Hors-série : Renouer avec le vivant

Sébastien Blache : La ferme sauvage

Photographies : Cyrille Choupas

Dans sa ferme, installée à quelques kilomètres de Valence, le paysan-­naturaliste incarne à merveille la figure du « diplomate interespèces », ­faisant dialoguer le domestique et le sauvage, misant sur les forces du vivant et les cycles naturels. Son approche, rare, dessine les contours d’une agriculture paysanne, diversifiée et résiliente, empreinte de sensi­bilité et d’humilité.

Cet article est issu de notre hors-série Renouer avec le vivant, avec en rédacteur en chef invité Baptiste Morizot, disponible sur notre site

Le matin, le vent balaie la plaine drômoise. Un vent froid, sec, qui glace les os. Le ciel est menaçant, bas, d’un gris bleu métallisé. Au loin, on peut distinguer les reliefs embrumés du massif du Vercors. Dans la cour de la ferme du Grand Laval, des bruits de disqueuse et de perceuse retentissent. Sébastien Blache est à pied d’œuvre, bottes chaussées, col roulé rouge et sweat à capuche en polaire. Dans son garage, il assemble les dernières pièces d’un large poulailler mobile en bois qu’il a conçu, quand il ne s’interrompt pas, fréquemment, pour décrocher son téléphone. Le paysan de 47 ans est de plus en plus sollicité et pas une semaine ne s’écoule sans que sa ferme n’accueille des visiteurs. « Je suis surpris par cette médiatisation et cet intérêt, confie-t-il. La polyculture-élevage que je pratique était commune par le passé, avant les grandes réformes agricoles, celles des années 1950 notamment, mais elle redevient une source d’inspiration pour l’avenir. Elle est presque devenue futuriste. » Cette polyculture-élevage dont parle Sébastien consiste à associer grandes cultures (céréales, oléagineux et protéagineux), maraîchage, arboriculture et élevage, le tout sur une même exploitation. Un contre-pied total aux logiques industrielles de mono­cultures et de filières. 

PENSER DES CYCLES

Sébastien a repris la ferme familiale il y a bientôt quinze ans, en 2005. Les 30 hectares qui s’étendent sur la commune de ­Montélier, à quelques kilomètres de Valence, étaient jusqu’alors cultivés par son oncle. Ses parents, eux, avaient passé leur tour. Douchés sans doute par la dure vie de leurs aînés, ils avaient opté pour des carrières dans la comptabilité et l’aéronautique. « Quand j’ai décidé de repren­drela ferme, elle ressemblait à toutes celles de la région, se souvient ­Sébastien, des champs de céréales partout. Depuis que je suis petit, je ne vois que ça. Des usines à poulets, des champs de blé pour la coopérative, l’absence d’élevage dans la plaine. Je suis reparti d’une page blanche, il a fallu tout redessiner, tester des choses, trouver notre modèle. »

Les derniers tours de visseuse donnés à son poulailler, Sébastien s’empresse d’aller nourrir son troupeau à l’autre bout de la ferme. Dans la bergerie, où il s’est récemment marié avec Elsa, qui l’a rejoint en 2016, les brebis sont agitées et les bêlements résonnent dans les 350 mètres carrés du bâtiment. Sébastien s’active, fourche à la main. Au menu des bêtes : de la luzerne, riche en protéines, un mélange de céréales et des pois. Tout est cultivé sur la ferme, tout est bio. « Sens cette luzerne, c’est incroyable non ? Elle vient du champ d’à côté, explique Sébastien. Je n’achète rien à l’extérieur. Le fumier des animaux est lui répandu sur les parcelles pour les fertiliser, c’est un cycle ». Plusieurs races de brebis se côtoient ici. Des noires du Velay portant bien leur nom, des solognotes à la robe rousse et des brebis anglaises blanches, des shropshires, choisies pour aller pâturer dans les vergers car elles ne s’attaquent pas aux écorces des arbres. L’élevage, de l’aveu de Sébastien, est l’activité la moins rentable de la ferme, gourmande en temps, en énergie, en espace et en eau. Mais c’est aussi la clé de voûte de son système. Les animaux se nourrissent des cultures produites et vont ensuite fertiliser les champs. Ainsi en a-t-il été de la parcelle de colza, à quelques pas de la bergerie. Le colza récolté a servi à la fabrication d’huile et le résidu du pressage, le tourteau, a permis de nourrir les poules. Une partie de l’huile de colza produite est partie à la vente et l’autre a servi à traiter les arbres fruitiers. Ce cycle ­terminé, les restes de fertilisation issus du fumier des brebis ont permis de faire pousser une culture secondaire, destinée à les nourrir en retour. « Ici, tout est interconnecté, c’est ­atypique dans l’agriculture d’aujourd’hui où on nous a tiré vers les filières, commente ­Sébastien. Si tu fais des poulets, tu ne fais que ça, et tu as un camion qui vient régulièrement te livrer la nourriture. » Les brebis destinées à la production de viande seront tuées non loin de là, à Romans-sur-Isère, « dans un petit abattoir qui ne travaille pas pour la grande distribution, qui ne fait rien pour des entreprises comme Bigard [le géant français de la viande, ndlr] », détaille Sébastien, puis découpées chez un boucher à Chabeuil, à quelques kilomètres. La viande sera vendue à des restaurateurs de la région et dans la petite boutique de la ferme, ouverte tous les samedis matin. Le ­circuit court est la règle. 

