Entretien

Pascal Chabot : « Le temps nous contraint toujours à une certaine forme d'humilité »

Depuis le Destin des Anciens, où les hommes se laissaient bercer par les évènements, jusqu’à l’Hypertemps du XXIème siècle, où le rythme de nos vies est toujours plus frénétique, notre rapport au temps n’a cessé d’évoluer. Dans son dernier livre, Avoir le temps, le philosophe Pascal Chabot explore les différents schèmes temporels qui ont structuré les représentations temporelles de l’Occident. Entretien.

Vous commencez votre livre en soulevant un paradoxe : nous avons l’impression de toujours manquer de temps alors que pourtant, du temps nous en avons... puisque nous existons ! Vous vous demandez alors pourquoi nous avons malgré tout cette impression...

Le paradoxe tient au fait que le temps, nous l’avons, mais son essence même est de disparaître aussitôt qu’il apparaît. Nous n'habitons que la fine pointe de ce présent qui est toujours disparaissant. C'est donc tout à fait paradoxal, mais d'autant plus important à interroger aujourd'hui que l'expression «je manque de temps » est un des mantras les plus communs de notre époque. Aujourd’hui, le temps est partout. Nous vivons de manière assez frénétique par moment. Nous cherchons à peupler notre temps avec toujours davantage d'activités, de relations, et ce n'est peut-être pas ce que nous pourrions faire de plus juste et de plus sage par rapport au temps. «Je manque de temps », cela veut dire non pas que les journées devraient avoir une heure ou deux de plus, mais que nous avons besoin d’inventer un autre type de rapport au temps où l’on a pas l'impression d'être dans un contre-la-montre perpétuel. André Breton avait fait écrire sur sa tombe «je cherche l'or du temps », une belle formule surréaliste et énigmatique, qui désigne  quelque chose de l'ordre de la qualité qui nous ferait sortir du décompte des minutes et des heures. Chercher un temps de qualité, c'est chercher un type de sagesse du temps : une chronosophie.

Dans votre livre, vous détaillez comment plusieurs «schèmes de civilisations » ont influencé notre rapport au temps. Comment ces schèmes de civilisation dominent-ils le rapport au temps des individus, malgré les spécificités individuelles ?

En tant que philosophe nourri d'existentialisme, comme tous les philosophes contemporains, je suis évidemment extrêmement sensible à la liberté individuelle et à une certaine autodétermination libre de l'individu. Cela étant, il est clair que des éléments civilisationnels plus profonds que les psychés individuelles, conditionnent et déterminent notre rapport au temps. Le temps est un des concepts philosophiques les plus profonds, et chaque civilisation le conçoit à sa façon. Chaque religion, chaque grande idéologie s'impose en déterminant à sa manière le temps. Le temps religieux, par exemple dans le christianisme, est très codé. Il va d'un codage assez idéologique sur la fin des temps à un codage extrêmement pratique sur le rythme de l'année, voire sur le rythme des journées comme avec les cloches dans les villages naguère. Aujourd'hui, un autre type de codage du temps est à l'œuvre, qu'on le veuille ou non, via nos technologies. Ces dernières conditionnent notre rapport au temps. Elles nous apprennent par exemple un type de ponctualité, presque névrotique. Zoom nous a rendu beaucoup plus sensibles, à la minute près. Quand on patiente devant l'écran de notre ordinateur, on vit une expérience du temps différente de quand on attend quelqu’un à la terrasse d'un café. L'outil transforme notre rapport au temps et en l'occurrence rend le temps toujours plus présent. C'est dans ce cadre des schèmes temporels, que des manières de nous construire un rapport plus libre à la temporalité, peuvent exister. Mais la lame de fond est quand même de l'ordre de ces schèmes.
Tout d’abord, c’est le Destin qui a gouverné le rapport au temps des civilisations. Elles ont survalorisé ce qui ne dépend pas de nous. La temporalité avait alors un aspect fataliste. Dans ce contexte-là, il y a une sorte d'humilité de l'humain face, par exemple, au temps de la nature. Là où je me distingue de certains de mes collègues c’est que je pense que tous ces schèmes de civilisation coexistent. Les schèmes temporels du passé continuent à structurer nos psychismes. Bien que contemporains de Zoom, nous sommes encore marqués par la longueur des temps de la nature. Penser un type de concordance entre ces différents rapport au temps est essentiel. C'est une des richesses du contemporain que de pouvoir considérer différents types de temporalité.

