Charge morale

Fatiguées de culpabiliser

© Troty

« Tout le monde peut écologiser son quotidien ! » L’injonction est connue. Véhiculée par les influenceuses bio et focalisée sur les «  petits gestes  », elle nous rappelle – sur le mode de la culpabilisation – que les solutions pour diminuer notre empreinte carbone sont à portée de main. « Nous » ? Du moins la moitié de la population. Car c’est majoritairement aux femmes qu’incombe le travail dissimulé de verdir le foyer. Ou quand la charge morale s’additionne à la charge mentale.

« Tout serait plus facile si je n’étais pas écolo ». Depuis 2017, année de naissance de son premier enfant, ­Farida est mère au foyer. Chaque jour, tandis que son conjoint travaille, la trentenaire s’occupe seule de ses deux enfants, aujourd’hui âgés de 1 et 3 ans. Un boulot à plein temps auquel est venue s’ajouter une énième responsabilité : instaurer de nouvelles pratiques écologiques au sein de sa famille. «  J’ai commencé par faire ma propre lessive quand je suis tombée enceinte. Je ne voulais pas de produits chimiques pour laver les habits des petits, explique l’Avignonnaise. Tout ce que je mets en place, c’est pour leur santé.  » Mais aussi, ajoute-t-elle, «  pour transmettre de belles valeurs et pour que ces comportements écolos deviennent naturels quand ils seront plus grands  ». Si habituellement la répartition des tâches au sein du couple est équitable, Farida est seule à assumer cette charge morale. Cousine écologique de la charge mentale (charge cognitive, invisible, que représente l’organisation de tout ce qui se situe dans la sphère domestique), la charge morale se matérialise par la responsabilité d’écologiser le foyer, comme acheter bio et de saison, recycler, fabriquer ses produits ménagers, etc. Comme la charge mentale, elle pèse essentiellement sur les femmes. «  Aujourd’hui, la majeure partie des injonctions écologiques concernent les gestes du quotidien. Et comme cette partie est essentiellement gérée par les femmes, elles sont les premières à recevoir ces injonctions et/ou à les appliquer à la maison. C’est donc une charge mentale qui s’ajoute à celle qui existe et qui crée de la culpabilité, notamment chez les mamans. En gros, si tu ne nourris pas tes enfants avec des produits bio, ils seront en mauvaise santé et ce sera de ta faute », résume l’auteure et journaliste Nora Bouazzouni, qui a travaillé sur le sujet. Ces nouveaux comportements en faveur de la planète, réalisés entre deux changements de couche, «  prennent du temps et sont épuisants  », rapporte Farida, qui ne se voit pourtant pas revenir en arrière : «  C’est ma manière de lutter contre le réchauffement climatique. » Et quand elle n’y arrive pas, la maman se dit rongée par la culpabilité de ne pas en faire assez.

Ras-le-bol

Farida n’est pas la seule femme à prendre en charge de A à Z les initiatives écologiques à la maison. Ni à se sentir coupable lorsqu’elle fait des écarts. Sur les réseaux sociaux, elles sont nombreuses à témoigner de situations analogues, à l’instar de la youtubeuse Coline qui, dans une vidéo intitulée «  J’en ai marre d’être écolo  » publiée le 2 janvier, est passée aux aveux. Pendant 9 minutes, la toute jeune maman – qui est aussi à l’origine de toutes les opérations de verdissement quotidiennes au sein de son couple – explique comment, après la naissance de son enfant, le rythme est devenu impossible à tenir. «  Ces derniers mois [en 2019, ndlr], je suis passée par une phase de ras-le-bol écologique, du genre à en avoir marre de jeter mes épluchures dans le compost, à en avoir marre de me sentir coupable de préférer les couches jetables aux couches lavables, à être fatiguée de cuisiner bio et de saison plutôt que d’acheter une pizza surgelée, lâche-t-elle. Et en même temps, je le vivais super mal. J’avais l’impression d’être une mauvaise personne. » Pour elle, si la charge morale repose majoritairement sur les épaules des femmes, c’est à cause d’un stéréotype de genre : « Tout ce qui est lié à la sphère du care, autrement dit le fait de s’occuper des autres, est perçu comme quasi exclusivement féminin. On le constate avec les infirmières, les nounous, les puéricultrices, les auxiliaires de vie, etc. Le fait de se soucier des questions environnementales rejoint tout ça  », démontre-t-elle. En effet, selon une étude du think tank américain Pew Research Center menée en 2015 dans 11 pays dits développés, notamment les États-­Unis, l­’Allemagne et le ­Canada, les femmes se sentiraient plus préoccupées et plus concernées par le changement climatique. En ­France, par exemple, aux ­dernières élections européennes (mai 2019), deux fois plus de femmes (17 %) que d’hommes (9 %) ont voté Europe Écologie-Les Verts (EELV), selon une enquête Ipsos-Sopra Steria pour France Télévisions.

