Renouer avec le vivant

« Il faut accorder du temps au moineau » Sylvère Petit

Photos : Sylvère Petit

La photographie animalière est-elle un bon moyen de figurer le vivant ? Ou bien le fige-t-elle dans des représentations anthropomorphes ? Sylvère Petit, réalisateur et photographe animalier, tente depuis une quinzaine d’années de déconstruire nos héritages culturels pour photographier les ­animaux sans les enfermer dans des schémas préconçus. Une « bataille permanente avec lui-même », pour réussir à inventer une nouvelle relation iconographique aux vivants.

Dans votre travail, vous multipliez les références aux philosophes et aux éthologues, mais vous ne citez jamais aucun photographe… Pourquoi ?

J’ai toujours été à l'affût de ce que faisaient les autres photographes. Enfant déjà, j’avais la tête dans les magazines Terre Sauvage, National Geographic, et je regardais les documentaires animaliers à la télé. Mais j’ignore pourquoi, il ne s’est jamais rien passé du point de vue émotionnel et sensible, comme si quelque chose ne correspondait pas à ce que je ressentais profondément. Donc je suis parti à la recherche de pairs, et c’est vers les philosophes que je me suis tourné, même si j’ai mis longtemps avant de les trouver…

D’ailleurs, vous n’aimez pas particulièrement le milieu de la photographie animalière…

Il y a, comme partout, des gens extraordinaires. Mais quand j’ai commencé à fréquenter ce milieu à la fin des années 1990, l’atmosphère était très viriliste. Ambiance treillis militaire et gros muscles… et vas-y que je te montre comment je suis fort avec mon immense objectif. Ça ressemblait à la chasse, où l’on part sur le terrain pour rapporter le plus gros trophée.

Pourquoi dans ce cas avoir fait le choix de la ­photographie ?

Gamin, sur le chemin de l’école, je ramassais les animaux morts sur le bord de la route. J’étais fasciné par le lézard ocellé écrasé, la genette qui s’était fait percuter. Je les récupérais pour les mettre dans ­l’alcool ou conserver leur squelette. Ma chambre d’enfant était comme un petit muséum d’histoire naturelle et sentait la naphtaline. Un jour, alors que j’avais une douzaine d’années, je ramassais une couleuvre et j’ai ressenti une culpabilité : en faisant ça, j’ôtais aux vers et aux fourmis leur garde-manger. J’allais entraver le cycle du vivant. Cette prise de conscience s’est produite au moment même où l’on m’a offert mon premier appareil. J’ai découvert que grâce à la photographie, je pouvais continuer à ramener ces animaux à la maison, vivants cette fois-ci, saisis dans leurs comportements et leur vie de tous les jours. 

Vous cherchez à photographier des êtres qui ont leur propre vie intérieure, qui ne sont ni désincarnés ni radicalement différents de nous. À quels codes esthétiques vous faut-il renoncer pour parvenir à « déformater » votre regard ?

C’est une bataille permanente. Il y a trois principaux héritages culturels qu’il faut réussir à dépasser. D’abord, la photographie naturaliste, celle qui est bien cadrée, toute belle, où l’on fait de l’animal un objet d’étude scientifique, où l’on ne montre pas un individu singulier avec sa propre histoire (comme un renard qui boite, par exemple), mais où l’on cherche seulement à représenter à travers lui une espèce tout entière (avec le petit nom en latin sous la photo). Ensuite, il faut ­également batailler avec la problématique du symbole. Notre culture a attribué à chaque espèce un récit particulier. Le lion est ainsi « le roi de la jungle », et l’on doit en conséquence le figurer exclusivement fort, dominant… Le renard, lui, est forcément rusé. D’autres ­animaux se verront accolée la métaphore de la mort : bon courage si tu veux photographier autrement un corbeau ou une chouette effraie… Pour peu que tu sois un peu à contre-jour, c’est foutu, on va oublier l’individu et on ne va voir que cette référence macabre. Tout cela est produit et renforcé par notre culture judéo-­chrétienne qui a fait de la « nature » un décor rempli de symboles. 

Enfin, il y a le « syndrome de la peluche ». Le petit animal tout mignon sur lequel on projette des sentiments humains, et à qui on refuse toute altérité, tout mystère. Ces héritages sont difficiles à combattre, car le photographe comme le public en sont imprégnés, ont ces filtres dans leur regard. 

Vous parlez aussi d’« image coloniale ­parfaite »...

