Hors-série Libérer le temps

« Ce que le temps de la forêt fait au temps de la lutte »

De nouvelles manières de lutter avec les vivants sont en pleine éclosion. Dans une zone à défendre, dans la protection de zones de réensauvagement, dans les nouvelles formes de foresterie… Arbres, sols, mycorhizes redeviennent acteurs de nos mondes et d’alliances politiques conflictuelles. Comment se vivent et se construisent ces résistances, dès lors qu’elles se mettent en lien avec des temporalités sans commune mesure avec celles des êtres humains ? Léna Balaud et Antoine Chopot, auteurs de Nous ne sommes pas seuls. ­Politique des soulèvements terrestres (Seuil, coll. Anthropocène, 2021), ont élaboré leur réponse en conversation avec Alan, Bergère et Clément, trois militant·es enforesté·es.

Pour éclairer la manière dont les luttes sont saisies par le temps des vivants, nous avons échangé avec trois allié·es qui ont fait le choix de prendre le parti des forêts

La forêt de Rohanne, à Notre-Dame-des-Landes, est issue d’une plantation de résineux. N’ayant pas été gérée pendant quarante ans, châtaigniers, chênes pédonculés, alisiers ­torminaux réinvestissent vigoureusement les lieux. C’est cette dynamique forestière spontanée que le collectif Abrakadabois de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, dont fait partie Clément, s’efforce aujourd’hui d’accompagner, tout en prélevant des arbres pour les besoins de construction. 

Le bois de Latingy, à l’est d’Orléans, est une futaie irrégulière, en partie alluviale, menacée par un projet de déviation routière. Alan a participé au Village de la Loire et à la ­guérilla juridique en 2019-2020 pour défendre ce milieu et tous ses habitants. ­Lutter avec les oiseaux, les plantes, les sols et le fleuve était au cœur de leur imaginaire et de leur ­stratégie. 

Le bois des Avenières est une partie de la forêt communale de Roybon, en Isère, composée de taillis et de futaies de châtaigniers. En 2007, le promoteur immobilier Pierre & Vacances projette d’y implanter un Center Parcs équipé d’une « bulle tropicale », chauffée à 29 °C toute l’année. Suite au défrichement de 40 hectares de forêt en 2014, une occupation des lieux commence, que Bergère rejoint. Les dernier·es occupant·es ont été expulsé·es manu militari en octobre 2020, mais le projet est aujourd’hui abandonné.

Le rapport de force, c’est habiter sur place

En habitant sur une zone menacée, ces collectifs en lutte se donnent non seulement la possibilité concrète de faire obstacle à un projet destructeur tout en s’enrichissant d’une autre densité de relations : « Quand tu élèves des animaux, que tu coupes du bois, que tu vis avec les saisons, c’est ce qui fait l’enraci­nement sur le territoire, ce qui fait que tu ne vas pas partir après, nous confie Clément. C’est comme ça que la lutte devient “génératrice”. » Mais une forêt, s’agit-il de la défendre en l’habitant, ou bien, s’agit-il de s’en retirer, pour la laisser à son propre temps ? « Au début, on était ici pour perturber le chantier jusqu’à ce que ça s’arrête, explique Bergère. À l’été 2015, lorsqu’une première victoire juridique a été remportée, et donc que l’occupation n’était plus une nécessité absolue, un débat a commencé entre nous. Pour certain·es, une forêt, ça ne s’habite pas. Nous, on a choisi au contraire de construire des choses sur place : une chèvrerie, un hangar, d’autres cabanes… Ce qu’on a conquis, c’est aussi un espace-temps. C’était un peu “bulle contre bulle” : leur “bulle tropicale” contre notre propre bulle collective. »

Mais conquérir son propre espace-temps, pour une lutte, cela entremêle deux choses. Sur le versant tactique, il faut avoir ce coup d’avance qui permet de maîtriser le temps politique, celui de la confrontation avec l’adversaire ; et sur le versant de l’habitation, il faut « localiser » son propre temps, celui de l’autonomie de la vie collective, en s’imprégnant des cycles de la forêt et de tout le reste du territoire. En tension, ces deux temps se synchronisent parfois : « Les expulsions de la ZAD d’avril 2018 sont tombées en plein dans la saison où on sciait le bois qu’on avait sorti de la forêt, se rappelle Clément. Nous, malgré les menaces d’expulsion, on avait quand même fait venir une scie mobile : on ne ­voulait pas les laisser suspendre toutes nos activités saisonnières. Cette obstination a fait qu’on a pu se ­servir du bois fraîchement sorti de la forêt pour soutenir la lutte : on a construit ensemble et dans l’urgence une “charpente de combat”, qui a été portée à bout de bras d’hommes et de femmes, sur plusieurs centaines de mètres, pour aller remonter une cabane quelques jours après sa destruction. » La détermination à tenir dans la durée de l’habitation a rendu possible cette réactivité dans le temps de la confrontation.