UN SYSTÈME AUTONOME ET RÉSILIENT

Le grand avantage de la polyculture-élevage pratiquée sur la ferme, outre son fonctionnement en cycles, où rien ne semble se perdre, réside dans sa résilience. Produisant des céréales, des fruits et légumes, des œufs et de la viande à longueur d’année, elle permet de se remettre d’un coup dur plus facilement. « Si la grêle détruit tous tes arbres fruitiers ou si tes brebis se font manger par des loups, ton ­système ne doit pas s’effondrer. Plus tu as de cultures différentes et d’élevages, plus tu es résilient, c’est aussi ça l’idée. » La vente directe des produits de la ferme garantit l’essentiel de ses revenus et la rend autonome. Depuis six ans, Sébastien et Elsa parviennent à se verser ­chacun un salaire, 1 300 euros par mois. La satisfaction liée à la vente n’est pas seulement d’ordre économique. « On est super fiers de se dire qu’on nourrit 40 familles par semaine avec nos petites mains », s’enorgueillit ­Juliette, 37 ans, qui entame sa deuxième saison au Grand Laval et s’occupe, avec son compagnon Guillaume, du maraîchage. « En période de Covid-19, quand les grands flux internationaux sont perturbés, tu te rends compte que tu es la seule ferme du coin à pouvoir vraiment nourrir les gens, renchérit Sébastien. Les paysans ici font du blé et du maïs pour la coopérative, mais toi tu en manges beaucoup du blé et du maïs ? » 

La contrepartie de la polyculture-élevage réside incontestablement dans l’énergie et les compétences qu’elle demande. « Si je devais trouver un mot pour parler de cette ferme, je dirais… compliquée, s’étonne toujours ­Brice ­Lemaire, qui accompagne ­Sébastien dans la constitution d’un réseau de fermes paysannes et sauvages. Il y a tellement de cultures ici, en rajoutant l’élevage et les poules, je ne sais pas comment Sébastien parvient à tout gérer. » Et de fait, le paysan de 47 ans ne s’arrête jamais. « Si tu veux le voir, il faut travailler avec lui, complète son épouse Elsa. Ici, on travaille tous 70 heures par semaine, mais aucune journée ne ressemble à la précédente. » 

DOMESTIQUE ET SAUVAGE, LA FIN D’UNE FRONTIÈRE

Après avoir nourri les brebis au pas cadencé, Sébastien rejoint les 2 000 mètres carrés de maraîchage qu’accueille la ferme. Pour le ­profane, la zone pourrait sembler anarchique – en tout cas, éloignée de la géométrie parfaite des champs de céréales et des alignements sous serre. Là, les arbres fruitiers côtoient choux et salades. Les poules se baladent librement. « Les poules, c’est un bon exemple de ce que nous faisons, explique ­Sébastien. La poule est un gallinacé d’origine forestière, les mettre en plein champ n’a aucun sens. Ce serait comme mettre une baleine sur la plage et l’arroser pour qu’elle vive. Pour qu’elles se sentent bien, qu’elles ne soient pas stressées, il faut que les poules soient sous des arbres ou de la grosse végétation. En plus, en faisant ça, tu vas en tirer des bénéfices pour tes cultures. Elles vont gérer les herbes qui poussent et les parasites. » Tout est ainsi réglé sur la ferme, chaque espèce rend service aux autres. Tout se joue dans la complémentarité. 