 L’idée de Destin rendait l'homme était relativement passif vis-à-vis du temps mais, expliquez-vous, un second schème temporel apparaît alors : le Progrès. L’homme se met alors à vouloir maîtriser le temps. Pourtant, malgré ce rôle actif, nous avons encore l’impression d’en manquer....

Le Progrès est un de nos plus grands héritages. Nous sommes toujours en train de faire l'inventaire du Progrès, tout en l’interrogeant. Ce qu'il y a de déterminant dans cette notion, qui étymologiquement veut dire «marcher vers l'avant », c'est qu'il invite le futur dans la pensée mais aussi dans l'action humaine. Il nous fait prendre conscience que l'action humaine peut orienter les futurs possibles, en fonction de nos choix. Le futur dépend donc de nous. Le Progrès est donc une valorisation humaniste de l'humain, qui grappille un peu de temps à Dieu qui était dans toutes les pensées jusque là, le Chronocrator, le maître du temps. Pour comprendre le Progrès, il faut rappeler qu’il a deux aspects. Premièrement, il a un aspect matériel et technique qui est triomphant aujourd'hui. Mais ce n'est pas son sens premier dans la pensée moderne. Il est d'abord psychopolitique et vise l'émancipation et la liberté. La Déclaration des Droits de l'Homme est peut-être la plus grande réalisation de cet idéal progressiste. La crise contemporaine du Progrès peut être interprétée comme une sorte de décrochage avec un progrès technologique toujours plus puissant et des progrès sociaux qui existent mais qui sont bien trop peu nombreux.
Par ailleurs, cet idéal de façonner le futur peut paraître dérisoire car on ne le maîtrisera jamais. Nous sommes forcés de contempler la survenue de certains évènements imprédictibles, comme le virus du Covid-19. Nous sommes alors surpris que le futur ne réponde jamais à aucun plan. Henri Bergson disait «le temps, c'est la création d'imprévisibles nouveauté ». Le temps nous contraint donc toujours à une certaine forme d'humilité, même si l’on essaye de le rendre un peu plus conforme à ce que nous aimerions qu'il soit. 

Aujourd’hui, nous vivons dans l’Hypertemps, c'est-à-dire un présent de l’immédiat. L’homme moderne aurait-il enfin réussi à vivre dans le temps présent, en accord avec soi-même ?

Les technologies nous offrent des possibilités de réinterprétation du présent, mais cela reste assez loin du carpe diem dont les Anciens parlaient. Je ne m'inscris pas dans la philosophie des penseurs qui râlent sur le XXIème siècle. Je pense qu'il faut tout de même mesurer ce qui nous est offert par cette inventivité humaine complexe. Cependant, si on réfléchit au conditionnement du temps qui nous est imposé aujourd’hui, on trouve beaucoup de choses à questionner. Par exemple, le temps à rebours est un temps machinique. C'est le temps de l'ordinateur par excellence : tout ordinateur, quand on lui demande d'exécuter une tâche, commence par calculer combien de temps cela va lui mettre. Fort de ce calcul, il peut organiser les différentes tâches qu'il a à faire simultanément, en les priorisant. Mais un ordinateur n'a pas de conscience interne du temps. Nous, humains, ne vivons le temps que dans la durée et ne pensons que relativement peu au temps que telle ou telle autre action va nous prendre. Pourtant, nous sommes de plus en plus conditionnés par ce temps machiniste qui impose une omniprésence du présent. Nous ressentons constamment le sentiment d'urgence à faire ceci ou cela. Les agendas électroniques en sont un très bon exemple. Nous avons l'impression d'exister en passant d'une case à une autre de cet agenda. Ce que l'on perd alors, c'est ce sentiment de la durée. Pourtant, il n'y a que dans ce sentiment de la durée, qu'il y a un rapport qualitatif au temps, et donc une saveur d’exister. Il faut donc à tout prix se réapproprier cet hypertemps pour y réinjecter une certaine qualité. En étant juste des consommateurs passifs du présent, conditionnés par nos technologies et par les emplois du temps, on passe à côté du temps lui-même. Manquer de temps, ce n'est donc pas avoir peu de temps, c'est faire de son temps une succession de rendez-vous avec son agenda qui fait que la vie passe bizarrement. Y penser, c'est déjà modifier ce rapport au temps. Et c'est en cela que la philosophie est toujours révolutionnaire.