Pour Clément, il n’y a pas à chercher de résolution théorique entre le temps long de l’habiter et le temps intense de la lutte : « On est pris dans cette tension entre d’un côté la volonté de ralentir pour vivre en lien avec un temps forestier qui va être très long, qui est saisonnier, et la frénésie politique dans laquelle on est pour construire nos mondes et les défendre. Notre rapport au temps en tant que lutte et dans les alliances avec la forêt, il est en permanence dans ces paradoxes. C’est peut-être ça, l’un des “troubles” qu’il faut habiter  : occuper les lieux en activistes, puis trouver en chemin autre chose, en relation notamment avec le temps de la forêt qui nous traverse et nous transforme. »

S’ajuster au rythme des vivants

Observer le temps des forêts dilate nos perceptions des actions et de leurs conséquences : ce n’est que dix ans après les premières ­tentatives d’expulsion de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en 2012 que « nous percevons que des arbres sont en train de mourir dans cette zone de la forêt où ont eu lieu les assauts ». Clément l’explique par le piétinement des gendarmes et le poids de leurs engins sur le sol détrempé, et donc par le manque d’oxygène dans le sol que cela a induit. « Le sol est devenu dur comme de la pierre. Cette compaction, c’est irrémédiable ! Il faudra des millénaires pour que le sol se décompacte. Et il n’y a rien à faire : aucune action humaine ne peut accélérer ce processus. » Vivre et lutter avec des forêts ramène à un temps que nous ne pouvons pas construire : il n’y a pas d’autre choix que de laisser faire la forêt refaire son propre sol. « Les choses que tu fais maintenant ont des conséquences sur les cent, voire les mille prochaines années. » C’est le temps de la lutte lui-même qui est ainsi décompacté par le temps du vivant.

Dans le bois de Latingy, c’est même la tactique de défense de la forêt qui a été élaborée en fonction des rythmes de ses habitants non-humains. Sur le site du Village de la Loire, on pouvait lire : « Le balbuzard protégé [un rapace diurne piscivore, ndlr] protège la forêt jusqu’à fin août [avant de repartir en migration pour l’Afrique de l’Ouest]. Ensuite le bois sera sans gardien avant novembre, où une chauve-souris protégée prendra le relais. Entre-temps, c’est à nous de protéger le bois de Latingy pour que le balbuzard, la chauve-souris et tous les autres puissent y revenir. » Cette attention aux habitats et aux habitants de la forêt, tout à la fois tactique et éthologique, n’aurait pu exister sans l’apprentissage des manières de cohabiter avec ceux qui eux aussi ont leurs propres « calendriers ». Les occupant·es du Village s’interdisaient d’entrer dans la forêt pendant la durée de nidification du couple de balbuzards. « La forêt, d’un seul coup, n’était plus cet espace disponible, on le laissait pour un autre ; on renonçait à la garantie de pouvoir faire usage du milieu », relate Alan. C’est l’apprentissage collectif d’une compréhension temporelle du monde sauvage, et non plus seulement spatiale, plus ajustée aux intermittences et aux migrations des vivants.

Le temps qui reste est sous nos pieds

On voit qu’une forêt possède indubitablement des puissances d’agir sur les situations et les subjectivités politiques. « Le temps forestier te ramène à tout ce que tu ne maîtrises absolument pas », dit Bergère. C’est justement en quittant la position anthropocentrique du maître des opérations que l’on peut le mieux percevoir les puissances propres à une forêt, et qu’on peut les compter dans la lutte contre les abatteurs. La première image qui vient à Bergère, quand on lui demande ce qu’évoquent pour elle la « puissance d’agir de la forêt » et les alliances possibles avec elle, « c’est celle de la repousse après le déboisement ». « Dans ma tête, ça allait être hyper lent. Or, ça a été très surprenant, de mois en mois, de voir cette régénération spontanée aller si vite ! Il y avait ces énormes ornières sur le sol argileux. Mais, heureusement, ils n’ont pas eu le temps de dessoucher. Et à partir de ces simples souches, on a été témoins d’une régénération vraiment très rapide. Les châtaigneraies repartaient avec beaucoup de vigueur ». Les actions de la forêt nous invitent à des actions politiques qui consistent à porter plus loin des capacités qui ne sont pas les nôtres : la présence des occupant·es a pu protéger le bois des Avenières, le temps qu’il fasse son œuvre de réparation par lui-même.

