Biodiversité et chasse

Sangliers : la cohabitation est-elle possible ?

Autrefois rares et aujourd’hui pullulants, les sangliers nuisent à de nombreuses activités humaines, ravageant des cultures et entraînant des accidents routiers et ferroviaires. La gestion de leur population se résume souvent à des battues sanglantes. Mais de nouvelles formes de cohabitation pourraient être explorées.

Ce n’est sûrement qu’une anecdote, difficile pour autant de ne pas y voir le symbole d’un animal dont l’expansion fulgurante est génératrice de heurts et de face-à-face fracassants. Alors qu’il préparait cet article sur les sangliers, l’auteur de ces lignes en a percuté un à bord d’un TGV. Résultat : trois heures d’attente, deux enfants en bas âge grognons et un seul débat dans les wagons. Et s’il y avait trop de mammifères à groin en liberté dans notre pays ? Il faudra quelques jours de réflexion et la lecture d’un ouvrage précieux – Sangliers, géographies d’un animal politique (Actes Sud, 2023) – pour poser la question d’une façon qui n’incrimine pas la seule victime mortelle de ce choc ferroviaire : une espèce autre que la nôtre peut-elle encore croître dans un monde saturé par l’omniprésence des humains et de leurs flux économiques ?

Article issu de notre numéro 62 « L'écologie, un truc de bourgeois ? », disponible en kiosque, librairie et sur notre boutique.

Un constat, avant de tenter de répondre. Longtemps considéré comme un animal rare et recherché – « Dans les années 1930 à 1950, d’éminents naturalistes traversaient l’Europe dans l’espoir d’apercevoir sa silhouette massive », rappellent les auteurs du livre Raphaël Mathevet et Roméo Bondon –, le sanglier est devenu depuis les années 1970 l’un des seuls animaux dont les effectifs explosent dans notre pays. S’il est difficile de chiffrer précisément le nombre d’individus sur notre territoire, les estimations sont parlantes et donnent entre 1,5 million et 2 millions d’individus. Le référent sangliers à l’Office français de la biodiversité (OFB), Éric Baubet, propose de se référer aux tableaux de chasse pour avoir un aperçu de la rapidité de son expansion : 800 000 sangliers ont été tués par arme à feu en 2022, contre 80 000 au début des années 1980 et seulement 30 000 au début des années 1970. Et cette tendance peut s’accentuer selon l’expert des ongulés à l’OFB : « Tous les cinq ans, le nombre de prélèvements annuels par la chasse augmente de 100 000. »

Animal tout-terrain

Comment expliquer une telle croissance ? D’abord, il faut souligner la formidable capacité d’adaptation de l’animal. Le sanglier parvient à s’installer dans des environnements très différents, y compris dans les villes et leurs périphéries. Il est même qualifié d’« animal urbain » par certains biologistes, qui ont remarqué que les individus fréquentant nos villes étaient plus corpulents et avaient une croissance plus rapide que la moyenne. Le sanglier est en effet capable d’adapter son régime alimentaire à la ressource disponible, certains sangliers urbains étant par exemple très gras à force de consommer la nourriture humaine ou de la pâtée pour chats, tandis que leurs autopsies révèlent la présence de plastique dans leur estomac.

Une espèce autre que la nôtre peut-elle encore croître dans un monde saturé par l’omniprésence des humains et de leurs flux économiques ?

Cette capacité d’adaptation est impressionnante : en 2019, Sebastian Vetter, de l’Institut de recherche en écologie de la faune sauvage à Vienne, explique au Guardian qu’il a l’impression que les sangliers qu’il traque sont plus intelligents que lui tant ils arrivent à déjouer ses stratégies. Cette aptitude s’est révélée précieuse pour l’espèce après-guerre, à mesure que les paysages ont été fondamentalement transformés en France. Il faut citer d’abord l’abandon de certaines terres agricoles et l’augmentation des petites surfaces boisées en feuillus à fruits – dont sont friands les sangliers –, qui sont désormais un moteur important de leur reproduction. Mais aussi l’intensification de certaines monocultures monolithiques comme le maïs qui leur ont donné accès à une alimentation riche et, en été, à un abri. L’étalement urbain a aussi paradoxalement agrandi son espace vital, en donnant naissance à de nombreux territoires aux pelouses grasses et protégées des chasseurs, qui sont autant de refuges potentiels quand on sait s’y adapter. Toutefois, rappelle Éric Baubet, le sanglier n’a commencé à devenir envahissant qu’à partir du moment « où on l’a encouragé à envahir ».

