Édito

Puissances de l'écoféminisme

Découvrez l'édito de notre numéro 47 : Êtes-vous écoféministe ?

« Pourquoi vous ne feriez pas un dossier sur l’écoféminisme ? » Les deux  militantes féministes de la tablée touchent juste. Aucune réponse toute faite, on n’y a pas vraiment réfléchi. Hésitant : « Mais… c’est pas le dernier concept à la mode ? » – sous-entendu : pas très solide, sujet à toutes les récupérations. Ignorant : « Et puis, pour vous, c’est quoi au juste l’écoféminisme ? » ; « Précisément : on ne sait pas trop... » Vendu, on fera ce dossier sur ce courant intellectuel, politique et militant qui tisse des liens organiques entre crise écologique et domination patriarcale. La planche s’avérait pourtant bien savonneuse.

Après quelques recherches, on se rend vite compte que l’écoféminisme compte plus d’ennemis que d’alliés. Les attaques viennent même de tous les bords. Les marxistes ne tarissent pas d’hostilité contre ce qu’ils et elles perçoivent comme une spiritualité païenne et ésotérique déconnectée des conditions matérielles de la domination. Les féministes classiques, surtout les Françaises, s’offusquent de l’idée qu’il y aurait un lien « naturel » entre la femme et la Terre, et craignent que les tentatives de réappropriation ou de réinvention d’une identité féminine transhistorique ne ramènent les femmes à un essentialisme peinturluré en vert, alors même que se trouvait là une des sources du pouvoir patriarcal. Même les tenants d’une écologie sociale, comme Murray Bookchin, s’inquiètent que le caractère identitaire et spirituel de la démarche ne détourne des enjeux liés aux inégalités sociales et de l’impératif de destruction des structures de pouvoir qui maillent la société, patriarcales ou non. Sans compter sur les sceptiques de tous bords qui égrènent les maux d’un écoféminisme « culturel », c’est-à-dire bourgeois : foutraque, sans cohérence interne, inopérant politiquement, dépolitisant, facilement récupérable, remodelé dans tous les sens par les forces du marché qui le recrachent en tutos pour faire ses potions naturelles et en séances de danse pieds nus pour se reconnecter à la Terre et à son Moi intérieur...

Seulement, quelque chose n’allait pas dans cette peinture digne de Jérôme Bosch : comment un courant apparemment si peu convaincant avait pu se maintenir vivant près d’un demi-siècle, depuis que Françoise d’Eaubonne en a inventé le terme en 1974 ? Comment des intellectuelles reconnues en étaient arrivées à s’identifier comme écoféministes et sorcières ? Il fallait revenir aux textes fondateurs pour découvrir l’attrait que peut exercer l’écoféminisme. On découvre des pensées foisonnantes, arborescentes, qui s’hybrident avec tout ce qu’elles touchent ; des modes d’action radicaux, alternatifs, utopistes ; une attention au sensible, aux imaginaires, à la vie intérieure et aux liens invisibles qui unissent les vivants ; des formes qui jonglent entre académisme, pragmatisme, farce et poésie. Et le tout sans souci d’une mise en cohérence rigoureuse, riche d’interstices où peut naître et croître la créativité. Au risque d’être trop dispersé, diffus, et donc peu opérationnel politiquement ? On peut le penser. Mais est-ce important ?

L’écoféminisme ne sera certainement jamais un programme politique, un système idéologique au même titre que le marxisme-léninisme ou le libéralisme. C’est un puits qui offre un peu d’eau fraîche aux réflexions de notre temps, un terreau où plonger ses racines. Ce devrait être pour nous, femmes et hommes, une source de puissance. Car ce n’est pas pour rien que l’écoféminisme resurgit avec force aujourd’hui. Comme dans les années 1970, nous sommes confrontés à une menace existentielle – la guerre nucléaire hier, l’accélération du changement climatique aujourd’hui – et à un sentiment d’impuissance absolument écrasant. Face à la catastrophe en cours, à la perspective du plus grand crime contre l’humanité et le monde vivant jamais commis, nous avons besoin de tous les secours, à commencer par celui des écoféministes.

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