Après l’énorme trouée linéaire dans le bois de Latingy, les occupant·es du Village de la Loire voulaient également empêcher le ­dessouchage, pour préserver la possibilité d’un redevenir forêt. « On s’est formulé les choses comme ça, dit Alan : même si la forêt est rasée, elle peut repartir de la vie qu’il y a dans le sol. Il y a les racines, les champignons, la structure du sol… en fait la moitié de la forêt est encore là ! Nous voulions préserver une action de la forêt qui puisse venir de ses propres racines. » Dès lors, que devient la nécessité d’avoir un « coup d’avance » sur nos adversaires ? C’est savoir préserver la capacité de la forêt à faire le « coup suivant »… Car le temps qui reste est sous nos pieds – dans la protection d’un potentiel de temps soustrait à nos yeux, enfoui dans le sol, qui seul peut régé­nérer tout un milieu. Le sens de cet enseignement est résumé par Alan : « Tu ne peux pas être nihiliste quand tu penses avec le temps des forêts. » Le nihilisme qui nous assaille parfois face au ravage planétaire n’est en fait que « le produit d’un excès d’anthro­pocentrisme ». En réalité, « tu es débordé de toute part par le fait que les autres vivants ont plus de persé­vérance que toi, même dans les ruines. Le no future n’a pas de sens pour une bactérie, a ­fortiori pour une forêt. Le nihilisme ça a du sens pour des humains pris dans une crise existentielle, mais ça n’est pas un problème ­écologique ou évolutif… »

Or, pour soigner réellement ce qu’il y a sous nos pieds, il faut laisser vieillir les forêts. C’est un nouvel enjeu de la lutte : non plus seulement empêcher une énième verrue de béton de s’installer, mais se battre pour que les forces végétales mûrissent lentement, s’épanouissent et se renforcent. « Transmettre une forêt qui n’est pas un champ de ruines », précise ­Clément. Mais ce nouveau défi du temps long vient lui-même précariser le temps des humains. Pour Bergère, « essayer d’envisager le devenir à long terme de la forêt, c’est complètement exaltant ! Mais plus tu te lances dans des projections de long terme, plus ça ouvre de possibles, positifs ou négatifs. Déjà, quand tu t’engages dans une lutte contre un projet destructeur, tu ne sais pas comment ça va aboutir. Là, ça consisterait à faire des paris bien plus grands… C’est très compliqué pour moi d’imaginer avoir la garantie que ces ­projections-là puissent tenir ». L’incertitude réelle quant au devenir de la forêt que l’on défend rend perceptible la précarité de tous les autres milieux. C’est la perception qui a fini par hanter Alan : « Le 10 septembre, tu te baladesdans le bois de Latingy. Et rien ne te permet d’imaginer que seulement trois jours plus tard la forêt sera éventrée. Vivre directement cette destruction, ça contamine tous les autres endroits, ça installe du soupçon sur tout ce qui relevait jusque-là du statu quo, une incertitude généra­lisée sur les devenirs des milieux. » La possibilité d’une disparition éclaire soudainement la stabilité écologique autour de nous.

Le futur est (à jamais) un champ de bataille

Après l’abandon du projet d’aéroport, il a fallu ouvrir des négociations avec les institutions, face à la possibilité d’une éradication physique de la ZAD. Abrakadabois est en négociation avec l’Office national des forêts (ONF), qui a les pleins pouvoirs sur les « plans d’aménagement de 20 ans » des forêts publiques. Ici, c’est bien l’ONF qui exerce le monopole du contrôle du futur de la forêt, à l’endroit même des rapports des habitants à leur milieu, même si « notre rapport direct d’habitants avec la forêt – qui constitue notre véritable rapport de force – trouble les cartes de leur monopole institutionnel », fait remarquer ­Clément.

Mais il n’est pas impossible que ce monopole du futur soit détourné pour stabiliser certaines projections des habitant·es sur le temps long. Les plans de gestion avec l’ONF vont probablement permettre d’officialiser le projet qu’a Abrakadabois de sanctuariser une partie de la forêt en une « zone de libre évolution sylvicole », pour suivre au plus près ses processus spontanés et se doter d’un espace témoin pour observer ce que la forêt peut faire lorsqu’elle n’est plus gérée. En effet, « quand une parcelle est inscrite en zone de non-exploitation dans un plan d’aménagement, l’aménagiste qui rédige le suivant ne revient généralement pas dessus ». Une zone inscrite en libre évolution pourrait alors être maintenue indéfiniment. « Et cela peut durer pour toujours ! Ce n’est pas garanti à 100 %, mais il y a de bonnes chances que ça le soit… » Il faut bien voir néanmoins que cette protection suppose une relative stabilité et pérennité de ces institutions. Pour Clément, « si cela marque dans le marbre institutionnel la zone de libre évolution sylvicole, il faudra aussi compter sur nos propres processus d’institution coutumière, que le temps long nous permettra de transmettre, surtout si cette institution d’État est démantelée… ».

