Exposition «Bio-inspirée : une autre approche»

«Préserver la survie des pollinisateurs plutôt que de créer des robots polluants»

© Mariananbu - Pixabay

Adapter les savoir-faire du vivant à des problématiques industrielles. Tel est l’objectif du biomimétisme. Mais dans la nouvelle exposition permanente de la Cité des sciences et de l’industrie intitulée “Bio-inspirée : une autre approche”, il est moins question de dévoyer le vivant à des fins technophiles que de s’émerveiller – sur fond d’inquiétude écologique – de son ingéniosité. Marie-Christine Hergault, commissaire de l’exposition, nous raconte comment a été conçu ce nouveau parcours.

Pourquoi avoir choisi le biomimétisme comme thème d’exposition ?

Chaque exposition a son histoire particulière. Celle-ci doit sa création au livre de l’ingénieur agronome Gauthier Chapelle, Le Vivant comme modèle. Passionnée par les sujets environnementaux, j’ai découvert toute une philosophie derrière l’approche du biomimétisme : le fait de se réintégrer nous, êtres humains, dans le monde du vivant, et de se repenser comme faisant partie d’un équilibre global.

Dans l’exposition, vous avez choisi de recréer trois milieux naturels (le récif corallien, la mangrove et le sol forestier). Dans quel but ?

On a choisi ces trois milieux d’abord pour leur contenu. L’idée était d’avoir des écosystèmes riches en biodiversité, qui montraient les interdépendances entre les organismes. Plusieurs interdépendances sont racontées dans l’exposition. Par exemple, celle du loup, du wapiti et du castor. Dans un parc aux Etats-Unis, la réintroduction du loup a permis de réguler le nombre trop important de wapitis qui broutaient la végétation. La population de cerfs, proie du loup, a également diminué, ce qui a permis aux plantes de se régénérer, et aux petits animaux (castors, loutres, oiseaux) de se nourrir et de se ré-installer dans le parc.

La reconstitution permet également de pointer les fragilités des trois milieux. Principalement pour la mangrove et le récif corallien qui sont fragilisés par les activités humaines. Pour ces trois milieux naturels, on a travaillé avec des spécialistes (paysagistes, régie du vivant) qui nous ont beaucoup aidé à concevoir cette exposition.    


Pensez-vous que mieux comprendre les fonctionnements des écosystèmes peut donner envie aux visiteurs de faire plus attention à ce qui les entoure ? 

Oui, j’en suis convaincue. À condition de se sentir soi-même vivant ! Le parcours de l’exposition met en exergue neuf mots clés du fonctionnement du vivant (coopération, local, cycle, variabilité, sobriété, photosynthèse, interdépendance, CHNOP, et biosphère). Dans la salle de projection, un film est diffusé pour que le spectateur questionne ses représentations. Historiquement, nos sociétés occidentales cherchent à comprendre le vivant dans une logique d’exploitation et de prédation. Ici, nous voulons rompre avec cette approche, rappeler que l’humain est un être vivant parmi d’autres, que notre survie à tous est liée à celle du vivant qui nous entoure. Et quand on a compris ça, on ne peut que développer plus d’égards vis-à-vis de la biosphère...

Devrions-nous également nous inspirer d’un “mode de société” animal ou végétal ?

Ce qui est sûr, c’est que des penseurs se sont inspirés du vivant pour réfléchir à des modèles de société différents. J’ai l’impression que la connaissance de plus en plus fine de l’écosystème forestier, par exemple le fait de comprendre la manière dont les arbres communiquent entre eux, redonne un souffle nouveau à la politique écologique. Cela permet de s’en inspirer pour avoir de nouveaux modèles de société, comme l’écologie industrielle [pratique ayant pour but de limiter les impacts de l'industrie sur l'environnement ndlr]. 


Dans cette exposition, vous semblez prendre parti en présentant le biomimétisme comme étant une solution positive. Ne pensez-vous pas que ce processus d’innovation peut également être un danger ? Par exemple s’il est utilisé pour maintenir notre système industriel actuel.

On est parti de la conception du biomimétisme donnée par la scientifique Janine Benyus, qui le conçoit comme une approche respectueuse des équilibres du monde vivant. Donc pour nous, tant qu’on reste dans cette définition, le fil rouge que l’on déroule est positif, fondé sur l’émerveillement. Et, malgré les périls climatiques qui nous guettent, la voie du biomimétisme est une piste enthousiasmante. On a beaucoup réfléchi à ça. Vu que l’exposition “Bio-inspirée” est voisine de celle sur les Robots [exposition permanente ouverte en 2019, ndlr], on aurait tout aussi bien pu montrer qu’il existe des orientations biomimétiques dans la robotique, mais en réalité celles-ci s’inspirent du vivant... sans vraiment y prêter attention. On aurait aussi pu mettre dans l’exposition des exemples avec écrit “ce n’est clairement pas la marche à suivre”, mais à quoi bon ? Je pense entre autre aux recherches que l’on effectue pour polliniser les fleurs avec des drones. Il vaudrait mieux s’investir à préserver la survie des pollinisateurs vivants et à maintenir l’équilibre actuel de la pollinisation plutôt que de créer des robots polluants dans leur fabrication pour les remplacer.

Pensez-vous que le biomimétisme résoudra les problématiques environnementales actuelles ? 

Je ne sais pas si c’est la meilleure des solutions, mais c’est une démarche qui ne pourra être que bénéfique écologiquement, car elle incite à regarder le vivant autrement. Si l’idée est de recourir au biomimétisme pour proposer des solutions durables et infléchir nos modes de vie, en se fondant notamment sur les neuf mots-clés énoncés précédemment, cette voie ne peut être que stimulante. Mais il n’y aura rien de miraculeux. Je pense qu'il faut avant tout changer notre regard pour faire du biomimétisme et de la bio-inspiration qui répondraient vraiment à nos enjeux environnementaux. 

Dans certains domaines, nous savons comment moins polluer. Par exemple, en ce qui concerne l’agriculture, plein de pistes existent pour la rendre moins polluante (permaculture, circuits courts, bio, etc.). Alors pourquoi ne s’y jette-on pas à corps perdu ? Parce que ces trajectoires se heurtent à des choix politiques et économiques. 

Il existe actuellement un fort engouement pour le biomimétisme, n’est-ce pas un peu une fétichisation de la nature que de penser qu'elle va nous permettre de répondre à tous nos problèmes ?

La nature ne va pas tout régler, il ne faut pas exagérer ! C’est à nous de prendre les défis écologiques à bras le corps. La bio-inspiration, ce n’est pas se mettre au chevet de la nature et lui demander la solution idéale pour résoudre une situation. Je pense qu’elle consiste plus à s’interroger sur notre manière de cohabiter avec les autres vivants et, avec eux, à réfléchir au monde dans lequel nous voulons vivre.