Cinéma et écologie

Laboratoires expérimentaux : mettre l'écologie sur pellicule

Laboratoire expérimental
Laboratoire expérimental Crédit : site filmlabs pour l'image de couverture et Lucie Remer pour les photos au sein de l'article

Méconnus du grand public, les laboratoires expérimentaux sont des lieux de création uniques au sein desquels se développe une approche originale et écologique du cinéma. Entre leurs murs, les artistes réinventent outils et modalités de relation avec le vivant.

La façade est rouge, la cour silencieuse. D’une fenêtre entrouverte s’échappent les grognements des lutteurs du club de kung-fu. Ils grimpent le long des murs, s’engouffrent dans les escaliers, pour venir s’éteindre contre le battant d’une porte close. Placardé sur sa surface, un écriteau aux lettres pourpres annonce la couleur. C’est ici, au premier étage de cet immeuble discret de la ville de Montreuil, que se trouve l’Etna. Laboratoire expérimental fondé en 1997, cet espace se revendique depuis toujours comme indépendant, autogéré par et pour les cinéastes.

Sa naissance est le fruit d’une petite mort. En 1990, le cinéma industriel entame sa mue numérique et met sur le trottoir une grande partie des outils de production et de diffusion des films pellicules. En réaction à ce tournant se forment les premiers laboratoires expérimentaux, des associations d’artistes volontaires récupérant les machines abandonnées pour les réparer et en perpétuer l’usage. On compte aujourd’hui 61 laboratoires dans le monde, dont 10 en France, ce qui en fait le pays le plus fourni.

Depuis près de trois ans, Agnès Perrais est co-présidente de l’Etna. Cinéaste aux longs cheveux noirs, elle a découvert l’association par le biais du bouche-à-oreille. Son souhait : faire les choses par elle-même. « Sans les labos, je n’aurais jamais fait de la pellicule, c’est trop coûteux et inaccessible. » Au sein de l’unique et principale pièce du lieu s’entassent cafés, bouteilles, mais surtout bobines et outils en tout genre. « Les machines ici, c’est tout de la récup. On se les partage entre laboratoires. Parfois des cinéastes nous refilent du matériel, des tireuses, des tables... »

 Des lieux à la marge

Réemploi, réparation, mais aussi apprentissage. Assis sur son tabouret, Basile Trouillet appuie frénétiquement sur les boutons d’une table de montage. Le cinéaste a récemment récupéré deux vieilles bobines de films datant des années 1950. « Je n’ai jamais utilisé cette machine, alors c’est l’occasion. » Ici, une fois l’atelier de formation passé et la cotisation payée, les membres ont librement accès à l’ensemble du matériel. Une logique de fonctionnement propre à l’Etna. Au Labominable, autre laboratoire situé en région parisienne, les créneaux se réservent à l’avance. « C’est agréable de travailler dans un labo, on se sent moins seul dans le processus de création, raconte le Basile Trouillet dans un sourire. On se montre nos rushs mais surtout on s’apporte un soutien technique. Ça aide à faire un meilleur travail. »



Les locaux de l’Etna

Cette approche du cinéma expérimental s’ancre dans une tendance décroissante. C’est tout du moins ce qu’avance Elio della Noce, doctorant-chercheur en Études cinématographiques. « Depuis les années 1960, les cinéastes expérimentaux imaginent des manières non-profitables et durables de s’organiser, de partager, de créer, de diffuser et de conserver le film », explique-t-il dans un ouvrage sur les écologies du cinéma expérimental qu’il a codirigé, Expanded Nature. Le chercheur met en avant les notions de réemploi mais aussi de partage des outils et des compétences, dans la convivialité. « À un rationalisme économique on substitue une société écologique, qui est possiblement conviviale et cherche des alternatives aux productivismes. » 

Les laboratoires expérimentaux, ce sont aussi le retour d’un cinéma dit à la main. Des outils low-tech, responsables, durables, mais contraignants. Agnès Perrais secoue la tête. Entre ses mains, sa pinte de bière est presque vide. Pour elle, ces contraintes sont autant d’atouts. L’utilisation de la pellicule lui a apporté une autre expérience de la caméra. « Notre métrage est limité physiquement et économiquement, alors on ne va pas filmer des kilomètres de pellicule. C’est parfois angoissant mais ça donne au tournage un caractère précieux, concentré dans le temps. » De son côté, Basile Trouillet se réjouit de pouvoir monter et démonter le moindre de ses instruments. Le bourdonnement de la table de montage qu’il est enfin parvenu à faire fonctionner couvre le son de sa voix. « On se réapproprie notre outil de travail, explique-t-il tandis que des images en noir et blanc défilent sous ses yeux. Bien connaître son outil est nécessaire pour pouvoir créer. »

Cette matérialité du film participe à ce qu’Elio della Noce nomme l’écologie du médium. Les laboratoires expérimentaux, et le cinéma qui lui est lié, étudient les propriétés écologiques des différents supports filmiques. « Contrairement au numérique, la pellicule permet un rapport matériel et sensoriel avec l’image, avance le chercheur. Cette dernière se fabrique. C’est quelque chose que l’on a tendance à oublier. »