Les pieds des abricotiers et des pommiers sont enherbés. Des bandes de ronces voisinent des haies, des tas de bois et des perchoirs à chauves-souris et oiseaux. Plus loin, court une large parcelle de sorgho. « C’est différent de ce que tu peux voir ailleurs, poursuit Sébastien. Un pied de haie dans lequel tu viens déposer des déchets, c’est tout bête mais c’est ­vraiment atypique. La plupart des gens veulent que ce soit nickel, ils passent tout au Roundup. Chaque mètre carré compte. Quand on est agriculteur, culturellement, on lutte contre le sauvage. Nous, on laisse intentionnellement les choses pour relancer les dynamiques du vivant. » C’est, pour le résumer en une expression, faire de « l’hospi­talité active pour la vie sauvage », selon la formule de ­Baptiste ­Morizot. Difficile de ne pas voir ici une alternative radicale au modèle agricole dominant – et plus largement au ­rapport au vivant – induit par le règne de la science, des ingénieurs et autres promoteurs de l’aménagement du territoire, qui ont mis en coupe réglée ce que l’on a coutume d’ap­peler la Nature. Un mouvement, mortifère, dont l’histoire a été particulièrement bien contée et documentée par le philosophe Jean-­Baptiste ­Vidalou, dans son essai Être forêts (Zones, 2017). 


L'élevage est un élément-clef au Grand Laval, il permet entre autres la fertilisation des sols.


MISER SUR LE VIVANT

Les activités de maraîchage de la ferme sont donc prises en charge par Juliette et ­Guillaume, qui ont connu une première vie comme ­géologues dans l’industrie minière. Ils louent leur parcelle au père de ­Sébastien et vendent ensuite leur production au magasin de la ferme. Ce matin, ils font justement des allers-retours incessants afin de préparer la vente du lendemain et passent les bras ­chargés de cagettes remplies de chayottes ou « chouchous », étranges cucurbitacées vert fluo, de salades, de courges et de potimarrons magnifiques, aux couleurs automnales. Tous deux cultivent au milieu des arbres et des espaces pensés pour accueillir de la biodiversité. La logique est simple à comprendre. Plus il y aura d’espèces, plus il y aura de « services écosystémiques » rendus, réponses aux problèmes de ravageurs et de fertilisation, plus il sera facile, in fine, de se passer d’intrants. « On ne fait aucun traitement, affirme ­Juliette. La seule chose qu’on utilise ce sont des ­granulés de fer contre les limaces, qui sont autorisés en bio. On mise sur le vivant et la biodiversité. En ce moment, on est infestés de pucerons. On espère simplement avoir planté nos fèves suffisamment tôt pour qu’elles commencent à se défendre toutes seules, avant que les coccinelles ne prennent le relai. » 

Cette approche nécessite toutefois de comprendre les règles de vie du sauvage, d’identifier et de connaître les espèces en présence, de cerner leurs interactions et leurs poten­tialités. En somme, de disposer d’un solide bagage d’agronome et de naturaliste. Sur ce sujet, Sébastien est la référence. « Un expert du sauvage », selon ­Baptiste ­Morizot, « un puits de science », pour Elsa. Cette sensibilité au vivant, ­Sébastien la cultive depuis son enfance, quand son grand-père maternel – « un mélangede Pagnol et Tartarin de Tarascon » – l’abreuvait de récits et d’aventures de chasse. Lorsque minot aussi, il partait observer les papillons et se passionnait pour les oiseaux. Cette inclinaison, il lui donnera corps pendant vingt ans, en travaillant pour la Ligue de protection des oiseaux (LPO), avant de reprendre la ferme. 

TOLÉRER LE DÉSORDRE

« Paysan » ou « paysan naturaliste » sont les termes qui lui conviennent le mieux ; il s’y reconnaît davantage que dans ceux d’« agriculteur » ou d’« éleveur ». Sa pratique, elle, relèverait de l’agro-écologie, où l’idée est de s’appuyer sur les forces du sauvage, de mettre en place les cycles les plus logiques et ­naturels possibles, sans utiliser de produits chimiques. La permaculture ? Il ne connaissait pas le mot avant qu’Elsa ne lui en parle, elle qui a suivi une formation en Australie avec ­David ­Holmgren, l’un des fondateurs de cette philosophie qui recoupe amplement la pratique de la ferme du Grand Laval. Sébastien l’avoue aisément, le chemin qu’il emprunte nécessite une rupture culturelle profonde. Il faut ­tolérer une certaine forme de désordre sur ses parcelles, accepter les pertes et apprendre à lâcher prise, à ne pas vouloir tout contrôler. Il y a là une forme d’humilité quant à sa place au sein du monde vivant. Les abricotiers, dans un des vergers les plus proches de la maison, voient leurs feuilles jaunir. Ils sont victimes de l’enroulement chlorotique bactérien, un virus contre lequel on ne peut rien sans produits phytosanitaires. Il faudra tôt ou tard se résoudre à les arracher pour en planter de nouveaux. Accepter de les perdre donc. 

