Chronique

François Bégaudeau : Punitif, disent-ils...

Illustration : Marie Casaÿs

François Bégaudeau est écrivain, critique littéraire, scénariste et réalisateur. Auteur de plusieurs romans dont La Blessure, la vraie (Verticales, 2011) et En guerre (Verticales, 2018), il a récemment signé l’essai Histoire de ta bêtise (Pauvert, 2019) où il interpelle la bourgeoisie. Il tient une chronique régulière pour Socialter et livre deux fois par mois un podcast de critique de cinéma, La gêne occasionnée.

Chacun aura observé qu’un riche n’est pas spontanément enclin à partager ses biens. Cela se comprend ; cela se pardonne. On serait pareil à sa place, et c’est bien pour ça qu’on la lui laisse volontiers. Par définition, le riche possède (des maisons, des parts dans des boîtes...) et en tant que possédant, il n’est pas en grande amitié avec l’idée du commun ni avec le courant qui la porte, dûment nommé communisme. C’est une lapalissade, et pourtant le possédant la dissimule. Il ne dit pas : moi je ne partage pas, j’ai mérité ce que j’ai, il y a eu une compétition et je l’ai gagnée ; désolé, les déshérités n’avaient qu’à bosser à l’école, bon courage à eux et longue vie à mes enfants méritants qui hériteront de mes biens. Autant de choses qu’il pense... mais qu’une particule de mauvaise conscience, une peur de froisser certaines valeurs progressistes admises, une stratégie de communication, une ruse marketing l’empêchent d’exprimer directement, comme un possédant impénitent du xixe siècle l’aurait fait en se grattant les testicules. Le possédant contemporain la joue profil bas. Son argumentaire pro domo progresse en crabe. Il prend l’adversaire de classe par le flanc. Il ne s’insurge pas contre le partage en tant que tel, mais contre les crimes du communisme réel. Le possédant a été viscéralement anticommuniste bien avant les goulags ou les famines sous Mao, mais c’est sur ces horreurs qu’il appuie son refus de la mise en commun – voyez où ça mène ! Dès lors, sa défense de la propriété passe pour une défense de la démocratie. Bien joué. Analogiquement, on le voit fustiger non l’égalité – ce serait là piétiner notre devise – mais l’égalitarisme qu’une éditorialiste de garde qualifiait récemment de « passion triste » (d’où il s’infère que la passion de posséder est une passion joyeuse). De même que son voisin de droite conspue non l’antiracisme, mais les déviances de l’antiracisme ou le racialisme qu’il instaure – oui, ce qui chagrine le voisin de droite raciste dans l’antiracisme, c’est le racisme. Qu’on le comprenne bien : le possédant est pour l’égalité, hier encore il parrainait le programme « Égalité des chances », initiative portée par HEC ; en outre, il n’aime pas le racisme, d’ailleurs sa femme adore Beyoncé. Simplement, il condamne les excès de l’antiracisme (qu’il appelle indigénisme sans bien comprendre ce qu’il dit) et les excès de l’égalité. 

Non vous n’aurez pas ma liberté… 

Forcé d’admettre que l’option écologique est désormais un horizon indépassable, le possédant – un temps campé sur un climato-scepticisme devenu intenable – ne peut plus décemment la combattre. Ne peut plus en tout cas la combattre ouvertement. Il la combat donc de biais. De son épée de châtelain, il pointe les excès de l’écologie.Les excès sont portés par les Khmers verts, les ayatollahs de la cause environnementale – et voici réalisé l’amalgame avec les deux autres repoussoirs du copropriétaire : le communisme et l’islam radical. Dans le même temps, le possédant injecte dans l’espace public un élément de langage redoutable, un parfait contre-feu idéologique : lui qui a l’écologie chevillée au corps – jure-t-il la main sur le cœur –, ce qu’il n’aime pas c’est l’écologie punitive. Le mot est lâché. Comme un chien dressé pour sauter sur le premier écolo qui bouge. Une taxe sur les dividendes ? Punitif. Une taxe sur les véhicules de plus de 1,4 tonne ? Punitif. L’infraction pénale en cas d’usage abusif de produits phytosanitaires ? Punitif.

