Entretien

William Acker : « La connaissance est la clé pour lutter contre l’antitsiganisme »

Portrait de William Acker
Portrait de William Acker Ghizlane Laala

Où sont les « gens du voyage » (Éditions du commun), premier livre de William Acker, a remporté le Prix du Livre d'Écologie Politique en avril 2022. Dans son ouvrage, le juriste lui-même issu des communautés dites des « gens du voyage » documente le racisme environnemental auquel font face ces communautés. Parquées dans des aires d’accueil situées en dehors de villes et à proximité de sites industriels polluants, elles sont surexposées aux risques sanitaires et écologiques entraînant de graves conséquences pour leur santé.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

L'objectif initial était de rassembler des données sur la localisation des aires d'accueil en France afin de les remettre aux pouvoirs publics, qui ne les avaient jamais produites, ainsi qu’aux associations pour qu’elles puissent ensuite s’en ressaisir. Mais très vite, le projet a pris de l'ampleur, ce qui a permis de le rendre plus participatif : petit à petit, de plus en plus d'habitants d'aires d'accueil m'ont contacté pour me donner des indications plus précises. Ce recensement, qui devait être un simple rapport, s'est donc transformé en ouvrage. Le projet proposé par les Éditions du Commun me paraissait pertinent : j'avais à cœur que ce livre soit le plus partagé possible, et cette maison d’édition a la particularité de publier des versions PDF gratuites dès la sortie du livre.

Comment vous y êtes vous pris pour recenser les 1358 aires d’accueil de France ? 

J'ai commencé par le recensement des aires en Seine-Maritime, suite à l'incendie de Lubrizol en 2019. J’ai ensuite élaboré une méthodologie avec une grille précise de critères géographiques et environnementaux, mais également de proximité par rapport au centre-ville et aux équipements potentiellement polluants. Puis la méthode s'est affinée à partir de mon expérience et celle des habitants : c’est en se rendant sur le terrain qu'on se rend compte des conditions de vie déplorables, notamment en raison des pollutions. J’ai finalement appliqué ces critères uniformément à toutes les aires pour obtenir des données globales. Que ce soit à l’échelle départementale ou nationale, on se rend compte que les aires d’accueil suivent souvent le même schéma : très excentrées et bétonnées, parfois sans les équipements sanitaires nécessaires et à proximité d’usines, de centrales nucléaires, de déchetteries ou de sites pollués.

96% des communes françaises n’ont pas d’équipement d'accueil et seul un quart des départements respecte les prescriptions d’accueil. Comment expliquer la différence entre les textes de loi et leur application ?

Il y a une volonté d'évitement de l'accueil très claire au niveau des localités : certains élus s’y opposent et pour chaque projet d'aire d'accueil, il y a des pétitions de riverains contre ces aires. Et en fonction de l'intensité de l'opposition, on a des disparités très claires. Dans le cas des Alpes-Maritimes, qui abritent 1,5 millions d’habitants, il n’y a que trois aires d’accueil alors qu’il en faudrait trente ! Cela est dû au fait que les élus sont extrêmement mobilisés contre l'accueil des « gens du voyage » depuis de nombreuses années. La loi propose un cadre juridique, mais aujourd'hui, les sanctions qui viendraient contraindre les collectivités locales ne sont pas suffisantes. Ensuite, il y a les incitations. Par exemple, lorsque l'on construit une aire d'accueil dans sa commune, on peut bénéficier de procédures d'expulsion beaucoup plus rapides, et un certain nombre d'élus affirme clairement que l'intérêt de construire une aire est de pouvoir expulser plus facilement les installations illicites.

Je voudrais revenir sur la nomination des « gens du voyage », que vous mettez entre guillemets. Comment expliquer la difficulté de nommer ces personnes ?

La France est un État-nation avec un principe d'égalité citoyenne et qui, dans son régime juridique, ne saurait connaître des différences raciales entre citoyens. Sauf que dans la pratique, elle en fait ! Rien que l'existence du terme est problématique : il ne peut pas être féminisé ni être mis au singulier. Et puis, le terme désigne une catégorie administrative. Ça illustre parfaitement comment le droit public français a su saisir la race sans jamais la nommer et comment la question des principes d'universalité et d'égalité entre citoyens est sans cesse contournée dans la pratique. Dans le droit, par « gens du voyage », on entend quelqu'un qui voyage mais qui en plus a des origines.

Vous dites : « Si tu ne sais pas où se trouve l’aire d’accueil, cherche la déchetterie ». Qu’est-ce que le racisme environnemental ?

Née dans un contexte de lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis, la notion de racisme environnemental met en évidence le lien entre des conditions de vie écologiquement néfastes pour l’homme et une communauté spécifique qui subit constamment ces conditions. En France métropolitaine, quand on se penche sur la question des « gens du voyage », leur présence dans les territoires et leur traitement administratif, on est dans une situation dite de racisme environnemental : nous avons une population qui est historiquement appréhendée par sa « race ». Quant aux aires d'accueil, ce sont des lieux créés et choisis par la force publique pour des gens qui sont historiquement discriminés dans un pays administré par cette même force publique. Très concrètement : il y a un lien logique entre l'espérance de vie des  « gens du voyage », qui est de quinze ans inférieure à la moyenne nationale, et la localisation de ces espaces dits d’accueil. Vivre à proximité d'une usine de béton ou d'une centrale électrique a des effets très concrets : la gale du ciment, le cancer…

Vue aérienne de l'aire d'accueil de Gex (01), située entre deux sites de carrières, dans une zone polluée et hors de la ville. © IGN

Le référencement et la centralisation des données des aires ont-il permis une amélioration des conditions d’accueil ?