Mais contrairement à ce qu’on pourrait penser, la ferme produit, et même généreusement. Les plantations sont en sur-densité ; son modèle est hyper-intensif. À tel point que ­Sébastien reçoit de plus en plus fréquemment la visite d’acteurs habituellement versés dans l’agro-industrie, curieux de comprendre son modèle. Pour ­Baptiste ­Morizot, qui a longtemps exploré l’interface entre le domestique et le sauvage, l’exemple de la ferme lui a permis d’alimenter sa réflexion, pour ne pas dire de la faire progresser. « Dans ma tradition théorique, il y a des différences radicales entre le sauvage et le domestique, explique-t-il. Ici, quand on constate qu’on travaille avec des espèces animales qui ne sont pas sur-­domestiquées, elles sont tissées dans une polyculture-­élevage circulaire où tout fonctionne ensemble, la distinction entre sélection artificielle et sélection naturelle, entre sauvage, semi-­sauvage et domestique devient beaucoup moins claire. On se rend compte que le lieu du domestique absolu, la ferme, n’est pas ­forcément contradictoire avec le sauvage. Au contraire, on prend conscience que c’est un lieu dans lequel les dynamiques entre le sauvage, la vie domestique et la vie productive se tissent très spontanément. Et cela nourrit la réflexion quant à la façon de faire revenir du sauvage dans un endroit qui a subi la modernisation agricole, la monoculture et l’usage massif d’intrants. » 

UNE DIPLOMATIE INTERESPÈCES

Faire revenir du sauvage, du vivant, dans un lieu ravagé par l’agro-industrie, tel était précisément le point de départ de Sébastien. En ce sens, son expérience au sein de la Ligue de protection des oiseaux a été décisive, tant elle a pris les atours d’une prise de conscience. Alors qu’il rejoint la LPO – dénommée à l’époque Centre ornithologique Rhône-Alpes (CORA) – au début des années 1990, la réintroduction de la grande faune (grands carnivores et grands ongulés notamment) a fait ses preuves en France. ­Sébastien bague le premier vautour né dans les Alpes françaises depuis un siècle et assiste au retour, spontané, du loup dans la région. Mais la faune ordinaire, elle, est en plein déclin. « On parle là de papillons, d’hirondelles ou de moineaux, précise-t-il. Des alouettes, par exemple, il y en avait plein quand j’étais petit. Quand j’ai repris la ferme, il n’y en avait plus aucune. » Aujourd’hui, cette décroissance est confirmée par tous les indicateurs. L’Observatoire national de la biodiversité (ONB) évoque un « déclin rapide des populations animales et végétales ». Parmi elles, 23 % des populations d'oiseaux communs spécialistes ont disparu de métropole depuis 1989. 

Au cours de son travail pour la LPO, ­Sébastien fait de nombreuses rencontres, prend conscience de cette disparition progressive et, lorsque l’opportunité se dessine de reprendre la ferme familiale, il y voit un moyen « d’agir pour l’environnement, d’enrayer le déclin de la biodiversité dans le monde agricole, sans nécessairement savoir par quoi commencer ». Pendant huit ans, il est double actif et commence par de petites choses. Replanter des haies, installer des nichoirs sur les parcelles, tester des cultures, s’essayer – modestement – à l’élevage de brebis. Penser une osmose, entre activités productives et vie sauvage. Aujour­d’hui, les espaces sauvages représentent plus de 10 % de la surface de la ferme. Plus de 200 nichoirs offrent des habitats aux oiseaux et chauves-­souris. « Au printemps, on a 20 espèces différentes de papillons, 60 espèces d’abeilles sauvages, on a des lapins, on entends des rouges-gorges chanter, se réjouit Sébastien. Je suis très fier d’avoir réactivé une énorme colonie de moineaux domestiques. Il n’y en avait plus aucun et maintenant nous avons plus de 200 couples sur la ferme. Tout cela, ce n’est pas spectaculaire, on ne parle pas de lynx dans les montagnes, c’est de la faune ordinaire, mais c’est essentiel aux écosystèmes. » 

Sébastien Blache figure bien le « diplomate interespèces » qu’évoque ­Baptiste ­Morizot dans ses livres – que ­Sébastien n’a pas encore pris le temps de lire en dépit de l’amitié qui lie les deux hommes. En diplomate, il circule parmi les points de vue de chaque espèce, qu’il s’agisse d’une brebis, d’un parasite ou de plantes messicoles. D’un instant à l’autre, il stoppe sa marche ou son activité pour observer. Ici, une bergeronnette des ruisseaux, avec son plumage jaune, vient faire une halte dans un des nichoirs de la ferme. Là, c’est un faucon ­crécerelle, avec sa queue rousse rayée de noir, qui plane au-dessus d’un champ. Plus loin, se tient un héron cendré. La même ­fascination le traverse lorsqu’il évoque la ­présence des loups dans la région. Une fascination toutefois teintée, dans ce cas précis, de soupçons d’inquiétude. 

