Luttes féministes internationales

Au Rojava, les femmes kurdes en lutte contre le patriarcat

Photos : Loez

Depuis 2012, alors qu’à quelques dizaines de kilomètres la guerre en Syrie fait rage et l’obscurantisme de Daesh étend son emprise, la région rebelle du Kurdistan occidental fait sa révolution. Le confédéralisme démocratique aux accents libertaires qu’elle adopte confère à chaque communauté une autonomie politique et renoue avec la culture matriarcale ancrée dans la tradition kurde. Reportage auprès de ces femmes qui, au sein de conseils, d’organisations et de comités d’autodéfense, combattent pied à pied le système patriarcal.

Gulê revient fatiguée ce soir. Un peu découragée aussi, après avoir sillonné sa ville, Amudê, en ce mois pluvieux de décembre. Elle se laisse tomber sur le tapis du salon sommaire, qui fait aussi office de chambre commune à sa famille de cinq personnes. Sur le mur, quelques symboles religieux, un calendrier d’un journal partisan qui affiche des photographies des Yekîneyên Parastina Jin (YPJ), les bataillons d’autodéfense des femmes. À côté, une toute petite cuisine complète l’habitat. La famille n’est pas riche – cela se voit aussi sur les coussins élimés. Depuis deux ans, Gulê travaille à la coordination du Kongreya Star d’Amudê, la section locale du mouvement qui organise les femmes dans toutes les zones à majorité kurde sous le contrôle de l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (Aanes). Sur tout le territoire est appliqué le paradigme de la nation démocratique – et son système, le confédéralisme démocratique –, qui permet l’auto-­organisation de chaque communauté et groupe social en fonction de ses besoins. 

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Gulê partage cette responsabilité avec deux autres femmes ; elles se retrouvent quotidiennement dans leur centre, près du souk. Elles animent les actions du mouvement, les différents comités, font le lien avec les autres institutions de la ville et leurs branches féminines… et sont ainsi sollicitées pour résoudre une multitude de problèmes, qui vont de la non-inscription d’une jeune fille à l’école aux agissements patriarcaux d’un membre du conseil municipal envers les travailleuses de la mairie.

Bourgade d’une dizaine de milliers d’habitant·e·s, Amudê borde la frontière turque, à une trentaine de minutes de Qamishlo, dans la région de Djézireh. Si la ville a été épargnée par les dix ans de guerre en Syrie, celle-ci a quand même marqué les esprits, entre les proches morts au combat au sein des forces d’autodéfense, les privations et pénuries, la menace permanente d’une nouvelle invasion turque ou d’une énième attaque des cellules dormantes de l’État islamique. Pourtant, comme sur tout le territoire du Rojava, s’y déroule depuis 2012 une révolution sociale, menée en premier lieu par les femmes. À Amudê, elles ont été aux avant-postes, en réclamant les bâtiments des mains du régime par un sit-in de plusieurs jours puis en déroulant leur mode d’organisation aux quatre coins de la ville : dans chaque conseil, comité ou institution, les femmes s’organisent en autonomie et débattent de tous les sujets. Elles se retrouvent aussi au sein d’une multitude de structures dédiées et organisées par et pour elles.

Ligne de front et combats dans la région de Sere Kaniye (Ras al ayn), autour du village de Tel Khanzir, entre les forces kurdes des YPG et les djihadistes de l’état islamique. Les femmes combattantes, les YPJ, constituent 35% des forces armées.

Écoute et résolution des conflits

L’action du jour était menée en lien avec l’assemblée des femmes du conseil populaire du district. Elles ont toqué aux portes, une à une, dans le but d’engager une conversation avec les femmes de chaque foyer. Celles-ci vivent presque exclusivement dans un cadre familial patriarcal, explique Gulê : « Les femmes, quand elles se marient, vont vivre dans la maison des parents de leur époux, ou alors créent un nouveau foyer, mais se retrouvent automatiquement coupées de leurs sœurs, mères, cousines, de toutes les femmes avec qui elles ont grandi et de la solidarité qui pouvait exister entre elles. » Certaines ont la chance d’avoir leur maison matrilinéaire près d’elles, mais pour certaines, c’est à plusieurs villages de là, « et comment y aller régulièrement quand on ne conduit pas ? », s’insurge la militante.

