Décroissance et caricatures

Timothée Parrique : en réponse aux dévots de la croissance

Illustration : Beya Panicha

Confrontée à des attaques aussi incessantes qu’injustes, l’idée de décroissance peine à émerger dans le débat public. Quant à ceux qui s’en réclament, ils sont au mieux qualifiés de pisse-froid, au pire de dangereux extrémistes. Dans cette tribune, l’économiste Timothée Parrique, auteur d’une thèse sur le sujet (The Political Economy of Degrowth, 2019), rappelle les fondements démocratiques et égalitaires de la décroissance ainsi que le projet de société qu’elle porte : une économie plus juste, et donc plus heureuse.

Expliquer ce qu’est la décroissance est une tâche difficile. Non pas parce qu’il s’agirait là d’une idée particulièrement compliquée, mais parce que le concept est défiguré en permanence par une armée de commentateurs soit mal informés, soit mal intentionnés – et même, bien souvent, les deux. Apologie de la récession par-ci, appauvrissement général par-là, la controverse fait rage et les malentendus fusent, au grand dam des quelques spécialistes du sujet qui peinent, les rares fois où l’on pense à leur donner la parole, à répondre, rectifier et expliquer simplement ce qu’est (et surtout ce que n’est pas) la décroissance. La décroissance froisse et angoisse : c’est une « utopie dangereuse » (Bruno Le Maire), une « idée folle », un « discours alarmiste ».

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Ceux qui osent en parler énervent, et l’on n’hésite pas à qualifier ces « thuriféraires de la décroissance » d’« extrémistes verts », de satanés « doctrinaires opportunistes » colportant leurs « balivernes punitives » (Luc Ferry). Certains crient au « désastre vert » ou à « l’arnaque économique », quand d’autres s’opposent bec et ongles à ce qu’ils considèrent comme une « stratégie irresponsable », une logique « restrictive et contre-productive ». En un mot, une « misère » (Nicolas Bouzou). La décroissance, manifestement, peine à convaincre, et ce, pas uniquement dans les cercles les plus libéraux. Ainsi, les écomodernistes et certains écosocialistes lui opposent l’idée de croissance verte : pas besoin de réduire la production si on peut la « découpler » de ses impacts écologiques, c’est-à-dire dématérialiser la production.

D’autres mettent de côté ces questions de « fin du monde », apanage de ceux qui ont les moyens de s’en soucier, bien moins urgentes que les problèmes de « fin du mois » : la priorité reste d’augmenter la richesse avant de pouvoir en répartir les fruits. Les économistes, eux, redoutent la décroissance, menace ultime et potentiellement fatale au bon fonctionnement de l’économie. Ajoutons à cela le spectre de la dictature verte agité par les libéraux de tous crins : il ne saurait y avoir de décroissance sans la mise en place de restrictions intolérables, menaçant la liberté de jouir, pilier de la société d’abondance matérielle.

À en croire ses détracteurs, la décroissance serait donc inutile écologiquement, socialement régressive, économiquement inefficace et démocratiquement inacceptable. Mais est-ce vraiment le cas ? La réponse est non. Au contraire, la décroissance est une réponse à ces quatre défis, une stratégie qui consiste à réduire le métabolisme biophysique de l’économie, plafonner l’accumulation de la richesse, simplifier les besoins et décentraliser le pouvoir au profit des citoyens.

Soutenabilité : un régime biophysique

En anglais, on parle de downscaling, une réduction de la taille de l’économie par rapport à son environnement naturel. Réduire le volume des productions polluantes est nécessaire car nous n’arrivons pas aujourd’hui à verdir la croissance – du moins, pas assez vite. Prenons l’Angleterre, un pays souvent célébré pour avoir, paraît-il, « découplé » croissance et émissions. Entre 2005 et 2015, les émissions ont en effet diminué de 2,1 % par an alors que le PIB a augmenté de 1,1 %.

C’est un bon début, mais bien loin de ce qui serait nécessaire pour respecter l’accord de Paris, soit une réduction d’au moins 13 % par an dès aujourd’hui. La façon la plus rapide d’atteindre ces objectifs est d’allier sobriété (produire et consommer moins) et efficacité (produire et consommer mieux). Par exemple, promouvoir la mobilité active comme la marche et le vélo aux dépens de la voiture (sobriété) et graduellement remplacer les véhicules thermiques par de l’électrique (efficacité). Vu comme ça, la décroissance est un accélérateur de transition écologique.

Justice : une réduction des inégalités

Les 10 % les plus riches sont responsables de la moitié des émissions mondiales, alors que les 3,5 milliards les plus pauvres n’en génèrent que 10 %. Les 10 % les plus fortunés ont utilisé 56 % du budget carbone global, alors que les 50 % les plus pauvres, seulement 4 %, selon un rapport d’Oxfam de septembre 2020. Même chose à l’échelle nationale : un ménage français appartenant aux 10 % les plus riches émet en moyenne 2,2 fois plus qu’un ménage moyen des 10 % les plus pauvres. Il n’y a pas d’opposition entre « fin du monde » et « fin du mois ».