SUR LA PISTE DU LOUP

Aux abords d’un de ses enclos à brebis, ­Sébastien a en effet constaté qu’une clôture était tombée au sol pendant la nuit et que la terre avait été grattée. « Il s’est passé quelque chose, répète-t-il en boucle, son regard bleu scrutant les alentours. Les brebis ne sont pas sereines. Elles me suivent comme si elles voulaient partir. » Léon, l’énorme chien de protection qui leur tient compagnie, est lui aussi aux aguets, le corps tendu, la tête levée. La semaine passée, grâce à un piège – un appareil photo dissimulé à proximité de l’enclos –, Sébastien et ­Baptiste ­Morizot ont pu photographier un loup qui rodait dans les parages. Les images de la nuit précédente n’ont rien donné, mais Baptiste, venu épauler son ami en cette fin de journée, repère une trace à quelques mètres de l’enclos à brebis. Une empreinte de 12 centimètres, griffes comprises, en forme de diamant. « Cela ressemble à une marque d’arrêt, pour observer le troupeau, analyse-t-il. Un loup vient toujours répéter de nombreuses fois avant de sauter une clôture. À mon avis, on est à 80% de chances qu’il s’agisse bel et bien d’un loup. » Plus loin, une crotte ­renforce l’hypothèse. Sa taille, sa forme et la ­présence de poudre blanche des os brisés et digérés plaident pour la piste lupine.

Si ­Sébastien ne souhaite naturellement pas que son troupeau se fasse attaquer, il ne soutient pas non plus les tirs de prélèvement – lorsque la préfecture décide d'autoriser des tirs sur des loups afin de contrôler leur nombre –, une manière de « faire du chiffre », selon lui. Une approche qui, dans la région, semble contreproductive, déstructurant des meutes et conduisant ses membres à errer davantage. Le triptyque clôture électrifiée, chien de protection et présence de l’éleveur lui paraît suffisant. « Pour moi, c’est une question de protection des cultures, comme les pucerons, on doit avoir un rapport technique à la question, rappelle-t-il, pas un rapport d’excités. On doit continuer à faire notre boulot tout en protégeant les loups. » ­Baptiste ­Morizot, à ses côtés, clorait presque le débat en une phrase : « Si tu veux bénéficier de la générosité de la vie, il faut prendre toute la vie. » 

ARCHIPÉLISER PAR CONTAMINATION

Les deux hommes se sont rencontrés il y a quelques temps, grâce un ami commun, et se fréquentent assidûment depuis. Le philosophe a trouvé dans le paysan et sa ferme une interface entre le sauvage et le domestique, une façon de défendre le vivant, non pas « dans des montagnes inaccessibles et préservées, mais là où on vit, là où on exploite ». ­Sébastien, lui, a trouvé chez Baptiste davantage de sens, de mots, pour parler de sa pratique. Tous deux œuvrent aujourd’hui ensemble pour rassembler des fermes et des paysans qui ­partagent leur regard sur le vivant, au sein d’un réseau de « fermes paysannes et sauvages ». « On commence ici, dans la Drôme, développe ­Baptiste ­Morizot, on pense qu’on peut produire des effets de contamination à cet endroit là, multiplier une parole, des fermes, une sensibilité, des gens qui spontanément pensent autrement. On veut archipéliser par contamination, comme dirait ­Alain ­Damasio. Pousser des problématiques et des êtres dans le champ de l’attention collective. » Si la question de la connaissance du vivant est centrale, les deux acolytes sont conscients que chaque paysan ne peut pas se prévaloir d’un passé d’ornithologue ou d’un bagage naturaliste aussi riche que celui de Sébastien, et restent convaincus que des ­chemins existent. « Beaucoup d’agriculteurs, de paysans ont conscience qu’il y a un souci, ont envie de changement, pointe ­Sébastien ­Blache. L’agriculture chimique, industrielle, extra­ctiviste a posé une chape de plomb, elle a contraint les gens à ne plus voir ce qu’ils font. Un blindage s’est constitué mais on peut le fissurer. Il n’est pas  trop tard pour s’intéresser aux sauterelles! » Observer, comprendre, se réapproprier des savoirs confisqués par les techniciens et agir en conscience, telle est la voie qu’ouvre le paysan-naturaliste de ­Montélier. La sensibilité et l’humilité pourraient être ses maîtres-mots