Manbidj, avril 2018. Cours à la maison des femmes de Manbidj. Shadia. « Je suis enseignante et je travaille aux archives. Une fois achevée la formation, je compte la transmettre aux femmes qui travaillent avec moi. J’ai appris plusieurs choses ici : l’éthique, la morale, l’esprit de camaraderie et l’humilité. »

Gulê constate qu’il est toujours difficile d’aborder certains sujets avec les femmes. Leur objectif était pourtant clair : faire connaître les structures du mouvement des femmes, encourager la participation de celles-ci dans les communes – ces conseils de quartier mis en place dans toute la région – et s’enquérir de leur situation. Parmi les structures qu’elles introduisent, les maisons des femmes (Mala Jin), qui ont essaimé dans toute la région. Mises en place avant toutes les autres institutions au début de la révolution, elles se veulent un espace d’écoute, de conseil et de résolution des conflits, investies uniquement par des femmes bénévoles et adressées en priorité à celles-ci.

Les femmes y viennent pour parler de leurs difficultés au sein de la famille ou du couple, chercher un recours quand elles vivent des situations de violences psychologiques, physiques ou sexuelles. Elles y trouvent aussi de l’aide en matière de formation professionnelle, pouvant être redirigées vers le comité autonome d’économie pour un accompagnement à la création de coopératives. L’indépendance financière est une priorité pour le mouvement des femmes et ces structures coopératives ou projets collectifs – tels que les marchés des femmes – permettent à celles-ci de ne plus dépendre des revenus de leur mari. Les coopératives sont avant tout développées dans le domaine agricole, qui constitue toujours la part la plus importante de l’économie au Rojava.

« Personne ne fait ça chez nous ! »

Les maisons des femmes sont ouvertes six jours par semaine et ont déjà permis la résolution de centaines de situations rien que dans la ville d’Amudê. Mais « malheureusement, confie Gulê, toutes les femmes ne s’y rendent pas, par peur, par honte ou parce qu’elles ne se rendent pas compte qu’elles sont exploitées et maltraitées. Elles ne conscientisent pas le patriarcat ». Elle fait le même constat de sa « tournée » matinale : « Les femmes n’hésitent pas à parler quand il s’agit de sujets économiques, comme l’approvisionnement en gaz [effectué via les communes], les coupures d’électricité ou l’inflation. Mais dès que nous leur posons des questions sur leur situation en tant que femme, là il n’y a plus personne ! On sait bien que la maison n’est pas toujours un espace propice à la libération de la parole, mais en même temps, où trouver les femmes si elles ne se déplacent par vers nous ? » Anna, une militante internationaliste catalane qui est venue lui rendre visite, essaie de la rassurer : « Mais vous ne vous rendez pas compte que c’est déjà extraordinaire ce que vous faites ? Aller chercher les femmes chez elles ! Personne ne fait ça chez nous ! » S’ensuit une discussion, entrecoupée par la préparation d’un café et des questions de vocabulaire, sur le travail et le temps nécessaires pour transformer les mentalités sexistes et la situation matérielle des femmes. « Cinq mille ans de patriarcat, Gulê, c’est vous qui le dites, ça ne s’en va pas comme ça, en deux minutes ! » s’enflamme Anna. « Si seulement », souffle son amie.

Mai 2021, nord de la Syrie, près de Tirbespiye. Boulangerie coopérative, village de Hilwa.