Quiconque se frotte à la face juridique et institutionnelle d’une lutte se rend vite compte qu’il n’y a pas de solution miracle pour contrer tous les périls futurs qui pèsent sur un milieu. Le temps juridique est aussi un temps réversible, que les dominants savent utiliser à leur avantage. Alan en témoigne : « La forêt de Latingy était reconnue comme “espace boisé classé”, un dispositif de protection qui est censé être pérenne. Sauf qu’il a suffi d’une décision d’un conseil municipal, favorable à la déviation, pour faire sauter ce statut ! On s’est efforcé de ramener le souvenir que, à l’origine, des gens de la commune avaient considéré que cette forêt méritait d’être protégée pour ses qualités écologiques. Les avocats, en face, nous disaient : “Oui, mais maintenant ça n’existe plus.” » Car le droit français de l’environnement est un droit essentiellement « dérogatoire » : c’est-à-dire qu’« il peut y avoir une loi très contraignante, mais cette loi met simultanément en place les dispositifs pour déroger à cette obligation. L’État et les préfectures passent ainsi leur temps à produire des dérogations à ces règles pour les intérêts des grands projets capitalistes et des aménageurs. » D’où la nécessité non seulement de mener des guérillas juridiques sur la base des lois existantes pour défendre les milieux une fois qu’ils sont mis en péril, mais aussi « d’anticiper les fronts », en bataillant sur les lois elles-mêmes. Des membres du Village de la Loire ont pu échanger avec la commission d’enquête citoyenne et parlementaire sur les forêts et leur indiquer les dimensions du droit de l’environ­nement qui avaient permis aux destructeurs de faire adopter leur projet. Par exemple, si le temps des arbres était inclus dans le calendrier administratif de protection, « cela limiterait grandement les possibilités de dérogation, parce que si un arbre est vraiment protégé à son échelle de temps, tu en as pour 400 ans ! », note Alan.

Avoir la garde de potentiels indéfinis

Qu’est-ce qu’une « victoire » en ce monde, si ce n’est quelque chose qui nous demande de lutter ad vitam aeternam pour maintenir ce qui a été conquis ? Même après l’abandon d’un projet destructeur, la victoire libère-t‑elle jamais vraiment les milieux du péril ? Peut-être n’existe-t-il aucune garantie qui protège leur futur de toute destruction. Si ce n’est une certaine fidélité à notre déter­mination collective. « Notre seule institution autonome liée au futur, c’est la transmission, avance Clément. Il faut recréer des us et ­coutumes et développer des connaissances qui seront transmises de manière transgénérationnelle. » C’est par cette relation que se forment des gardiens des devenirs : « La forêt de Rohanne, on l’a rencontrée dans un processus de réensauvagement qui lui était propre, qui nous a précédé. Si on parvient à se tenir au plus près de cette dynamique, alors on devrait arriver à faire les choses bien. On est certes des ­gardien·nes face à la menace de la voir se faire dégommer. Mais aussi au sens où cela nous demande plus qu’une simple gestion forestière : nous sommes gardien·nes du fait qu’il y ait encore des relations entre les habitant·es et la forêt dans son devenir propre. » C’est ici que le choix de laisser des zones forestières en libre évolution révèle toute sa force temporelle, puisqu’il s’agit en réalité de protéger des devenirs. Alan remarque que « ce qui est fascinant, c’est qu’on ne sait pas ce qu’on protège avec la libre évolution ! Puisque par définition, on ne connaît pas les directions vers lesquelles le milieu va bifurquer». Pour Bergère, « c’est une tentative de garantir la pluralité des devenirs possibles de la forêt, plutôt que des certitudes sur ce qu’elle devrait être ».

Qu’est-ce que le temps des vivants autour de nous fait au temps de la politique entre nous ? Lutter non seulement pour les vivants mais avec les vivants et leurs futurs, c’est avoir la garde de potentiels indéfinis, que l’institution ne pourra pas nous arracher. Si le futur n’est plus à l’horizon, mais sous nos pieds, il est là où nous sommes dans une joyeuse présence. Et le contact à l’immensité du temps forestier a cette capacité de nous remettre les pieds sur terre, dans le juste temps qui est le nôtre, en lien avec tous les autres. Avoir la possibilité d’être « gardien·nes des devenirs », ce n’est alors peut-être rien de plus que savoir se mettre en lutte avec les forêts, qui doivent être comptées parmi les véritables gardiennes des devenirs habitables de nos milieux.