Avant-propos

Bascules #2 : Que brûle Las Vegas !

« Notre maison brûle et nous installons des clims ». Découvrez l'avant-propos de Bascules #2, par Youness Bousenna, en accès libre.

Notre maison brûle et nous installons des clims. Ce qui pose deux problèmes : l’incendie et son extinction. L’incendie, on le connaît. L’image est devenue le lieu commun du réchauffement climatique. Et le réchauffement climatique, un lieu commun aussi. Peut-être même la formule a-t-elle été inventée pour être cela : un lieu commun qu’on répète pour mieux désarmer. N’oublions pas qu’elle a été prononcée par un président qui a essayé ses armes nucléaires chez les Polynésiens, résumant d’un même geste l’enchevêtrement du mépris écologique et colonial. Maison qui brûle, réchauffement climatique… Les mots se vident à force d’être répétés. À force d’être répétés, l’horreur qu’ils contiennent s’oublie aussi. Détaillons, donc.

Avant-propos de Bascules #2 disponible en kiosques et sur notre boutique.


La catastrophe qu’il s’agit d’éviter : une Terre invivable pour ceux qui y vivent, à savoir neuf millions d’espèces, parmi lesquelles nous ne sommes qu’une. L’enjeu qu’il s’agit d’affronter : désaxer une trajectoire qui nous englue comme une orbite. Ce qui implique de rendre la Terre à nouveau vivable pour ceux habitant déjà dans un monde invivable. Comme les trois millions d’animaux tués chaque jour dans nos abattoirs français ; les Maldiviens, dont le mètre qui les sépare de la submersion indiffère le reste du monde ; les chèvres qui finissent par manger leurs excréments dans l’Éthiopie desséchée, donc affamée ; la dizaine d’agriculteurs qui, chaque semaine en France, se suicident ; le bétail américain mort de chaud, empilé sur des kilomètres comme dans des poubelles ; les Kényans qui vivent dans la décharge d’Agbogbloshie, errant eux dans une vraie poubelle, celle de nos vieux ordinateurs ; les « villages du cancer » en Chine pleins d’ouvriers qui extraient les terres rares pour nos smartphones, ou encore les assem­bleurs de l’entreprise Foxconn, que des filets aux fenêtres empêchent de se suicider.

La misère indispose ; elle a quelque chose de lassant, même. Cette énumération n’a pas vocation à incriminer, simplement à illustrer ce qu’est une vie invivable. « Catastrophisme », répondraient les sceptiques, qui jurent que l’innovation va solutionner ces misères. Mais l’optimisme quitte même les institutions internationales, censées défendre ce monde tel qu’il va. « Les catastrophes, les pertes économiques et les vulnérabilités sous-jacentes à l’origine des risques, telles que la pauvreté et les inégalités, augmentent au moment même où les écosystèmes et les biosphères risquent de s’effondrer », avouait l’ONU en avril dans son Bilan mondial sur la réduction des risques de catastrophe.


Réchauffement climatique : revitaliser l’expression ne suffit pas. Elle n’est pas assez large. Le réchauffement aujourd’hui, comme la couche d’ozone hier, monopolise l’attention. Peut-être parce qu’il est le plus pressant, peut-être aussi parce que c’est plus rassurant. Mais, pour emprunter les mots de Georges Bernanos, « le scandale n’est pas de dire la vérité, c’est de ne pas la dire tout entière, d’y introduire un mensonge par omission qui la laisse intacte au dehors, mais lui ronge, ainsi qu’un cancer, le cœur et les entrailles ». La vérité est que le réchauffement, causé par des modes vie fondés sur l’utilisation à grande échelle d’énergies fossiles, n’est qu’un problème parmi d’autres. Un problème en lui-même multiple, puisqu’il signifie la fonte des glaces et du permafrost, l’élévation du niveau de la mer, la désertification de régions entières, des super-canicules et des mégafeux – et donc des destructions, des migrations, des épidémies, peut-être des guerres. Mais d’autres séries de ruptures sont à l’œuvre.

