Recension

Baptiste Morizot : des manières de politiser le vivant

Comment renouer entre humains et non-humains ? Dans son essai Manières d'être vivant (Actes Sud, 2020), le philosophe pisteur Baptiste Morizot propose de nouer de nouvelles relations "diplomatiques" avec le vivant, contre lequel la modernité a édifié des frontières perceptives, affectives et politiques.


Il est urgent de renouer avec la nature. Voilà un mot d’ordre presque unanimement partagé depuis que le grand saccage écologique en cours ne peut plus être ignoré. Mais plus facile à dire qu’à faire... Comment ne pas tomber dans les multiples pièges que nous tend le « sentiment de nature », éprouvé par une humanité devenue citadine ? Comment en finir avec cette Nature séparée, instrumentalisée ou révérée ? Il n’est en réalité pas tant urgent de renouer à la Nature que de nous nouer au vivant de manière inédite, de s’aventurer en territoire inconnu pour arpenter un sentier encore non balisé. Le siècle Vert qui s’ouvre exige quelque chose de neuf : une diplomatie interespèce. Et Baptiste Morizot en pose remarquablement quelques jalons.

La réflexion de ce philosophe pisteur de fauves part d’une intuition fondamentale : les Modernes se représentent le reste du vivant comme un espace dénué de toute dimension sociopolitique, contrairement au monde des hommes. Tout y est « naturel » et tout n’est, en conséquence, qu’un décor privé d’ontologie, un support pour que puissent se « ressourcer » des humains épuisés, un lieu où puiser des ressources matérielles. « La chute du vivant en dehors du champ de l’attention collective et politique, en dehors du champ de l’important, c’est là l’événement inaugural de la crise de la sensibilité. » Une crise-racine qui nous rend indisponibles aux manifestations de la vie, qui nous prive de toute compréhension à leur égard, et finalement nous rend étrangers à la vie en dehors de nous, mais aussi à l’intérieur de nous. Selon l’anthropologie philosophique qui « court du judéo-christianisme au freudisme », chaque individu serait le siège d’un combat entre l’homme doué de raison – l’ego de Descartes – et son ancestralité animale – le règne obscur des instincts et des passions. D’où la nécessité de partout « civiliser le sauvage », de le réprimer, de le dresser : une morale de cocher. 

Cette relation de domination révèle toute la limite des appels à « renouer » : nous n’avons jamais rompu avec le vivant, car nous en serions bien incapables – nous vivons dans la respiration des arbres. Nous devons nous nouer différemment, tramer d’autres relations avec des espèces autres, ni inférieures ni supérieures du point de vue de l’évolution : elles ne sont que d’autres manières d’être vivant. Comment ? En commençant par l’observation, par se mettre en position d’attention et de disponibilité à l’égard des relations qui nous entourent et nous traversent. Ensuite, en travaillant à la compréhension et à la traduction des règles qui régissent les autres espèces et des interactions qui les lient, en préférant à l’anthropomorphisme nivelant l’exercice de l’analogie ce qui rend justice à l’altérité en faisant « ressortir le commun sur fond de différence ». Devenir pisteur : « Est pisteur tout humain qui active en lui un style d’attention enrichi au vivant hors de lui : qui l’estime digne d’enquête, et riche de significations. Qui postule qu’il y a des choses à traduire, et qui essaie d’apprendre. » Puis vient l’articulation, l’agencement nouveau. « La diplomatie avec le vivant en soi et hors de soi est un type de relation qui devient pertinent lorsqu’on cohabite ensemble sur un même territoire, avec des êtres qui résistent et insistent. Des êtres qui, pour autant, ne doivent pas être détruits ou affaiblis outre mesure, car notre vitalité dépend de la leur. Il en est ainsi de nos passions. » Ce sont donc des alliances objectives qui sont à tisser entre humains et non-humains qui dépassent le seul rapport de domestication, à l’image de l’apiculteur allié aux abeilles. « Il suffit que se tisse un front commun entre deux ou plusieurs acteurs pris dans une communauté d’importance, que ce front agisse pour une transformation de l’usage des territoires qui leur importent, et qu’il lutte ce faisant contre d’autres usages. » Cette diplomatie ne peut se concevoir que comme une « théorie et pratique des égards ajustés ». Ajustés, parce que rien n’est fondamentalement juste dans le vivant ; il n’y a aucun ordre originel et idéal à retrouver : tout n’est que mouvement, et toute relation ne peut être qu’à ajuster en fonction des réponses du milieu et des espèces. Des rétroactions qui se bouclent à l’infini. C’est « un artisanat pratique, une sensibilité, un goût empathique ; l’ajusteur est un artisan, comme un tailleur, sensible à la singularité, toujours prêt à retailler ». Un ajustement qui fait de chacun de nous un diplomate, l’agent d’une « cosmopolitesse » nouvelle.

Repolitiser le vivant, lui prêter une attention nouvelle, apprendre à cohabiter, troquer la morale de cocher pour la négociation spinoziste et la vitalité nietzschéenne…, les combats à mener sont nombreux et paraissent abstraits. Pourtant, dans le chapitre « Les promesses d’une éponge », Baptiste Morizot nous rappelle que de nombreux faits quotidiens nous renvoient à notre évolution, à notre ancestralité, aux liens que nous entretenons avec notre milieu. Des micro-événements qui méritent notre attention et gagneraient à être ritualisés, comme cette poignée de sel que l’on jette dans l’eau des pâtes ou cette pincée dont on saupoudre nos plats. Pourquoi salons-nous ? Parce que nous sommes composés d’eau salée et que nous sommes condamnés à maintenir cet équilibre interne par un apport extérieur. La raison ? L’héritage des quelques milliards d’années où nos ancêtres ont vécu dans les océans. C’est « le souvenir organique de la mer emmenée avec nous sur la terre ». Nous descendons tout droit d’une éponge gorgée d’eau de mer. Cette même éponge naturelle, cousine, au creux de notre main, dont nous nous frottons le corps sans penser à l’en remercier. « N’avons-nous pas besoin d’inventer des rituels de gratitude pour les pollinisateurs qui chaque année fabriquent le printemps végétal, vivrier pour nous ; pour la vie des sols dont la microfaune est le grand paysan acéphale ; pour les forêts bricoleuses du cocon respirable qu’est l’atmosphère ? » C’est peut-être bien par là qu’il faudrait commencer : timidement, prêter attention aux choses auxquelles nous devrions rendre grâce.


Manières d'être vivant | Actes Sud

Manières d’être vivant,
Baptiste Morizot,
Actes Sud, 5 février 2020
256 pages, 22 €.