J’ai l’intuition que la tradition des photos animalières s’inscrit dans la lignée des images que l’on produisait à l’époque coloniale, où l’on partait en expédition faire des photographies exotiques et caricaturales avec de jolies couleurs et des plumes. Ça nous fascine, c’est beau, et on s’approprie une image sans créer de relation intime avec ceux que l’on photographie. Preuve possible de cet héritage postcolonial : les Anglais sont encore les plus grands fabricants d’images animalières, que ce soit dans le documentaire ou la photographie. Il serait pertinent d’étudier davantage ce lien entre l’histoire impérialiste et la représentation iconographique animalière. 

Personne n’a pour l’instant réussi à dépasser ces héritages, selon vous ?

Il y a eu une révolution : Vincent Munier. Il faut admettre qu’il a bousculé la photographie telle qu’elle était réalisée jusque-là. Avec lui, il s’est produit quelque chose, un basculement de l’ordre du sensible. Depuis, on peut proposer aux magazines et au grand public des clichés à contre-jour, des photos un peu floues, où le sujet est parfois très loin, noyé dans son environnement et pas uniquement plein cadre. Il a offert aux ­animaux une certaine présence au monde, une forme de poésie. Et derrière lui, c’est toute une génération de jeunes photographes qui est en train de monter. Ce qui ne va d’ailleurs pas sans poser problème : ils veulent tous faire du « beau », certains fabriquent des images esthétisantes pour nous donner envie de « défendre la planète ». C’est louable, mais j’ai un doute sur la capacité du « beau » à être un levier de l’action. Et si tout le monde se met à faire la même chose, ça perd son sens. Vincent Munier a ouvert la voie des possibles, c’est cela qu’il faut retenir et ne pas se contenter de vouloir « faire du Munier ».

À quoi ressemble concrètement une de vos ­journées photo ?

C’est intéressant comme question parce qu’il n’y a ­justement pas de journée type. J’ai toujours un appareil avec moi et j’essaye de décider le moins possible à l’avance. C’est peut-être une des façons d’éviter de retomber dans les vieux modèles. Si je partais sur le terrain avec un désir précis, alors je partirais comme un chasseur : en traque. À l’inverse, je veux rester ouvert à la rencontre, au fait que d’autres vivants entrent dans ma vie. Par exemple, il y a quelques mois, un scarabée rhinocéros s’est posé dans mon jardin et y a élu domicile deux jours. Alors, j’ai pris du temps avec lui et j’ai changé mon planning. C’est un peu comme Cartier-Bresson quand il se balade dans la rue : il se tient disponible au réel, c’est le sujet qui s’impose et non l’inverse. Ma rue est simplement plus large. 

Cela pose une question fondamentale : celle du choix du terrain. Il est sûrement plus facile de court-circuiter nos modèles en photographiant des animaux très familiers : un simple moineau devant sa porte sera certainement moins chargé symboliquement qu’un grand félin au milieu de la jungle…

Absolument, et cela permet aussi de retrouver son regard d’enfant. Pour moi, les vivants sont des « extraterrestres » : ce sont des terrestres bien plus extraordinaires que n’importe quel alien inventé par la science-fiction. Les vivants qui nous entourent volent, certains plongent en apnée, vivent dans les grands fonds sans oxygène, d’autres ne voient rien et se repè­rent par ultrasons ou grâce à l’odorat… Nous, humains, sommes extrêmement limités dans nos sens, et le monde est beaucoup plus riche que ce que l’on en perçoit. Une fois que nous en prenons conscience, notre environnement se repeuple, il devient foisonnant et plein de possibles. Mais pour cela, il faut ­accorder du temps au moineau. 

C’est un préalable obligatoire au travail photographique ?

C’est l’étape primordiale. Vincent Munier parle d’« émer­veillement », et c’est exactement ça. Redevenir un gamin… Quand nous sommes enfants, notre monde est peuplé de figures animales : il y a Flipper le dauphin à la télé, Sauvez Willy au cinéma, dès que tu ouvres un bouquin il est rempli d’animaux… Bien sûr, ces figures sont problématiques, mais au moins, elles existent. En grandissant, notre monde se dépeuple et il n’y a plus que des humains. Nous devons réussir à repeupler notre imaginaire avec tous ces autres vivants, et c’est là l’importance de la photographie. 

Cela veut-il dire que vous vous interdisez de ­partir loin de chez vous pour photographier d’autres espèces ?

Non, dernièrement je suis allé photographier le lynx ibérique en Espagne, ou les vautours sur le causse Méjean. Mais pour cela, je m’immerge pendant quinze ou vingt jours et je quitte le monde des humains. Je dors dehors, en bivouac, dans le froid ou sous la pluie… Les premiers jours sont toujours très difficiles. Je peux ainsi de donner du temps au temps et me ­rouvrir à la rencontre sur un territoire inconnu.