L’artificialisation des sols à grande échelle détruit les forêts, bouleverse les paysages ; la surexploitation du monde détruit la diversité du vivant, sur terre comme en mer ; les pollutions, du « septième continent » de plastique dans l’océan Pacifique aux déchets nucléaires et aux pesticides, fomentent un empoisonnement généralisé, documenté dès 1962 par la biologiste Rachel Carson dans son œuvre pionnière Printemps silencieux. Le printemps… un autre lieu commun, celui des renouveaux. « Le printemps est évident », s’égayait jadis Rimbaud en ralliant la Commune. Dans l’intervalle, les printemps évidents sont devenus silencieux et les hivers nucléaires. La métaphore est facile : étirons-la jusqu’aux étés caniculaires. Ce faisceau de désastres en cours écrase dès qu’on en fait le constat. Rappelons-nous que l’Apocalypse n’est pas une catastrophe, mais une révélation. Notre temps l’est donc aussi, et c’est en cela qu’il autorise une espérance.

Réchauffement, pollutions et destructions s’enracinent dans une même matrice sociale, économique et civilisationnelle. Surextraction, surproduction, surconsommation et donc surdéjection ne sont pas quatre problèmes différents, mais un seul. Cette réduction est féconde, parce qu’au lieu de schématiser elle touche à l’essentiel : les structures. Faire ployer les anciennes qui verrouillent, faire advenir les nouvelles qui libèrent, voilà la vocation de Bascules. Le tournant doit être radical, c’est-à-dire s’attaquer aux racines. Cette matrice n’est qu’une, ses excroissances multiples : Bascules se veut donc un espace pluriel, offert aux philosophes, chercheurs et écrivains dont les gestes critiques et poétiques augurent d’autres demains. Parce que « la réalité ne peut être franchie que soulevée » et qu’aujourd’hui est d’ores et déjà bloqué.


Notre maison brûle et nous installons des clims, disions-­nous. Certaines choses révèlent plus que leur fonction. La clim s’impose ainsi comme l’objet prototypique de notre temps. Inventé en 1902 par l’ingénieur américain Willis Carrier, l’air conditionné s’est rapidement diffusé dans tous les États-Unis. D’abord utilisée dans les cinémas et les lieux de travail – usines, administrations, bureaux… – pour améliorer la productivité, la clim a ensuite pénétré les foyers et les véhicules à partir des années 1950. Partout ailleurs, les ventes ont aussi explosé, en particulier dans les pays asiatiques, au point que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) émet des prévisions vertigineuses. Au rythme de 10 climatiseurs vendus par seconde, il devrait y en avoir 5,6 milliards installés d’ici à 2050, contre quelque 1,6 milliard actuellement. Brasser de l’air frais chez soi pour en recracher du chaud dehors : la clim est un objet doublement philosophique. De plus en plus nécessaire pour vivre – pensons aux hôpitaux et aux maisons de retraite – à mesure que l’extérieur deviendra insupportable, la clim personnifie un curieux pacte faustien.

Être condamné à désirer ce qui cause le mal n’est pas seulement un effet rhétorique, puisque l’ampleur de l’équipement en clim joue un rôle systémique – en 2020, il était responsable de 5 % des émissions du secteur du bâtiment en France. Sangsues énergétiques, certaines clims dégagent même de l’hydrofluorocarbure (HFC), gaz dont le pouvoir réchauffant est 2 500 fois plus élevé que celui du CO². L’humanité a façonné la Terre comme une grande niche écologique ; désormais, les clims offriront une micro-niche à soi quand le reste brûlera. Mais la clim n’est pas que cette nécessité. Elle incarne aussi le vice du confort moderne, la rupture entre l’humain et ce qui l’entoure autorisant l’indifférence, le déni et, généralement, le mépris. Un peu comme ces touristes en camping-car qui voyagent pour passer leurs soirées devant la télé, la clim est la possibilité d’un égoïsme érigé en éthique. Être bien chez moi, dans mon cocon climatisé, peu importe le fracas et les misères qui m’entourent : l’égoïsme de la clim – me réfrigérer en réchauffant les autres – reproduit les injustices habituelles. La consommation énergétique annuelle des États-Unis pour la seule climatisation équivaut à la consommation totale du continent africain.