Gulê vit avec son mari et ses trois enfants. Elle confie une réelle déconnexion entre son travail militant au quotidien et les dynamiques inégalitaires au sein de la famille. Son époux, bien que travaillant en tant que gardien pour un centre des Asayish (la « police » locale) et ayant été baigné dans l’idéologie du mouvement de libération du Kurdistan, « n’a pas vraiment compris la libération des femmes ». Au moins, sa fille de 15 ans, elle, commence à développer une conscience féministe et devient peu à peu son alliée dans l’espace familial. Il faut dire qu’elle suit sa mère quand elle rend visite à ses camarades du mouvement des femmes, comme Amal. À 24 ans, Amal n’est pas mariée et vit donc chez ses parents. Elle est engagée au sein de la commission Éducation du Kongreya Star local.

Son travail vise à développer des formations pour les femmes dans la ville. Pour cela, elle se base sur les communes – organe démocratique au plus petit échelon –, qui regroupent une centaine de maisons afin d’organiser la vie quotidienne et de résoudre les problèmes dès qu’ils apparaissent. Amal organise des séminaires dans les différents quartiers, le plus souvent de quelques heures, à un horaire où les femmes sont libérées des enfants qui sont à l’école et des tâches domestiques. 

Morale et autodéfense

Ce soir-là, Amal prépare un séminaire sur la thématique « Culture et  Morale ». Elle s’entraîne avec nous pour son topo introductif : « Il s’agit de redéfinir ces deux termes, qui sont basés ici sur une compréhension religieuse et patriarcale. Pourtant, notre culture historique, en tant que Kurdes, est une culture matriarcale. Avant, les femmes avaient une place centrale dans la société, elles étaient les guides en matière morale et favorisaient des valeurs telles que la solidarité, la justice, la répartition des ressources entre toutes. Maintenant la morale est définie par les hommes ! » S’ensuit un tour de questions, pendant lequel elle demande aux femmes de lister tout ce qui est considéré comme immoral pour elles, mais pas pour les hommes. « C’est ce qui leur permet de se rendre compte de l’inégalité qui persiste. »

Toutes ses formations sont fondées sur l’idée que la révolution des femmes n’est pas une lutte pour des places, mais pour la redéfinition complète de toutes les manières de voir, de comprendre et de faire le monde, loin de la mentalité et de l’organisation patriarcales, qui se déplient en oppression, autoritarisme, mise en compétition, exploitation des humains et de la nature, sectarisme…

Village de Mesoq, zone sous contrôle de l’Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie, mai 2021.

Amal vient aussi de donner une première formation d’une journée entière, dans le cadre d’un cycle d’un mois organisé par l’Académie de la société démocratique d’Amudê. Y participent des hommes et des femmes travaillant – de manière salariée ou bénévole – dans différentes structures et comités de l’Administration autonome et des mouvements de la société civile. Asayish, membres des comités d’agriculture, de réconciliation, du Kongreya Star, de l’assemblée du district y étaient rassemblés. Elle a parlé cette fois de légitime défense, toujours du point de vue des femmes. Elle explique qu’elle utilise beaucoup d’images, pour faire passer les idées : « Par exemple, l’autodéfense, au final, c’est quelque chose qui existe dans la nature. Une plante, grâce à ses racines, est capable de se régénérer après avoir été arrachée. Nous devons agir de la même manière, créer des bases sociales si ancrées qu’elles ne pourront être détruites ! »

Science des femmes

Musulmane pratiquante, Amal attache aussi beaucoup d’importance à une interprétation antisexiste de la religion, qu’elle transmet aussi pendant les formations : « Dans le Coran, on peut lire que les femmes et les hommes sont égaux devant l’héritage ! Et c’est important de défendre cela, parce que même si la loi des femmes qui est en vigueur ici [dans les trois cantons originels du Rojava] le stipule, les gens sont restés bloqués dans la croyance religieuse que ce n’est pas ce que dit Mahomet. Il faut convaincre tout le monde, et les femmes en premier lieu, en s’ancrant dans une analyse historique, sociale. Il ne s’agit pas seulement d’idées nouvelles mais de la réactualisation de ce qui a déjà existé. C’est bien Khadija, la première épouse du prophète Mahomet, qui a eu le plus d’influence sur l’islam ! »