Face aux défis écologiques, vous décrivez l'émergence d'un nouveau régime temporel centré sur le temps qu'il nous reste en tant qu'humains sur cette planète : le Délai. Mais vous semblez assez peu convaincu par son potentiel émancipateur.

Le Délai est une réalité. Si les choses continuent ainsi et uniquement ainsi, il sera trop tard à un moment pour qu'on puisse réorienter notre action de manière à ce qu'une vie viable sur cette planète soit encore possible. Je ne conteste donc pas le fait qu'existe un Délai, c'est à dire qu'une série de comptes à rebours sont enclenchés. Ce que je conteste, c'est l'image d'une fin de temps, l'image assez religieuse d'une apocalypse, d'une catastrophe planétaire face auquel nous serions presque impuissants, et qui devrait devenir la vérité de notre rapport à la temporalité. Je crois que le Délai, par la peur qu’il inspire, est un incitant sur lequel il faut tout sauf fermer les yeux. Mais à trop survaloriser un scénario apocalyptique, on risque de promouvoir une sorte de néo-fatalisme. Le Délai peut alors devenir une nouvelle nouvelle figure du Destin, avec le découragement que cela implique. Il peut ainsi expulser le futur. Or, je pense que c'est se fourvoyer complètement que de croire qu'un de nos schèmes mentaux peut exclure le futur. Dans toute transition, il y a un idéal de futurophilie, un amour d'un futur alternatif qu'on cherche à faire exister en changeant notre manière d'être, de consommer ou de produire.

Vous prônez alors un nouveau régime temporel : l'Occasion. En quoi consiste-t-il ?

L'Occasion suppose de prendre en compte la coexistence des différents schèmes temporels et de savoir qu'en chacun de nous, coexistent ces différentes temporalités. Fort de ce savoir et de cette conscience, nous pouvons alors nous demander s'il n'y a pas quelque chose à jouer dans le moment présent, et nous saisir de circonstances non-voulues pour les orienter d'une certaine manière. C'est cela l'Occasion. C'est une manière de prendre une balle au bond et d'identifier dans ce qu'il se passe, des zones d'actions où on peut véritablement changer les choses. En réalité, cette notion d'Occasion, c'est le kairos grec, c'est-à-dire le moment où il faut agir.  L'Occasion est un sens de l'instant. Existentiellement, il est très chargé. Et politiquement, il faut savoir interpréter ce qu'il se passe en termes d'occasions. Par exemple, des plans de relance importants comme celui de Biden n'auraient pas été audibles dans un contexte d'avant-crise. Il faut une crise pour que des mesures fortes soient engagées. Se saisir de l'Occasion, c'est aussi voir quel type de temps et quel schème temporel privilégier pour telle ou telle action. C'est un temps plus réflexif et pas un temps que l'on subit uniquement. Pour en revenir au Délai, on doit donc compléter cette conscience du Délai par l'Occasion, et donc retrouver la possibilité d'une action face au réchauffement climatique.