Cette impasse pourrait inspirer une dystopie absurde : des milliards de personnes bunkérisées chez elles pour échapper au désert extérieur, formant des milliards de micro-­mondes habitables dans une vaste Terre inculte. Mais laissons cette fable post-apocalyptique pour une affection plus sérieuse qui nous guette : le « syndrome Las Vegas », qui risque de s’imposer comme une nouvelle maladie chronique. Car Las Vegas ne serait pas Las Vegas, c’est-à-dire la ville de l’argent et de la prostitution, si la clim n’existait pas. Surgie en plein désert du Nevada, elle a tout de l’allégorie : fondée sur une aberration écologique, Sin City est en même temps la métropole du capitalisme le plus obscène. Comme un rappel que le désastre ne sera jamais qu’écologique, mais aussi éthique et politique. Ce syndrome Las Vegas dit quelque chose d’un futur possible. Et parfois déjà là, dans le modèle de développement indécent des pays du Golfe – pensons au groupe émirati Majid Al Futtaim, qui s’est spécialisé dans la fabrique de pistes de ski dans les centres commerciaux du Moyen-Orient – comme dans les canons à neige qui remplissent les nôtres, de pistes, s’acharnant à ressusciter un monde qui n’est plus.


Bien sûr, vous n’avez peut-être pas la clim, et les excès de Las Vegas vous révulsent. Mais nous avons tous nos clims – un EVG à Tunis, une razzia chez Zara –, ce Las Vegas intérieur qui nous traverse, encouragé par un mode de consommation fondé sur l’aversion pour la contrainte. Remodeler les affects, déployer d’autres imaginaires, réclame d’abord de les politiser pour les penser : nous en revenons aux structures. Elles seules comptent, pour déborder l’inoffensive écologie des petits gestes qui dépolitise et verrouille. Ce travail de réflexion ne peut qu’être critique, parce qu’il s’agit de rompre avec le mythe selon lequel les catastrophes nous ouvriraient les yeux par magie. Le déni est organisé, l’inertie déjà designée. Contre cette pente de la fatalité, il s’agit de s’armer, c’est-à-dire nommer les ennemis : des dirigeants, des entreprises, des hégémonies intellectuelles, et parfois nous-mêmes. Conjurer le syndrome Las Vegas réclame qu’un autre monde vienne, et donc que sa pensée advienne. Elle sera forcément fragile, précaire, utopique, mais jamais inutile. Cette conviction fonde Bascules, car il faut combattre un autre syndrome qui menace, celui de la référence intellectuelle glissante 13.

L’amnésie environnementale qui habitue à une Terre saccagée a son équivalent dans le monde des idées. Les printemps sont silencieux : rendons-les assourdissants. Ils l’étaient il y a seulement quelques années, comme existaient avant, et existent ailleurs, d’autres manières de vivre. « Mes réflexions sur le capitalisme et le consumérisme m’avaient conduit à penser qu’il y avait quelque chose de pourri dans le mode de vie de “salarié-consommateur-­électeur” que je menais, comme la plupart de mes concitoyens, à mille lieues des chasseurs-cueilleurs d’autrefois et même des paysans-artisans qu’avaient pu être nos grands-parents », écrit dans nos pages Aurélien Berlan. Le philosophe-­jardinier, dans le sillage de Terre et Liberté (La Lenteur, 2021), y approfondit son essai décisif : redéfinir la liberté à l’aune de l’écologie. Pour cela, il fallait une boussole – l’autonomie – comme trait d’union manquant à une liberté qui ne savait plus quoi faire et à une écologie qui avait peur de la déranger. Quand les ennemis disent que l’écologie est punitive, pourquoi pas fasciste, Aurélien Berlan renverse la charge de la preuve : ce n’est plus à l’écologie de ne pas nuire à la liberté, mais à la liberté – comprise comme seule délivrance des nécessités – de retrouver la mesure de la vie.

Ce geste, l’Atelier paysan l’amplifie et l’essaime. Sur le terrain, où cette « coopérative d’autoconstruction » recense, colporte et accompagne des paysans à la fabrication de leurs propres outils ; dans les idées, où son livre-manifeste Reprendre la terre aux machines (Seuil, 2021) s’attaque de front à l’agro-industrie comme aux alternatives bio, impuissantes à initier une rupture de modèle. Car l’Atelier paysan considère que rien ne changera du côté de l’offre, et que le seul renversement viendra de la demande, en particulier de l’accès généralisé à une nourriture de qualité. Pour Bascules, le collectif approfondit donc sa proposition de Sécurité sociale de l’alimentation, nécessaire à l’émergence d’une autonomie collective. L’autonomie est déjà un impératif : nos chaînes d’approvisionnement alimentaire, hydrique, énergétique feront face à une pression croissante. Elle doit aussi être un objectif. La recherche scientifique est, depuis trop longtemps, otage des intérêts industriels et étatiques. Éreintant le mythe de sa neutralité, qui excuse d’abord une docilité, Isabelle Stengers s’adresse directement aux scientifiques inquiets, ceux qui « lisent les rapports du Giec ». « Engagez-vous », lisait-on dans les Astérix de notre enfance. « Politisez-vous », actualise la philosophe dont l’œuvre capitale a participé, aux côtés de celle de Bruno Latour à la fin du XXe siècle, à bouleverser l’épistémologie des sciences en les regardant à travers le prisme de l’écologie.