 Alternatives et écodéveloppement

 Il fait chaud, sous les combles. C’est pourtant là, son entrée camouflée par un épais drap noir, que se trouve le laboratoire de développement de l’Etna. Bidons et flacons aux contenus suspects encombrent les étagères. S’il est écologique par ses logiques de productions, le cinéma expérimental reste gourmand en produits chimiques et en eau. « On essaye au maximum de régénérer les solutions de base avec des concentrés, même si ce n’est pas possible avec tous, admet la coprésidente du lieu. Une fois épuisés, on les stocke puis on les confie à une entreprise de recyclage. »

 Blouse sur le dos, Julien Fallecker s’active au-dessus d’une cuve emplie d’un liquide noir. Ses sourcils se froncent. « Ça chmoutte. » La cause de son ennui ? Le Caffenol. Composé de café lyophilisé, lessive de soude et vitamine C, ce mélange fait partie des différents procédés alternatifs de développement des pellicules, expérimenté dans les laboratoires, pour pallier la toxicité des solutions classiques. « À l’Etna, on doit être deux à faire ça. En général, les gens vont au plus simple et utilisent les chimies déjà prêtes. » Une heure de préparation pour vingt-quatre heures d’utilisation.



Julien Fallecker digitalisant des clichés pellicules

Un procédé que ne cautionne pas tous les acteurs du secteur. Pour Etienne Caire, l’un des fondateurs de MTK - laboratoire expérimental de Grenoble – le Caffenol est une mode purement urbaine. « C’est avant tout lié à la santé, beaucoup moins à l’environnement. Pour le constater, il suffit de voir quelles sont les usines qui produisent le café et la vitamine C. » Depuis qu’il réside à la montagne, le cinéaste met au point ses propres procédés de développement à partir des végétaux présents autour de lui. « Ici, on trouve beaucoup de plantes polycéphales utiles pour révéler la pellicule. »

Réformer le regard

Les rideaux ont été tirés. Dans l’obscurité de la pièce, les images défilent sur un mur blanc. Aux représentations de pierres tombales succèdent celles de paysages puis des visages mornes de marins. Face à ce carnaval de lumière, le public reste silencieux. Quelques notes de musique couvrent le bourdonnement d’un projecteur. La bobine se termine. Fin de la séance.

Après deux ans d’absence, l’Etna signe le retour de ses assemblées visuelles. Une petite victoire pour Agnès Perrais, initiatrice de l’évènement. Si le cinéma expérimental sort des sentiers battus par ses méthodes de productions, il le fait aussi au travers des contenus que ses œuvres proposent. « Pour moi, l’idée du cinéma expérimental, c’est de trouver d'autres images, d’autres manières de voir, analyse la cinéaste tandis que le soleil décline derrière les toits. C’est un outil pour fouiller des choses dans le réel.» Pas de scénarios, peu de dialogues, mais un travail de l’image, de la pellicule, du sujet. De quoi stimuler l’imaginaire. « On ne peut pas se raccrocher aux dialogues, aux scénarii. Alors on observe, et au bout d’un moment quelque chose se produit », se réjouit Basile Trouillet.

À travers la surface fine de ses pellicules, le cinéma expérimental offre de nouvelles modalités d’attention au vivant. C’est ce que le chercheur Elio della Noce théorise dans son ouvrage par la notion d’écologie de la perception. Selon lui, percevoir c’est être conscient de notre appartenance au réel et à la nature. L’acte de filmer devient alors « une réactivation de cette dimension « écologique » de la perception visuelle », explique-t-il.



À l’intérieur du laboratoire

Ce réapprentissage du vivant passe en premier lieu par un travail de décentrement. « La caméra réalise une expérience du vivant que l’on ne ferait pas dans la réalité. Sa dimension cinématographique ajoute un cadre temporel ainsi qu’un cérémoniel qui poussent notre attention à s’intéresser à l’extérieur. » À rebours des formes de cinéma classiques, les cinéastes expérimentaux entreraient ainsi dans une forme de résistance visuelle. « Ils proposent un autre mode de relation avec le vivant, et ils le font de manière enchantée. »

La nuit est à présent tombée. Plus un bruit ne s’échappe de la salle de kung-fu. Dans la cour de l’immeuble, un immense drap blanc a été tendu. Trois projecteurs à pellicule lui font face. Voici venu le moment des performances filmiques. Rarement diffusé dans les salles obscures, le cinéma expérimental reste une activité de niche. Si des œuvres plus grand public tentent elles aussi d’éveiller les consciences écologiques, la comparaison n’est pas de mise pour Elio della Noce : « Ces films cherchent à produire un discours alors que les cinéastes expérimentaux offrent des formes d’existences. » Ce soir, ces existences empruntent les traits d’une colline aux contours tremblotants. Silence. On contemple.

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