Livres et sorties

Baptiste Morizot : foyers de resistances

Raviver les braises du vivant, dernier ouvrage du philosophe Baptiste Morizot, annonce son ambition dès son sous-titre : bâtir un front commun.

Le programme est chargé : sortir d’une pensée hors sol et réintégrer la défense du vivant dans des luttes de terrain, dans un agir qui suppose de trouver et d’appuyer sur des « leviers d’action écologique », d’identifier l’ennemi commun, de réaligner les alliances en résorbant les facteurs de division. L’ennemi commun est certainement l’élément qui emportera le plus aisément le consensus. L’auteur de Manières d’être vivant (Actes Sud, 2020) le désigne : extractivisme forcené qui transforme les milieux et les êtres en ressources à exploiter, sans égard à leur capacité de renouvellement, de résilience ou d’équilibre ; exploitations aveugles au rôle vital joué par la communauté des vivants, sourdes aux printemps qui se font silencieux, imperturbables quand les sols deviennent stériles à force de pesticides, d’aménagements et d’intrants. Une logique entrelacée à l’ontologie dualiste qui voudrait qu’il y ait la culture d’un côté, la nature de l’autre – la première devant nécessairement dominer la seconde, les deux restant irrémédiablement étrangères l’une à l’autre. À ce sujet, la littérature abonde. Le souci est que l’on s’unit rarement du fait de la seule existence d’un ennemi commun. Certaines mesures de « protection de la nature » sont ainsi extrêmement toxiques, soit parce qu’opportunistes (ainsi des drones pollinisateurs, qui viendront seconder les abeilles, ou des « services écosystémiques », qui nous annoncent combien coûterait la perte de telle forêt et de telle barrière de corail), soit parce qu’elles reconduisent le dualisme en idéalisant la nature sauvage ou le paternalisme en voulant la « protéger », l’administrer pour son bien. Nous voilà retombés dans les apories modernes, coincés entre une pensée marchande, des délires technologiques, une volonté d’improvement (amélioration de la nature) et un couple exploiter/ sanctuariser qui ne tolère aucune nuance.

On n’y coupera pas : pour le philosophe, la coalition des forces de défense du vivant ne pourra se faire que dans le périmètre d’un nouveau cadre ontologique, par-delà nature et culture, en nous replaçant à notre humble place. « Dans le contexte qui nous occupe ici, il s’agit de changer d’imaginaire conceptuel : protéger la nature, ce n’est pas prendre en charge de manière surplombante une altérité, un dehors pensé comme temple vulnérable, passif, impuissant, c’est aviver les braises d’un feu multiforme, qui nous constitue, dont nous sommes un visage, et qui se construit et se reconstruit sans cesse par ses puissances propres, et ce faisant nous abrite et nous donne la vie. » Le titre prend ici son sens : « le vivant n’est pas une cathédrale en flammes, c’est un feu qui s’éteint ». Contrairement à une cathédrale bâtie par la main de l’homme, c’est ce feu qui nous a faits. Contrairement à un édifice humain, le vivant ne s’effondre pas : sa prodigalité est momentanément entravée, la diversité de ses formes réduite, mais ni son exubérance ni ses dynamiques (variations génétiques, sélection naturelle, reproduction, etc.) ne sont menacées. Le vivant survivra à cette extinction comme aux cinq précédentes, mais peut-être au prix d’une grave dégradation de l’habitabilité du monde, rendant celui-ci irrémédiablement hostile à notre espèce. « Par la métaphore du “feu”, j’entends ici que la biosphère peut bien être réduite, appauvrie, affaiblie, il suffira de quelques braises et d’une levée des contraintes (des niches écologiques qui se libèrent, des conditions plus clémentes) pour que le vivant foisonne, se répande, se multiplie dans toutes les directions. »

Le décentrement opéré ici est vital. Nous ne « sauverons » pas la « nature » (elle n’est pas menacée), pas plus que nous ne devons la « protéger » (c’est elle qui nous a faits et elle finira par nous défaire) : nous devons de nouveau contribuer à rendre le monde habitable. Si nous défendons la biodiversité, c’est parce qu’elle est un des rouages essentiels de la grande mécanique du vivant qui produit la résilience des écosystèmes, renferme tous les possibles de l’évolution et garantit ainsi la prospérité des êtres. En conséquence, l’ethos de cette nouvelle coalition en devenir serait le suivant : faire confiance aux dynamiques du vivant qui ont conspiré, pendant trois milliards d’années, pour produire l’air que nous respirons. Cette confiance n’est pas un non-agir, car il faut commencer par lutter contre l’ennemi commun et multiplier les « foyers de résistance vive, comme des contre-feux opposés à la guerre productiviste qui est faite aux milieux ». Au-delà de cette dimension réactive, « l’enjeu est de maintenir et recréer les conditions pour que ces braises reprennent : habitats, milieux sains et sans intrants chimiques destructeurs, populations connectées génétiquement, habitats non fragmentés, foyers de libre évolution protégés, corridors pour les relier… ». La place est faite pour une pluralité des modes d’action et pour que chaque membre de la « famille » qui compose le front commun trouve sa place et son expression. « Foyers de libre évolution, conservation sans “gestionnite”, foresteries alternatives et agroécologies soutenables [...] sont des pratiques très différentes dans leurs fins et dans leurs moyens, mais elles se situent sur le même continuum d’alliance politique et de communauté d’esprit. »

Baptiste Morizot tente ainsi de résorber les conflits qui traversent les défenseurs du vivant : dans la variété de l’agir, le et remplace le ou. Ainsi, il n’y a pas à choisir entre milieux altérés et milieux intacts, entre sauvage et anthropisé, entre libre évolution et exploitation raisonnée : ce sont les deux extrémités d’un spectre où peut se déployer l’hétérogénéité des interactions qu’entretient notre espèce avec les autres et avec son habitat. Quant à cette diversité, le livre fourmille d’exemples enthousiasmants qu’il détaille, de la ferme du Grand Laval, petite exploitation agricole bio qui intègre pleinement la vie sauvage, à l’initiative Réserves de vie sauvage de l’Aspas (Association pour la protection des animaux sauvages) qui rachète des espaces pour mieux les remettre en libre évolution. Manifeste, mise au point, appel à l’action, inventaire des initiatives et des « leviers d’action écologique »… L’ouvrage de Baptiste Morizot est tout ceci à la fois et pourrait bien être ce point de convergence, ce cri de ralliement que beaucoup attendaient. Il semble en tout cas accomplir le vœu de Bernard Charbonneau qui écrivait ces lignes en 1969, en conclusion du Jardin de Babylone (Gallimard) : « Pour nous et surtout nos descendants, il n’y aura pas d’autres voies qu’une véritable défense de la nature. Certes sur cette voie remontante le but est apparemment hors de portée, mais depuis qu’il y a des hommes, ils ont su avancer sur une route où ils savaient devoir succomber. Et si le terme est à l’infini, dès à présent il indique à ceux qui se dirigent vers lui un sens : une raison d’être et de s’unir ; ce qui déjà fait vivre. » 


Raviver les braises du vivant. Un front commun, Baptiste Morizot, Actes Sud/Wildproject, 16 septembre 2020, 208 pages, 20 €.