Mais un changement par le haut ne suffit pas, ne suffira jamais. La seule écologie désirable sera par et pour le peuple : le journaliste et essayiste Erwan Ruty, auteur d’Une histoire des banlieues françaises (Les Pérégrines, 2020), détaille les conditions pour que la rencontre ait enfin lieu. Parce que l’écologie n’existe pas, aujourd’hui, ailleurs que dans les marges. Seule son appropriation par les masses pourra la convertir en force de transformation de nos vies qu’elle promet d’émanciper. Or, l’écologie n’est pas qu’un thème (les arbres, les ours polaires, la pollution), c’est tout ce qui enclot nos vies. « Oïkos », racine de ce mot forgé par le biologie allemand Ernst Haeckel en 1867, désigne la demeure, c’est-à-dire notre milieu. Auquel nous accédons par les sens, dont l’ouïe. Juliette Volcler en a fait l’axe original de ses préoccupations. Alors que la chercheuse offrait, dans L’Orchestration du quotidien (La Découverte, 2022), une lecture critique du « design sonore » qui artificialise notre environnement, elle jette ici les bases d’une écologie sonore démocratique – elle évoque même un droit au répit auditif. Pour la penser, Juliette Volcler importe des lectures décoloniales, handies 15 et féministes.

Signe des temps : les savoirs éclatent, se conflictualisent. La militante et écrivaine Françoise d’Eaubonne (1920-2005) fut une pionnière de ce mouvement, au point d’avoir inventé le concept d’écoféminisme – diversement théorisé plus tard, essentiellement dans le monde anglosaxon. Nous proposons ici un texte d’avant-garde issu d’Histoire de l’art et lutte des sexes, jamais réédité depuis sa sortie en 1978, où la philosophe défend l’idée du primat historique de la lutte des sexes sur la lutte des classes : « Avant la société de classes existe déjà un rang social, rattaché à la division du travail, et cette division elle-même rattachée au sexe. » Jean D’Amérique, lui, nous parle depuis Haïti. Le jeune auteur de Soleil à coudre (Actes Sud, 2021), également poète et dramaturge, met son verbe incandescent au service d’un récit intime, où il nous explique comment la disparition prématurée de sa mère l’a conduit à un chemin d’émancipation politique. L’écrivain travaille à partir de la chair, à laquelle Byung-Chul Han donne un tour inattendu.

Le philosophe coréen, mondialement connu pour sa critique de nos sociétés où la numérisation écrase toute altérité, s’interroge sur la perte du contact physique, poussée à l’extrême depuis la pandémie. Cette méditation lui est offerte par des mots du poète Paul Celan, qui compare une poignée de main à un poème. La « zoomification » des relations sociales porte à un niveau inédit la disparition de l’autre dans nos vies, nous laissant seuls sous une avalanche d’informations numériques. Cette perte est poétique en même temps que politique : un monde nouveau ne se composera pas seulement avec des institutions ou des décrets, mais des affects, des relations, des échanges – des présences. Politique, poétique : encore un cliché qu’il était tentant d’écrire. Parce que ça rime, parce que ça claque. Osons prêter une vertu à ces poncifs. Dans leur médiocrité, ces lieux rhétoriques ont au moins la politesse d’ouvrir un espace pour exister en commun. Bascules n’a, finalement, d’autre ambition que d’en créer un.


Youness Bousenna Coordinateur éditorial de Bascules


13 : Énoncé par le biologiste marin Daniel Pauly, le syndrome de la référence glissante désigne le fait de prendre pour normal un état déjà dégradé d’une situation écologique, contribuant à la rendre insensible et donc à s’y habituer.

14 : Abréviation militante et critique signifiant une réappropriation et une affirmation des points de vue de personnes handicapées.

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