Dans une économie à haute empreinte écologique, réduire le pouvoir d’achat des plus riches est une condition sine qua non pour augmenter le « pouvoir de vivre » des plus pauvres, en France comme partout ailleurs. Un mode de vie plus sobre dans les pays riches préserverait des ressources naturelles pour les pays en voie de développement et pour les générations futures. Pour limiter les inégalités, fixons des limites à ce que les individus peuvent gagner et posséder. Par exemple, un salaire maximum fixé à douze fois le Smic et une taxation progressive de la richesse pouvant atteindre près de 100 % pour toute richesse accumulée au-delà d’un certain ratio du patrimoine national moyen – autour de 3 millions d’euros, en gardant un ratio d’un à douze. Pour les partisans de la décroissance, « la première décroissance sera celle des inégalités ».

Bien-être : une économie de la qualité

Une économie efficace est une économie qui, comme son nom l’indique, permet d’économiser des ressources, à commencer par le temps de travail, l’énergie et les matériaux. Le PIB ne fait pas la différence entre les activités souhaitables et indésirables : produire de la malbouffe etpayer ensuite des médecins pour traiter l’obésité augmentent le PIB. Ce que nous appelons « croissance » est en réalité un gâchis de temps et d’énergie pour faire augmenter un indicateur absurde.

On ne juge pas la qualité d’une économie à sa taille, mais à sa capacité à satisfaire les besoins, et cela avec le moins de ressources possible. Remplaçons l’abstraction de la croissance par des objectifs concrets de baisse du temps de travail, de réduction d’empreinte écologique et d’amélioration du bien-être. Une économie qui s’« encrise » à la moindre baisse du PIB est une bien piètre économie. Recherchons plutôt la « prospérité sans croissance » – produire tout ce dont nous avons besoin, éviter le chômage, assurer des services publics de qualité. Par exemple, une garantie de l’emploi (lorsque la puissance publique s’engage à fournir en dernier recours un emploi à tous ceux qui sont prêts à travailler) protégerait les travailleurs contre les soubresauts de l’économie de marché, tandis qu’une dotation inconditionnelle d’autonomie (une sorte de revenu universel prenant la forme de services, d’euros et de monnaies locales) assurerait un seuil minimal de pouvoir de vivre à tous.

Démocratie : un partage du pouvoir

La décroissance, c’est décider quoi produire et comment, de la manière la plus démocratique possible. Dans la lignée du « municipalisme libertaire » de Murray Bookchin et de « l’économie de la permanence » de Joseph K. Kumarappa, il convient d’allier une démocratie directe et participative à l’échelle locale à une démocratie représentative prenant la forme de fédérations à des plus hauts niveaux. D’où l’importance des communs, l’institution centrale d’une économie décroissante, où une communauté se met d’accord démocratiquement pour coordonner l’usage d’une ressource sans faire appel aux lois du marché, ni à un État central.

Par exemple, les monnaies locales dites complémentaires (il en existe maintenant 80 sur le territoire français), les réseaux d’entraide, les ateliers de réparation collaboratifs ou les coopératives d’habitants. Appliqué à l’entreprise, l’idéal de la décroissance ressemblerait au modèle des sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic), des coopératives autogérées démocratiquement pour assurer la production de biens et de services qui présentent un caractère d’utilité sociale. Une économie où toutes les entreprises seraient des Scic : voilà le modèle économique de la décroissance.

***

Alors, faut-il avoir peur de la décroissance ? La décroissance suscite l’antagonisme des libéraux pour sa critique de la société marchande et celui de certains socialistes ou communistes qui pensent qu’elle ne va pas assez loin dans sa critique du capitalisme. Frédéric Lordon, critiquant la pertinence de la notion, s’interrogeait ainsi dans un billet sur son blog du Monde diplomatique de mai 2020 : « Pourquoi ne pas dire simplement… “sortie du capitalisme” ? » Voici pourquoi : la décroissance vise non seulement une sortie du capitalisme et du néolibéralisme, mais aussi de l’extractivisme, du productivisme et du consumérisme.

C’est un « mot obus » qui vise à élargir le cadre de la critique anticapitaliste – une véritable relance de la pensée critique en économie politique. Le mot suscite peut-être l’effroi de certains, mais l’idée est rassurante : une économie plus soutenable, plus juste, plus heureuse et plus démocratique. Réduire la consommation de ressources naturelles d’une façon à la fois socialement équitable et démocratiquement planifiée, tout en améliorant la qualité de vie : voilà une bonne définition pour commencer à discuter de l’une des questions les plus importantes de notre temps.

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