La militante, qui a suivi plusieurs formations de Jineolojî, la science des femmes développée depuis le début des années 2010 au Kurdistan et à l’international, insiste aussi sur la nécessité d’une analyse de la libération des femmes qui se différencie de celle qui est proposée par l’« Occident ». Pour cela, avec le Kongreya Star et les assemblées des femmes de la ville, elle prévient l’implantation des formations délivrées par des ONG internationales, qui portent selon elle une définition « externe » des problèmes vécus par les femmes. « C’est à nous d’analyser notre société et de résoudre nos problèmes par nous-mêmes. » Elle reprend, sans le connaître, le slogan féministe « Ne me libère pas, je m’en charge », qui est de fait une des bases politiques de l’expérimentation sociale en marche au Rojava.

Tirbespiye, zone sous contrôle de l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie, mai 2021. Mahaya Jangir fait partie des HPC, une force d'autodéfense citoyenne non professionnelle qui appuie les forces de sécurité intérieure.

« Cela ne veut pas dire que nous ne tirons pas d’enseignement des luttes des femmes ou du courage de la solidarité qui s’exprime envers nous à travers le monde, précise Zehra, une responsable du comité de diplomatie du Kongreya Star. Nous comptons avant tout sur nos propres forces, par pragmatisme, mais nous sommes de ferventes internationalistes. La libération des femmes doit être mondiale. » Leur compte Twitter le prouve : rien que ces derniers mois, elles ont publié des communiqués pour demander la vérité et la justice pour la militante écologiste hondurienne Berta Cáceres, salué la lutte de la révolutionnaire afghane Meena Keshwar Kamal, ainsi que celles des femmes et des peuples opprimés du Chili« qui ont contribué de manière si active au combat pour ouvrir la voie à une nouvelle société démocratique et antifasciste », marqué par l’élection de la gauche en décembre 2021.

« Alors, vous arrêtez des gens ? »

Anna, qui parle castillan, a aidé à traduire nombre de ces communiqués et à établir des liens avec plusieurs mouvements de femmes en Amérique latine. Elle concède qu’elle ne s’attendait pas à tant d’ouverture et qu’elle a dû revoir certains de ses préjugés : « Même si cette question est encore difficile à aborder dans la société ici, elles n’ont pas hésité à saluer la victoire des argentines quant à la légalisation de l’avortement ! » Pour elle, c’est la pratique d’un internationalisme des femmes qui doit se diffuser : toutes solidaires contre un même système patriarcal, mais chacune avec ses réalités et priorités.

Le soir du Nouvel An, la ville retentit du bruit des feux d’artifice, mais aussi de dizaines de balles bien réelles, tirées des toits vers les étoiles. Cette forme de célébration a pourtant été prohibée : avec les risques d’attaque sur la région, les balles ne devraient pas être perdues et puis, surtout, des gens sont blessés à chaque fois à ces occasions. Gulê et Amal, qui fêtent ensemble la fin de l’année et sont sorties admirer la vue, interpellent une voiture des Asayisha Jin, les brigades féminines des forces de sécurité intérieure, qui patrouillent dans le quartier. « Alors, vous arrêtez des gens ? »« Oui, répond la conductrice, on est obligées, sinon ça continue à chaque fois. Il y a même nos collègues masculins dans le lot, ils pensent que c’est comme ça qu’on prouve sa virilité, que veux-tu ! »


Les trois femmes se connaissent, puisque les Asayisha Jin sont les premières à intervenir en cas de violences faites aux femmes, qui sont ensuite accompagnées par le Kongreya Star. Les deux militantes s’esclaffent et lui apportent leur soutien : « Bon courage et surtout bonne année ! » Elles se séparent avec une sororité complice ; elles savent que le combat est long devant elles. Malgré tout, un an et quelques mois après la dernière invasion turque au Rojava, les deux femmes restent euphoriques : les salves de balles, pour une fois, n’annoncent pas un cortège de morts. 

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