La machine administrative est extrêmement lente à manœuvrer. Par contre, ces données ont été récupérées et citées. Le Défenseur des droits s'en est saisi pour rédiger son rapport sur les « gens du voyage » en septembre, ce qui a également contraint le ministère de l'Intérieur à se prononcer et à prendre des engagements. En janvier 2022 est née une circulaire qui préconise l'interdiction de la construction d'aires à proximité de sites Seveso. Donc il y a quand même des avancées, mais elles ne sont pour l’heure ni législatives ni politiques.

Si certaines personnalités politiques cherchent à améliorer la situation, elles ne sont pas majoritaires. C'est un sujet qui, politiquement, ne porte pas. D'une part parce que, contrairement à la croyance populaire, la communauté des « gens du voyage » n'existe pas, il s’agit d’une myriade de communautés réparties sous une catégorie administrative. Et d'autre part, c'est un sujet qui est extrêmement impopulaire, les représentants politiques ne cherchent donc pas vraiment à s'en saisir. Concernant les communautés, on réfléchit à des recours juridiques avec plusieurs associations : ce livre est un outil de lutte et j’espère qu’il servira de levier.

Vous estimez que « le contrôle du nomade s’est atténué avec la disparition des livrets et carnets en 2017 ». Comment ce contrôle s’opère aujourd’hui ?

À chaque nouvelle arrivée dans une aire d'accueil, les Voyageurs doivent présenter leurs papiers d’identité et plaques d’immatriculation. C’est un premier fichage puisqu’ils sont assignés à vivre dans ces aires, les stationnements en dehors étant illégaux. Il y a aussi des contrôles à l'école puisque les académies qualifient les enfants du voyage « d'élèves des familles itinérantes et voyageuses ».

Il y a aussi la question des contrôles de police, un sujet très difficile à documenter. En 2010, les associations représentatives des « gens du voyage » et Rroms avaient révélé l'existence d'un fichier des minorités ethniques non sédentaires. Le fac-similé de ce fichier avait été publié par le journal Le Monde. La CNIL (Commission nationale de l'informatique et des libertés) s'est saisie de l'affaire puis le fichier a disparu. On parle là du sommet de l'iceberg : chez les Voyageurs, les témoignages quant à des formes de contrôle sont légion.

Vous mettez en avant l’implication des médias dans l'antitsiganisme français communément admis...

Bien souvent, et en particulier dans la presse quotidienne régionale, on a des travers qui se répètent, on va traiter des mêmes sujets et ce, toujours sous le même angle. Dans ces articles, on donne la version de l'élu local, celle des policiers et des riverains, mais jamais la version des Voyageurs. Dès le début, on présente les personnes mises en cause en les qualifiant de « gens du voyage », même quand ça n’a aucun rapport avec le délit ou le crime commis. C’est un vrai problème : ça crée une focale qui distend la réalité et laisse penser aux lecteurs que les « gens du voyage » ne font que des crimes et des délits. Ce mécanisme redoutable fait qu'aujourd'hui encore il est très compliqué pour un voyageur de porter sa voix dans l'espace public parce que cet espace est complètement miné.

Comment y pallier ?

La connaissance est justement la clé pour lutter contre l’antitsiganisme, mais pour qu'elle puisse exister, il faut que cette connaissance soit produite. Le fait que des Voyageurs prennent la parole et aient accès à la sphère publique serait le B.A.BA.

Vous participez depuis septembre 2020 « au recensement [des] contenus de haine qui sont très nombreux, même sur des réseaux professionnels comme LinkedIn ». Pouvez-vous me parler de cette démarche et des premiers résultats qui en découlent ?

Dans le cadre d'un projet qui s'appelle PECAO, on a mené avec l'association La Voix des Rroms un recensement des contenus haineux en ligne à l’égard de ces communautés. On fait face à des immondices au quotidien : on a donc présenté un rapport à la DILCRAH (Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l'Antisémitisme et la Haine anti-LGBT) en février dernier qui montre l'ampleur de ces phénomènes de haine en ligne et qui sont sensiblement accentués par le traitement médiatique. La plupart des messages haineux sont en réalité des réactions à des articles de presse.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris lors de vos recherches ?

Sûrement le caractère systémique des conditions de vie désastreuses des aires d’accueil. Je m’attendais aux types de données que j’ai récoltées mais les voir formalisées, c'est très différent. C’est par l’ampleur des données qu’on peut parler de racisme environnemental. Et finalement, seul et sans moyen, j'ai produit quelque chose que personne n'avait fait ces quarante dernières années. On se rend compte que tout le monde perçoit le problème mais que personne ne s'en saisit. Ça montre bien que les « gens du voyage » n'intéressent pas grand monde, malheureusement.

Où sont les « gens du voyage », William Acker, Éditions du commun, 2021


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