Tableau de chasse

Car, dans ce contexte favorable, les chasseurs français ont œuvré activement à l’augmentation des populations. La destruction généralisée des haies, l’effondrement des populations d’insectes et l’apparition de certaines maladies ayant entraîné au mitan du siècle dernier la raréfaction rapide des petits animaux d’ordinaire chassés – comme les lapins et les perdrix –, les pratiquants ont changé leur fusil d’épaule et se sont reportés sur du gros gibier. D’abord, « en instaurant des consignes de tir préservant les femelles sangliers pour développer les populations », décrit un rapport d’une mission parlementaire sur la régulation du grand gibier, publié en 2019. Ensuite, en relâchant dans la nature des sangliers d’élevage ou encore en nourrissant les individus l’hiver. En contrepartie, il a été demandé aux chasseurs d’organiser localement des battues afin d’éliminer les individus devenus trop nombreux, mais aussi de dédommager les agriculteurs victimes de ces grands animaux – l’enveloppe annuelle dépasse aujourd’hui les 80 millions d’euros par an.

« Les deux espèces, humains et sangliers, se sont développées rapidement et cela a augmenté les zones de friction. »

Nous voilà dans une situation paradoxale : ceux qui ont décidé et œuvré pour l’augmentation des populations de sangliers sont aujourd’hui ceux qui sont chargés de « réguler » leur population à l’aide de sanglantes battues et ainsi de limiter l’impact de ces animaux sur les activités humaines. Raphaël Mathevet, écologue au CNRS, résume ainsi l’incohérence qu’il y voit : « Les fédérations de chasse ont effectivement intérêt à réduire les populations pour limiter les dégâts, mais elles se doivent de conserver des effectifs suffisamment intéressants pour conserver un nombre d’adhérents et de permis de chasse important. » Ces abattages par battue semblent être, pour beaucoup d’observateurs, la seule solution aux conflits avec les sangliers, y compris parfois dans les espaces naturels.

Force est pourtant de constater que cette pratique ne limite pas l’expansion du sanglier. Cela pourrait s’expliquer en partie et localement par des raisons biologiques : dans les groupes sociaux désorganisés par les abattages d’adultes, les jeunes laies (la femelle du sanglier) démarrent plus tôt leur reproduction et ont des portées plus rapprochées. Cela pourrait aussi s’expliquer par le comportement de certains chasseurs qui ne souhaiteraient pas vraiment « réguler » les populations mais aimeraient en réalité en chasser chaque année davantage. Les doutes à ce sujet sont renforcés par certains représentants des chasseurs eux-mêmes (« J’en n’ai rien à foutre de réguler », avait ainsi assumé le président de la Fédération nationale des chasseurs sur RMC en 2021), mais aussi par certaines pratiques illégales – plusieurs experts ont rapporté avoir vu des chasseurs nourrir illégalement des sangliers afin d’accroître encore le cheptel à chasser ou pratiquer encore des élevages clandestins.

Cohabitation

La situation pose également des questions éthiques. Il est par exemple désormais recommandé de tirer sur les femelles gestantes pour limiter la prolifération de l’espèce, un geste pourtant contraire aux valeurs de beaucoup de chasseurs. De même, les photos de chasseurs posant fièrement devant des tas de sangliers morts évoquent forcément une fosse commune née d’un combat inégal. Ces sacrifices de masse risquent enfin de faire oublier une évidence : ces animaux sont utiles et ont leur place dans les écosystèmes. À ce titre, les biologistes précisent bien que, du point de vue des écosystèmes, les sangliers ne sont pas en surnombre en France et qu’aucun consensus scientifique ne permet d’établir si leur population grandissante constitue un avantage ou au contraire un inconvénient pour la biodiversité.

« Les deux espèces, humains et sangliers, se sont développées rapidement et cela a augmenté les zones de friction », résume Éric Baubet. Questionnant ainsi les moyens de cohabitation pacifique avec les suidés. C’est en ville, lieu de rencontres de plus en plus fréquentes entre l’humain et l’animal noir, que l’on trouve les expérimentations les plus riches en la matière. À Barcelone, depuis dix ans, aux captures et euthanasies ciblées d’individus s’ajoute la plantation dans les espaces verts de végétaux que n’apprécient pas les sangliers ou encore des campagnes d’information invitant notamment les habitants à tenir leurs distances en cas de rencontre et à limiter la prolifération des déchets alimentaires.

En Israël, la biologiste Uri Shanas a démontré qu’il était possible d’éloigner les populations des villes, grâce à l’aménagement de sites de fouissage et de bain de boue les attirant en périphérie. De leur côté, l’écologue Raphaël Mathevet et ses collègues travaillent à un projet de recherche sur les populations de sangliers à Montpellier et à Nîmes et à leur acceptation par les populations locales. Leurs premières constatations montrent que parler d’un individu ou d’une famille permet un accueil plus favorable que de parler de l’espèce, « ce qui ramène immédiatement à tout un tas de stéréotypes ». Il semblerait aussi que les sangliers soient particulièrement remarqués dans les quartiers dits difficiles et que certains fréquentent les mêmes marges de la ville que des populations sans abri. Réfléchir à la présence du sanglier auprès de nous questionne forcément notre système économique et les mécaniques de domination à l’œuvre entre humains comme entre humains et non-humains. 

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