Éditorial

« Emploi tactique » - Édito N°51

Illustration : Maria Jesus Contreras

Découvrez l'édito de notre numéro 51 « L'écologie recrute ! » par Philippe Vion-Dury.

Notre numéro 51, « L'écologie recrute ! » est disponible en kiosques, librairies et sur notre site

L’écologie aurait, paraît-il, gagné la bataille culturelle. Même la « droite d’argent » et même l’extrême droite seraient contraintes de développer un discours sur le sujet et d’avancer quelques propositions programmatiques. Beaucoup s’en réjouissent alors que nous devrions nous en inquiéter : cela révèle surtout que c’est l’environ­nementalisme qui est devenu majoritaire et non l’écologie politique. Seul un minuscule fragment du réel est en fait communément accepté : nous émettons trop de CO2 dans l’atmosphère et répandons trop de pesticides sur les sols. Pas plus.

Plus, ce serait remonter la cascade causale jusqu’à ses sources – ce serait l’écologie politique. Les classes dominantes ont bien compris où était leur intérêt : l’environnementalisme leur offre le statu quo matériel, le confort moral et l’illusion que le problème est réglé. L’écologie doit donc être le camp d’en face, réunissant sous sa bannière ceux qui ont le désir de transformer la société alors qu’ils auraient pu s’en satisfaire (l’« alter-élite ») et ceux qui y ont un intérêt pressant, parfois vital (les classes laborieuses paupérisées), et pour qui les plus grandes souffrances sont encore à venir. Et pourtant, là où les rangs de l’adversaire se resserrent, les nôtres sont toujours aussi clairsemés, troués par l’absence manifeste des classes populaires.

Et les perspectives ne sont pas bonnes, puisque leur perception de l’écologie a davantage de chances de se dégrader à l’avenir que de s’améliorer. D’une part, à cause d’un discours abondamment relayé dans les médias, la présentant comme « punitive » et « élitiste » ; de l’autre, du fait de mesures politiques anti-sociales faites au nom de l’écologie technocratique qui exhorte la société à se verdir par de grandes injonctions – « transition », « décarbonation », « compen­sation », « résilience ».

Le diagnostic n’a néanmoins pas changé depuis un demi-siècle : si une politique écologique révolutionnaire doit triompher, c’est qu’elle aura su embarquer les classes laborieuses avec elle. Comment ? L’erreur serait de calquer l’ancien schéma marxiste : elles doivent développer une « conscience écologique ». Une autre manière de dire qu’on ne leur a pas assez bien expliqué, ou qu’elles n’ont pas assez bien compris. Mais elles ont très bien compris, ou du moins aussi bien que les classes moyennes éduquées des métropoles.

Elles savent que nous allons droit dans le mur. Elles n’ont pas particulièrement envie de voir leurs enfants manger du poison, respirer un air vicié, voir les champs et les rivières se vider. Mais voilà : il y a problèmes plus urgents, et défaut de confiance dans la capacité de la politique à changer la vie. Ce n’est pas qu’elles ne consentiraient pas à quelque sacrifice dans leur mode de vie, c’est qu’elles n’ont pas grand-chose à sacrifier. Ci-gisent les grands slogans –  « Fin du monde, fin du mois, même combat ! ». La suture ne s’est pas faite.

Nous perdons nos alliés car nous sommes incapables de nouer des alliances concrètes. Il y en a pourtant une qui nous tend les bras, là, et sans laquelle rien ne semble possible : l’emploi. Les tenants de l’écologie politique doivent pouvoir démontrer, répéter, convaincre et se convaincre eux-mêmes qu’elle est synonyme d’une société capable de garantir à tous et toutes un emploi, mais que cet emploi serait digne et utile – une société d’ailleurs impossible à édifier sans les savoirs et savoir-faire des ouvriers et des paysans.

Que dans cette société, il y aurait plus d’artisans que d’opérateurs de machines, moins d’agents d’exploitation logistique chez Amazon que de petits commerçants dans les villes et les campagnes. Que les paysans pourraient garantir notre subsistance et notre santé en même temps que la vitalité des sols ; que les ingénieurs fraîchement sortis de l’école iraient démanteler les infrastructures polluantes plutôt qu’artificialiser des hectares de terre.

Ce n’est pas de plus de grandes théories dont nous avons besoin aujourd’hui, mais d’abord de praxis, de modifier le monde et la société par notre labeur. Pas de quelques mesures couleur vert-­palliatif mais d’une politique de transformation de l’emploi et de la nature même du travail. 

Notre numéro 51, « L'écologie recrute ! » est disponible en kiosques, librairies et sur notre site