Sur le terrain, ­Manon ­Stock, 29 ans et habitante de Metz (Moselle), dresse le même bilan. Sur son blog, où elle partage ses astuces pour diminuer son empreinte carbone depuis deux ans, son lectorat est à 90 % féminin. «  La plupart des femmes avec qui j’échange se sentent redevables de l’environnement et sont obsédées par leur impact carbone  », révèle la Messine. Il y a onze mois, pendant son congé parental, ­Manon a d’ailleurs lancé une activité de coach écolo, où elle proposait d’accompagner les femmes qui souhaitaient écologiser effi­cacement leur quotidien. «  J’avais mis en place un programme qui leur permettait de ne pas culpabiliser et surtout de ne pas se tuer à la tâche. Je leur promettais que ça serait facile  », déroule-t-elle. Aujour­d’hui, elle regrette : «  Avant d’être mère, je ne me rendais pas compte que j’avais l’espace mental pour mettre en place toutes ces pratiques. Maintenant, je sais que c’est faux et j’espère ne pas avoir fait culpabiliser ou même exclu d’autres femmes. »

Privilège

« Tuto couture : le Sopalin écolo  », «  4 recettes de produits ménagers ­maison  »,  « 10 objets remplacés par des alternatives zéro déchet  »… Dans le milieu des influenceuses bio, nature et zéro déchet, devenir de parfaits écolos semble en effet facile. «  Les recettes sont hyper simples  » et «  tout le monde peut le faire  », nous promettent les you­tubeuses. Vraiment ? «  Pour y avoir baigné pendant trois ans, je trouve que c’est un milieu très culpabilisateur, commente ­Manon ­Stock. Non, tout le monde ne le peut pas. Il faut se mettre à la place des mamans qui élèvent toutes seules plusieurs gamins, qui n’ont pas les moyens, qui sont dans des petits logements. Quand je vois des influenceuses les montrer du doigt en disant “vous vous rendez compte, vous ne mangez pas des légumes de saison”, je me dis qu’on se trompe de coupables. »

Les injonctions sur la nourriture bio et locale, c’est ce qui a le don de mettre en colère la journaliste ­Nora ­Bouazzouni. «  Avoir le temps de penser à tout ça, de fabriquer son déo, de faire les courses sur plusieurs sites, c’est un privilège, rappelle-t-elle. Les gens oublient que, pour bien manger, il faut déjà une cuisine, des ustensiles, de l’électricité, les connaissances, l’eau… » Le vrai problème, selon la dessinatrice Emma, qui a popu­larisé le concept de charge mentale, «  c’est que le gouvernement et les entreprises ont détourné le débat sur les gestes du quotidien comme seule réponse au changement climatique. Et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui beaucoup de femmes se sentent coupables de ne pas réussir à sauver la planète. C’est déprimant parce qu’on a beau en être conscientes, on est quand même perméables à ces discours. Un jour, par exemple, j’ai pris quelque chose de congelé chez Picard parce que je n’en pouvais plus de faire à manger. Et en ouvrant le paquet, je me suis sentie mal. Il a fallu que je me mette une claque ­intérieure, en mode “allez, c’est bon là” ».

Travail domestique non rémunéré

Marion, elle aussi, a dû se réfréner. En couple depuis trois ans, la jeune femme qui habite à Taverny, commune du Val-d’Oise, a installé dès le début de sa ­relation une routine écolo. «  Quand j’ai rencontré mon copain, il ne mangeait que des pâtes, des légumes en boîte et de la viande sous plastique. C’est moi qui lui ai fait découvrir le marché, le bio, les produits de saison, etc. », raconte-t-elle. Pendant un an, elle s’initie au zéro déchet, réalise ses produits cosmétiques et ménagers, cuisine chaque repas… Après avoir tout mis en place, la Bretonne d’origine craque. « J’avais l’impression d’avoir une organisation de ministre. Je devais tout le temps ­penser à prendre des sacs, des poches en papier et des ­Tupperware, et aller dans plein de magasins différents. » Marion décide finalement de se laisser un peu de répit et retourne au plastique, non sans un petit pincement de culpabilité : «  Je me suis fixé une limite de 15 à 20 % d’em­ballages dans mes achats. Forcément je culpabilise un peu, mais je me laisse du temps pour progresser.  » 

Le temps, c’est le nerf de la charge morale et mentale. «  Au lieu de charge mentale ou morale, il faut parler de travaildomestique non rémunéré, affirme d’ailleurs ­Nora ­Bouazzouni. Regarder des tutos sur YouTube, fabriquer des couches lavables, faire du bouillon avec les épluchures… ça prend beaucoup de temps et d’énergie. Je pense qu’il faut vraiment repolitiser ces enjeux-là. » Manon Stock a elle aussi constaté que beaucoup de ses connaissances, plutôt féministes, ­réalisaient des milliers d’heures de travail de recherche non rémunéré alors que leur conjoint, eux, s’impliquaient très peu. « Elles ne font plus de sport, ne militent plus, n’ont plus de loisirs. Je trouve ça très inquiétant, rapporte-t-elle. Moi, c’est vraiment le féminisme qui m’a sortie de cette spirale infernale. Je me suis dit : tu es un être humain, tu n’as pas à te ­sacrifier sur l’autel de l’écologie. » 


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NUMÉRO 48 - OCTOBRE NOVEMBRE 2021:
Idiocratie, comment la médiocrité nous gouverne
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