ont en commun d’être reconnus de très longue date comme des entités autonomes par des peuples autochtones, dont l’existence dépend directement de ces écosystèmes. Ce qui n’est pas le cas de la Loire, semble-t-il. « Qui sont les peuples autochtones de “Loire” ? Qui est prêt à mourir pour “Loire” ? », s’interroge le philosophe, qui esquissait dès les années 1990 un « parlement des choses »  où les non-humains seraient représentés. La question est d’autant plus complexe que la commission du parlement de Loire ne s’intéresse pas au seul fleuve, mais à tout son bassin versant, qui recouvre un cinquième du territoire métropolitain… Auditionnée deux mois plus tard, la philosophe ­Catherine Larrère relève le même problème et estime que les humains doivent préalablement « retrouver quels sont leurs attachements au fleuve », c’est-à-dire en quoi celui-ci leur est essentiel, afin de pouvoir le représenter. 

Camille de Toledo admet la difficulté de réaliser dans un même mouvement ces deux gestes en apparence contradictoires : reconnaître d’un côté l’inter­dépendance de tous les composants d’un écosystème – humains compris – et organiser de l’autre une discussion nécessairement conflictuelle entre ces entités, aux intérêts parfois divergents. Il suggère une piste parmi d’autres : créer une assemblée dans laquelle 60 % des membres représenteraient les non-­humains, et 40 % les humains, forçant ces derniers à conclure des « alliances » pour faire aboutir tout projet qui aurait un impact sur un écosystème. Reste encore à savoir qui parlerait pour les non-­humains... Face à cette vaste interrogation, ­Camille de ­Toledo évoque la possibilité d’un tirage au sort parmi la population. Mais comment s’assurer que les intérêts des éco­systèmes ne seraient pas trahis par ces représentants humains ? Faut-il même chercher à les représenter, et avec quel mandat ? ­Bruno ­Latour et ­Frédérique Aït-­Touati, une historienne et metteuse en scène qui travaille aussi sur la repré­sentation des non-­humains, répondent que la Loire s’exprime en réalité déjà, car elle a, disent-ils, une « puissance d’agir ». Ou, plus prosaïquement, un « comportement », par exemple quand elle s’assèche ou quand elle entre en crue. Le philosophe en vient à affirmer que « c’est le souci que l’homme porte aux êtres non humains qui les fait exister », et qu’il « ne s’agit pas de représenter les non-humains, même si cela semble utile comme fiction, mais de nous présenter à eux, vêtus d’un sac et couverts de cendres ». Un appel à l’humilité humaine face aux interdépendances de son milieu.

Remplacer des ­institutions obsolètes

La plupart des intervenants s’accor­dent au moins sur un point : les institutions actuelles sont plutôt défaillantes et échouent à représenter les intérêts non humains. Auditionné en octobre 2020, l’ex-élu régional écologiste Gilles Deguet évoque ses luttes passées contre les constructions de barrages sur la Loire, et estime que les agences de l’eau, ces institutions publiques chargées de la gestion des fleuves et de leur bassin versant, sont en réalité « un parlement des utilisateurs de l’eau, dans lequel les intérêts économiques sont surreprésentés ». Même constat chez ­Philippe ­Boisneau, qui siège à l’agence de l’eau Loire-­Bretagne et assiste aux auditions d’octobre 2020, dans le public. « J’essaie de représenter les intérêts des non-humains au sein de cette instance, mais on me rit au nez », déplore ce biologiste devenu pêcheur professionnel sur la Loire, qui alerte sur les multiples menaces pesant sur l’écosystème du fleuve : rejets de nitrates et de pesticides, réchauffement climatique, impor­tation d’espèces invasives par l’homme… 

« Notre travail part de l’idée que nos institutions sont souvent anachroniques et ne correspondent pas à l’état actuel des savoirs, explique Camille de ­Toledo. On sait aujourd’hui que les écosystèmes et leurs occupants ont une forme d’intention, ils “travaillent” en quelque sorte. Pourtant, nos institutions et notre économie politique ne tiennent pas compte de ces interdépendances. » Pour y remédier, l’écrivain-juriste travaille depuis plusieurs années sur les « institutions potentielles », dont le parlement de Loire est la dernière incarnation. À la base de ces institutions potentielles, poursuit-il, il y a « un travail de fiction qui révèle la désuétude de notre mode d’organisation ». Le but étant de remplacer une fiction juridique obsolète par une nouvelle, plus adaptée. « Tout notre ordre juridique est basé sur des fictions auxquelles on a choisi de croire. Le droit au logement, par exemple, est une fiction qu’on a transformée en norme juridique opposable. La personnalité juridique des entreprises est aussi une fiction juridique créée à la fin du xixesiècle par des juristes qui cherchaient à donner une reconnaissance à des groupements d’actionnaires, et qui un siècle plus tard, a permis l’émergence d’entreprises multinationales deve­nues des super-sujets de droit, plus puissants que tout collectif humain. Il faut donc se demander ­comment une ­fiction juridique devient opérante. » Bref, si le capitalisme action­narial est né d’une fiction juridique, pourquoi ne pas imaginer la fiction d’une biodémocratie ?

Nous sommes la Loire qui se défend !

Pour l’animateur du parlement de Loire, le défi est d’inventer à temps cette fiction afin que les acteurs politiques puissent s’en emparer dès que l’histoire leur en donnera l’occasion. À l’image des « idées nouvelles » nées dans les salons bourgeois du siècle des Lumières et reprises par les révolutionnaires de 1789. À ceci près qu’au lieu d’inventer la souveraineté populaire, il s’agit d’inventer la souveraineté du vivant, et l’adaptation des territoires à la réalité physique de l’Anthropocène. Les conclusions du parlement de ­Loire doivent être publiées dans un rapport en juin 2021, puis transmises à l’Assemblée nationale, au Sénat, au gouvernement et aux régions concernées. À plus long terme, le POLAU imagine installer un hypothétique parlement de Loire sur l’une des rives tourangelles du fleuve, sous un échangeur autoroutier inutilisé. En attendant que cette assemblée voie le jour – et qu’elle soit regardée avec sérieux par le monde politique –, peut-être qu’un « peuple de Loire » aura commencé à émerger d’ici là. À une centaine de kilomètres en amont du fleuve, à côté d’Orléans, les opposants à un projet de construction d’un pont enjambant la Loire clament déjà : « Nous sommes la Loire qui se défend ! »