Vos clichés se distinguent également par l’usage ­systématique du noir et blanc, pourquoi un tel choix ?

Je voulais d’abord uniformiser mon travail, avec la volonté de m’inscrire davantage dans l’héritage de la photographie « humaine ». La palette des représen­tations photographiques de notre espèce est absolument immense. De Robert Doisneau au portrait pop art en studio, il existe une infinité de représentations de notre espèce. Ce n’est pas le cas dans la photographie animalière. Le noir et blanc me permet aussi d’éviter les couleurs trop chatoyantes et rapidement spectaculaires qui risqueraient de me faire retomber dans les vieux modèles. 

Le numérique est-il un allié dans votre démarche ? 

Le numérique a un vrai intérêt : il nous offre l’opportunité de chercher une nouvelle grammaire. Parce qu’on ne se pose plus la question du coût, on n’est plus limité par les pellicules, et il est possible grâce à ça de faire des essais à l’infini. D’autant plus que la photographie se passe toujours à deux endroits : au moment où l’on déclenche l’appareil sur le terrain, puis chez soi lorsqu’on trie les rushes. Ce second temps est très important, car c’est là où tu as du recul, où tu peux faire des choix un peu plus courageux et moins conformes au modèle dominant. Sur le terrain, tu ne réfléchis pas, c’est déjà suffisamment compliqué de ramener quelque chose… Le numérique autorise ce recul.

Il a aussi changé la sociologie des photographes et donc leur regard…

C’est en effet à la fois génial et problématique. Avant, il fallait être riche pour faire de la photographie ani­malière : entre le matériel, les pellicules, le coût du voyage… Depuis le numérique et la baisse des prix, le milieu est forcément devenu moins bourgeois. Cette démocratisation a permis à des regards différents d’émerger. Le revers de la médaille, c’est l’effet de masse. Il suffit qu’un photographe partage les données GPS d’un cliché convoité ou à la mode pour voir tout le monde se précipiter. C’est le syndrome Instagram... Ça m’est arrivé de traverser des pampas complètement perdues où tu fais six heures de bagnole le long de crevasses pas possibles… et quand tu te retrouves sur les lieux, tu te rends compte qu’il y a une vingtaine de 4 x 4 et plein de mecs avec des téléobjectifs pour photographier la même espèce. Dans certains scénarios, l’endroit se transforme en affût payant où l’on monte des abris tout confort, avec fauteuil, chauffage et nourriture, pour permettre aux photographes de passer la journée à shooter façon « fast-food ». Il arrive même que des animaux soient appâtés pour garantir leur présence et justifier ce service. 

N’avez-vous pas peur de finir par adopter une posture ? Vos images sont floues, obscures, on y distingue rarement les animaux photographiés... Qu’est-ce qui différencie votre travail d’une ­photographie naturaliste volontairement ratée ?

C’est une question qui me travaille. Au moment du tri, j’ai parfois des clichés qui cassent radicalement le modèle dominant et dont je sais qu’ils vont plaire seulement à une petite communauté. Mais je ne les garde pas, car il y a effectivement là un travers dans lequel j’essaye de ne pas basculer. Je ne veux pas m’adresser à une petite avant-garde repliée sur elle-même où chacun est convaincu de penser mieux que tout le monde. Cela ne sert à rien de chercher à briser des dogmes si c’est pour en créer de nouveaux. Si notre espoir est de participer à une révolution culturelle qui réinvente nos relations au vivant, alors il faut offrir des choses généreuses, proposer des histoires qui ouvrent à tous les possibles. Si ça se fait seul dans son coin avec trois éditeurs confidentiels, il ne se passera rien. Je ne suis pas contre la culture de masse. Et ça tombe bien : notre culture de masse est justement en train de se fissurer, à nous d’en profiter pour inventer de nouveaux horizons.

Bio Express

Sylvère Petit est réalisateur, metteur en scène et photographe. Dans ses documentaires, il s’ingénie à déconstruire le regard surplombant habituellement porté sur les animaux et à remettre l’humain à sa place, comme un vivant parmi d’autres. Dans Ani-maux (Les Films d’Ici, 2017), il immerge le spectateur dans le quotidien d’une clinique vétérinaire en plaçant sa caméra à hauteur des patients, chats et chiens. Un point de vue qui rappelle que sensibilités animale et humaine ne sont pas si -étrangères l’une de l’autre.