On n’avait pas cru le propriétaire doté d’une si grande fibre libertaire. On ne l’avait pas cru si rétif aux coercitions. On l’avait vu, par exemple, fiévreusement demandeur de peines lourdes pour les terroristes ou leurs complices, les assassins d’enfants, les violeurs et, à vrai dire, contre tous les individus susceptibles de perturber son confort. On l’avait vu déplorer que des proviseurs laxistes laissent les collégiens de certainsquartiers faire la loi. On l’avait vu exiger que les chômeurs et autres allocataires assistés soient mieux contrôlés et plus fermement invités à accepter des jobs de merde. Oui, en général, le possédant ne craint pas la sévérité, qu’elle s’exerce en amont du forfait – surveiller – ou en aval – punir. Punir pour l’exemple et faire que la société tienne. Et sa société par la même occasion.

Aucun paradoxe là-dedans. On sait bien où commence et finit la sacro-sainte liberté que le libéral porte en étendard : liberté pour lui, chaînes pour les autres. Liberté pour qui possède l’entreprise, cadences infernales pour ceux qui y travaillent. On sait bien que dans le panel des libertés auxquelles prétendre, le possédant marchand n’en brigue qu’une : non pas la liberté de penser, dont il n’aurait pas l’usage, non pas la liberté d’expression – le marchand ne parle pas, il communique –, mais celle de commercer. Qu’on le laisse faire des affaires, c’est tout ce qu’il demande. Que l’État lui fournisse des infrastructures avec l’argent de tous, mais cesse de le plomber par une fiscalité punitive

Gâcher leur fête

L’écologie est dite punitive si, loin de se contenter d’incitations œuvrant à la croissance verte, elle s’attaque à la croissance même et attaque les marchands au porte-monnaie ; si elle entend freiner le développement du trafic aérien qui les engraisse ; si elle préconise l’interdiction des publicités sur les produits polluants dont ils saturent l’espace commun ; si elle s’active, plus généralement, pour limiter la production à visée lucrative. Tout ce qui fait vivre le marchand, l’écologie conséquente entend le limiter. Tout ce qui le fait jouir. L’écolo est un empêcheur de jouir. Un père Fouettard, une mère tape-dur. Il « gâche la fête », comme avait dit un dirigeant d’Orange à propos des suicides de cadres qui avaient jalonné la joyeuse restructuration de la firme 1.

La généalogie psychique du terme punitif est alors mise au jour. Il relève de l’aveu involontaire. Continuant à fabriquer frénétiquement des SUV, à investir dans les énergies fossiles, à prendre des parts dans l’industrie numérique, continuant à bâtir, bétonner, déforester, forer, extraire, le marchand sait bien, au fond, qu’il se comporte comme un môme. Un petit point dans le ventre lui indique qu’il est en train de faire une bêtise passible de punition. Punitif trahit une peur de la punition, corollaire au sentiment obscur de la mériter. La peur toute puérile d’être pris par maman la main dans le pot de confiture.

Il faut donc rassurer le possédant qui jouit d’activités lucratives. Nous n’entendons pas le fesser. Nous n’en avons même pas envie. Nous n’entendons pas le punir mais le mettre, strictement, hors d’état de nuire. 

Hors / d’état / de / nuire. C’est simple. 

Nous ne voulons pas sadiser les éleveurs de porcs bretons, nous voulons nous baigner. Nous voulons révoquer cette scène – vécue – où la plage du Ris (Douarnenez) se dérobe en même temps qu’elle s’offre, vaste et miraculeuse, depuis qu’un arrêté municipal y interdit la baignade. Toujours la même distribution des rôles : précaution pour nous, coudées franches pour les pollueurs. Algues vertes pour nous, profits pour eux. Ils se la donnent, nous nous privons. Jusqu’à preuve du contraire, jusqu’à un nouveau rapport de force, jusqu’à la neutralisation des agents de la dévastation, c’est nous qui sommes privés de baignade, de balade en forêt, de poissons sains, non contaminés aux microplastiques, de légumes mangeables, d’eau pure, d’air respirable, de quiétude et de temps pour œuvrer à la préservation de tout ça. Nous qui sommes punis.