Do It Yourself

Un « mobilab » en itinérance

Une animatrice du projet et un résident des
Une animatrice du projet et un résident des " Cinq Toits " Gaelle Magder/MAIF

Dans le cadre de l’exposition « Trop Classe » présentée au Maif Social Club, un fablab mobile part à la rencontre de publics curieux d’expérimenter le Do it yourself (DIY). Au centre d’hébergement Adoma à Paris, ils sont chaque jour une dizaine à manier imprimante 3D et découpeuse laser pour créer bijou, objets et vêtements.

Jusqu’au 13 décembre, le centre d’hébergement Adoma, dans le douzième arrondissement parisien, accueille le « mobilab » du Maif Social Club. « C’est un atelier itinérant, avec les équipements typiques d’un fablab. L’idée est de permettre à chacun, par la mise à disposition de machines simples d’utilisation, de développer sa créativité et donc ses compétences, sans rechercher nécessairement la productivité », explique Canela, responsable et médiatrice du « mobilab ». Une imprimante 3D, une découpeuse laser, mais aussi des machines à broder numériques ou encore un plotter permettant le flocage sur du textile sont placés à disposition des cent-trente résidents du centre d’hébergement. Formée à l’utilisation de chaque outil du « mobilab », la bricoleuse aguerrie guide les débutants.  

Ce jeudi après-midi, ils sont une petite dizaine à avoir tenté l’aventure du do it yourself. Mamadou, la trentaine, fait sa première tentative couturière : aux manettes d’une machine à coudre, il transforme un jogging informe en un pantalon slim plus adaptée à sa silhouette affutée. Après quelques reprises, sur les conseils de la médiatrice, c’est un succès. On ajuste une pince, et voilà le pantalon sur-mesure prêt à être porté. « Les machines sont choisies pour leur prise en main rapide. On peut vite être autonome, et finaliser un projet », précise Canela. Bientôt, une légère odeur de grillé flotte dans le petit local. Bachir, qui a déjà réalisé plusieurs masques et bandeaux en tissus, s’est attelé à la découpeuse laser pour inciser une feuille de cuir souple et créer des bracelets. Un peu plus loin, c’est l’imprimante 3D qui est activée. Une bobine de PLA, matière plastique d’origine végétale biodégradable, est chauffée à 215°C pour prendre la forme de petits objets dessinés par les résidents. Aujourd’hui, un pendentif se matérialise peu à peu sous les yeux des participants du « mobilab ». « Il est un peu trop petit pour qu’on puisse bien lire les lettres, mais d’autres essais suivront », observe Canela. C’est le principe du Do it yourself (DIY) : les ratages font partie du jeu. Ici, on apprend en faisant. « Il s’agit aussi de casser les clichés sur la complexité du numérique… Ou de démystifier la technicité de la couture ! » sourit la jeune femme. Dans ce centre d’hébergement ouvert l’an dernier, plus d’une centaine d’hommes isolés, âgés de 18 à 82 ans, sont accueillis. « Deux mondes se côtoient : des demandeurs d’asile, des sans-papiers, et un public régularisé mais éloigné de l’emploi », résume Marine, responsable d’accueil et intervenante sociale. « Le mobilab est d’autant plus intéressant que les sorties et ateliers habituellement organisés ont été réduits avec la crise sanitaire », relève-t-elle.

Loisir, apprentissage et solidarité

L’initiative du Maif Social Club a été lancée cet automne dans le cadre de l’exposition « Trop Classe », qui court jusqu’au 13 février 2021, rue de Turenne à Paris. « L’idée de l’exposition n’est ni de valoriser ni de critiquer le système scolaire tel qu’il est, mais de sortir l’école dans l’espace public ; de créer un lieu de loisir et d’apprentissage, qui valorise les intelligences multiples, notamment les intelligences manuelles, assez dépréciées dans l’éducation actuelle », explique Chloé Tournier, responsable de la programmation au Maif Social Club. En parcourant « Trop Classe », les visiteurs découvrent les films tendres et souvent très drôles des artistes Valérie Mréjen et Mohamed El Khatib, qui invitent enfants et adolescents à s’exprimer sans filtre face caméra, ou encore The Punishment. Cette œuvre de Filipe Vilas-Boas consiste en un bras robotique qui écrit un pensum préventif, à la façon d’un écolier discipliné. Sur un cahier à carreau, la sentence « I must not hurt humans » s’affiche, maintes fois recopiée, laissant planer une inquiétude sourde… IA sous contrôle, vraiment ? 

Le « mobilab », œuvre à part entière de « Trop Classe », répond à l’esprit de l’exposition : il offre davantage de choses à vivre qu’à voir. Conçu par le designer Victor Bois, il prend habituellement la forme d’un chariot vélo-tracté compact dont chaque mètre carré est optimisé. Il n’en est pas, avec les résidents du centre Adoma, à ses premiers participants. L’itinérance de ce fablab sur roues a été adaptée pour maintenir, malgré les mesures de restriction de l’automne, le lien avec le public, qui avait été quasiment rompu pendant le premier confinement.  « En période de confinement, une partie des métiers des lieux culturels peut se poursuivre, tels que l’accompagnement à la création et à la production notamment, mais la rencontre entre l’œuvre et les publics souffre énormément. On pallie à cela en développant la présence numérique, mais cela ne remplace pas le contact physique », défend Chloé Tournier. Avant de s’établir dans le douzième arrondissement, le « mobilab » s’est arrêté quelques jours, début novembre, au collège de l’Europe à Chelles (77). Ses outils et machines ont été mis à disposition des jeunes de la classe Segpa (sections d'enseignement général et professionnel adapté). « Les collégiens ont vraiment aimé la liberté de réaliser l’objet de leur choix, à leur façon : des porte-clés en bois, des stickers… » se réjouit Canela. Le « mobilab » en balade répond aussi à un objectif de solidarité. C’est à travers l’association Culture du Cœur, qui favorise l’accès des plus démunis à la culture et aux loisirs, que le Maif Social Club a pris contact avec Adoma et avec les Cinq toits, autre lieu d’accueil d’urgence parisien, géré par l'association Aurore. L’ambition est de toucher des publics dont la précarité a été accentuée par la crise liée au Covid-19. Ainsi, parmi les résidents du centre Adoma, dans le 12ème arrondissement, beaucoup se sont vus récemment privés de leur emploi. Le « mobilab » permet de briser l’ennui pour quelques heures ou quelques jours, mais pas seulement. « Pour des personnes qui souvent n’ont plus confiance en elles, et dont l’ensemble des possessions tient dans un sac plastique, c’est l’occasion de créer quelque chose de concret et de repartir avec. C’est classe », conclut la responsable d’accueil.


Article rédigé en partenariat avec le  Maif Social Club

Exposition « Trop Classe », au Maif Social Club, jusqu’au 13 février 2021



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NUMÉRO 48 - OCTOBRE NOVEMBRE 2021:
Idiocratie, comment la médiocrité nous gouverne
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